Résidences de créateurs : le champ des possibles

Un homme averti ménage sa monture

Un homme averti ménage sa monture

Eduardo Berti – DR

Par Olivier Desmettre


Rencontre avec l’écrivain Eduardo Berti

S’il a déjà séjourné dans des résidences « classiques », celles où une chambre à soi permet à l’écrivain de se consacrer en toute quiétude à son travail, Eduardo Berti, argentin d’origine, installé désormais à Bordeaux, est invité depuis quelques années à participer à des propositions plutôt originales. Si elles sont bien sûr sources de rencontres et permettent aussi, ce qui n’est pas rien pour lui, d’envisager son propre travail sous une autre lumière, comment arrive-t-il à concilier ces diverses activités ?
Lui qui est membre de l’Oulipo depuis juillet 2014, peut-être une partie de la réponse se trouve-t-elle dans son Autoportrait de l’Oulipien1 : « Mon métier consiste à me donner des contraintes et à les surmonter. À les surmonter pour être le plus libre possible. » Retour avec lui sur ces singuliers séjours.
 
Il y a eu Marseille, invité par La Marelle à présenter un projet dont la seule demande était d’être interdisciplinaire. Comme il avait déjà cette idée de réunir alphabétiquement et d’accompagner de textes une série d’objets imaginaires, sous le titre Inventions d’inventions, il a demandé aux dessinateurs et architectes franco-allemands, Dorothée Billard et Clemens Helmke, du label Monobloque, de le rejoindre pour « dessiner », fabriquer même, quelques-uns de ces objets. Deux mois de résidence partagée dans la chaleur de l’été 2013, une vie de famille et de travail au cœur de la Friche Belle de Mai. Un temps idéal à tous points de vue pour mieux définir les contours du projet, envisager la réalisation d’un livre et imaginer même celle d’une exposition.
                 
Il y a eu Bordeaux, à l’automne de la même année, invité par Lettres du monde à participer à la création d’une lecture musicale avec Las Hermanas Caronni, argentines comme lui mais qu’ils ne connaissaient pas. « La première fois de ma vie que je faisais un travail comme ça » confie-t-il, non sans une certaine fierté. Quatre jours de création, trois mois de résidence, d’octobre à décembre, et plus de dix représentations données en Aquitaine de La Vie impossible d’Eduardo Berti avec Las Hermanas Caronni, suivies, encore longtemps après, de plusieurs dates ailleurs en France.
 
Il y a eu Rouen, l’année suivante, où l’a justement mené cette lecture musicale, pour le festival Terres de paroles, dont les organisateurs ont souhaité lui faire, un peu plus tard, diverses propositions de résidences. Une en particulier avec le CHU de Rouen, au sein duquel, non loin de la statue de Flaubert qui vous accueille, un centre culturel organise des expositions et invente toutes sortes de projets avec des artistes. Il y avait eu des danseurs, des musiciens, des conteurs. Jamais encore d’écrivain. Et la demande, c’était ça : passer quelques semaines au CHU pour y porter le regard d’un écrivain, rencontrer et dialoguer avec les gens, écrire un texte finalement, de forme entièrement libre, qui fera l’objet d’une restitution publique.
 
« C’était donc ça et pas plus que ça », dit Eduardo Berti. Attiré par la démarche, il dit oui, avec la crainte pourtant de ne pas trouver une « bonne » idée, celle qui sera aussi intéressante pour lui que pour ses commanditaires. « On essaye » l’encouragent-ils, et lui laissent aussi du temps pour réfléchir. Il passe alors une semaine au CHU, allant d’un secteur à l’autre, sans éviter les plus difficiles mais sans vouloir non plus pénétrer dans trop d’intimité, intéressé surtout par le regard de ceux qui y travaillent. Bien accepté, il est présenté comme un écrivain avec un projet… qui n’existe toujours pas ! Mais il prend le temps et trois semaines plus tard il fait une proposition claire et précise : raconter la vie d’une unité seulement, celle des soins palliatifs, dont il a eu la sensation, par ses échanges, de la particularité et de l’intensité.
 
Alors le projet a continué, avec plusieurs séjours d’une semaine chaque fois. Certes il lui manquait encore l’idée de la forme, venue plus tard. Ce sera une série de monologues représentatifs de tous ceux qui interviennent au sein de cette unité, où chacun raconte une histoire, à la première personne.
 « C’est la première fois de ma vie que je travaille de façon journalistique pour écrire une fiction. J’avais toujours séparé ces deux manières. J’ai passé des heures à parler avec tous ces gens, mais ensuite bien sûr j’ai tout changé, mélangé, inventé souvent. Je n’enregistrais pas, prenant seulement des notes, pour ne pas calquer ce qui était dit. Parfois alors ne restait qu’une phrase. D’un entretien de deux heures, je pouvais ne retenir qu’une seule image, très puissante. Et c’est fascinant parce que c’est un livre que je n’aurais jamais écrit sans cette invitation. Et la chose la plus bizarre est que je n’ai pas pu l’écrire en espagnol. La première fois que cela m’arrive. Dès que j’ai commencé à traduire tout cela, je ne reconnaissais pas l’univers, je n’y croyais pas. »
 
S’il avoue être plus ou moins satisfait des textes de commande, là il a envie de finir l’ensemble du projet pour en faire un livre, d’Eduardo Berti, au-delà même de cette expérience.
 
Mais ces diverses propositions, aussi originales soient-elles, et même si parfois elles peuvent le conduire à un nouveau livre, comment parvient-t-il à les concilier avec ses projets personnels d’écriture ?
 
Il dit percevoir deux risques principaux dans la participation à une résidence : celui d’arriver sans aucun projet en tête, le vide alors peut être dramatique ; ou alors celui d’être obligé de sortir d’un travail en cours, de mettre entre parenthèse un projet plus personnel. Mais il est toujours possible d’organiser son travail. C’est en tout cas comme cela qu’il fait. « Je savais que j’allais partir deux mois à Marseille, alors j’ai décidé de suspendre l’écriture de mon roman en un point intéressant et prendre de la distance, comme un peintre fait deux pas en arrière. En réalité, bien sûr, j’ai continué ! Non pas d’un point de vue orthodoxe, mais il y avait dans mon roman des points liés à la ville, alors j’avais une liste de choses à voir, j’ai trouvé des livres particuliers, je prenais des notes… Quand je suis rentré, avec un cahier rempli, j’ai recommencé. »
Pour le projet avec le CHU de Rouen également, la période a été choisie alors qu’il avait fini une partie de son roman et qu’il avait besoin de prendre de la distance. « Un temps qui tombait alors très bien. »
 
L’art de surmonter les contraintes pour être le plus libre possible.
Une hirondelle ne s’est pas faite en un jour1 et Un homme averti ménage sa monture1 sont des proverbes d’Eduardo Berti. Oulipien. Sans repos.
 
1. Qui ne dit mot, perd sa place, Les milles univers, 2015.

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