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06 05 2019

Olivier Balez, le talent au pluriel

Propos recueillis par Laurine Rousselet


Olivier Balez, le talent au pluriel

Photo : Olivier Balez

Olivier Balez, scénariste et illustrateur de bande dessinée, réside à Angoulême depuis 2016, après avoir vécu à l’étranger, notamment au Chili pendant dix ans. Sa réalisation de projets éditoriaux pour les secteurs jeunesse et adulte, ses collaborations avec la presse écrite (Libération, Le Monde) sont continuelles. Depuis deux ans, il prolonge son goût pour l’itinérance en accomplissant pour la société autoroutière APRR une série de panneaux touristiques*.

 
 
En 1997, vous faîtes une rencontre décisive avec le créateur du Poulpe, JeanBernard Pouy. Que vous inspire-t-elle aujourd’hui ?

À peine sorti de mes études de communication graphique réalisées à l’École Estienne à Paris, un ami me propose de rencontrer « Jibé », l’auteur à succès de la série littéraire du Poulpe. Pouy m’offre la chance d’illustrer un Poulpe qui sera prépublié durant un été dans les pages de Libération. Avec le recul, je me rends compte à quel point ce fut une opportunité extraordinaire que d’avoir eu cette vitrine quotidienne pour me lancer professionnellement.
 
Comme pour beaucoup d’auteurs de polar, « Jibé » a été pour moi une personne qui m’a mis le pied à l’étrier : il m’a donné la possibilité d’écrire moi-même ma première BD pour le Poulpe (éditions Baleine), intitulée l’Opus à l’oreille. J’ai alors sillonné quelques salons littéraires du polar, faisant de multiples rencontres : Hélène Bihéry aux éditions Baleine, Pascale Fonteneau, auteure de polar installée en Belgique, mais aussi Guillaume Nicloux quand il travaillait sur l’adaptation du Poulpe au cinéma !
 
 
Pourquoi l’album Angle mort, écrit par Pascale Fonteneau, révèle-t-il un tournant graphique en 2007 ?

J’ai fait part à Pascale Fonteneau d’une idée qui me semblait inédite à l’époque : un roman graphique/polar en vue subjective (le point du vue d’un tueur muet tout le long du récit). Surtout, pour réaliser cette histoire, je suis parti vivre trois mois à Bruxelles. Pascale y résidait. Elle m’a guidé et appuyé en tant que scénariste pour cette histoire publiée chez Casterman. Je souhaitais révolutionner mon style graphique. Ce polar me semblait être le bon terrain de jeu pour y parvenir tout en profitant des précieux conseils de ma complice. Pascale m’a encouragé à transformer mes personnages souvent trop lisses ou trop sympathiques pour aller vers plus d’expressionisme. Au final, on signe une histoire bien noire avec peu de lecteurs à l’arrivée. Mais, pour moi, c’est un livre qui marque une étape importante, en m’encourageant à poursuivre dans cette voie graphique.
 
 

"Lors de ma résidence à la maison des auteurs à Angoulême, La Fabrique m’a proposé une série sur le thème de mon choix. Je me suis naturellement tourné vers l’image touristique."

 
 
En 2018, vous signez plusieurs sérigraphies réalisées par La Fabrique Les Mains Sales à Angoulême. Quelle est l’origine de ce projet ?
 
C’est lié à ma passion pour les images touristiques (notamment les affiches des années 40‑50) et leur style graphique souvent très synthétique. Lors de ma résidence à la maison des auteurs à Angoulême, La Fabrique m’a proposé une série sur le thème de mon choix. Je me suis naturellement tourné vers l’image touristique. Je savais que je devais réaliser ces images dès mon arrivée sur le territoire avant que le dépaysement ne s’efface. Après, c’est souvent trop tard ! Notre regard s’émousse vite avec la routine du quotidien. Et puis, cela s’inscrit dans mon besoin nostalgique de renouer avec la France.
 
Après tant d’années passées au Chili, j’ai eu envie de revoir des paysages familiers : les petits villages médiévaux, leurs pavés, leurs marchés que je continue de dessiner, par ailleurs, pour des panneaux touristiques le long des autoroutes pour le nord-est de la France. Pour la série Angoulême, il s’agit de lieux évidents comme l’hôtel de ville ou la cathédrale. J’aimerais poursuivre l’aventure en mariant des lieux et des activités culturelles de la ville pour produire douze images au total dans le courant de l’année 2019.
 
 
Votre binôme de travail, avec Arnaud Le Gouëfflec, a offert trois albums : Topless (2009), Le Chanteur sans nom (2012), J’aurai ta peau Dominique A (2013). Comment pourriez-vous décrire vos liens d’efficacité fonctionnelle ?
 
Pour chacun des trois romans graphiques écrit par Arnaud et publié dans la collection « mille  feuille » chez Glénat, il s’est agi d’un travail à distance. Arnaud résidait à Brest, et moi à Santiago du Chili ! Grâce aux échanges d’emails, à Skype, nous sommes parvenus à concevoir trois livres avec beaucoup de joie et sans trop de difficultés. Il aura fallu quand même quelques rencontres physiques en amont du projet pour tricoter ensemble le noyau dur de chaque histoire. Ensuite, c’est un ping‑pong d’idées par écrit et en images qui a nourri le récit. Est-ce parce qu’Arnaud est également musicien que j’ai, depuis lors, opté pour imprimer systématiquement toutes les pages de mes BD en très petit, collées les unes à côté des autres, telle une partition musicale me permettant de visualiser l’ensemble du récit, d’en régler le rythme, sa mélodie ?
 
 

"Quand Pierre Christin m’écrit en 2013 pour me demander si je souhaite travailler avec lui, c’est évidemment impossible de refuser."

 
 

Nombreuses sont vos collaborations avec l’écrivain et scénariste de bande dessinée Pierre Christin. En 2014, paraît Robert Moses, Le Maître caché de New York aux éditions Glénat. Que vous a apporté cette nouvelle expérience ?

 
Quand Pierre Christin m’écrit en 2013 pour me demander si je souhaite travailler avec lui, c’est évidemment impossible de refuser. Déjà, parce que nous nous sommes rencontrés à Santiago du Chili en 2007 pour animer ensemble un atelier de BD à l’Université Diego Portales avec un plaisir réciproque. Par la suite, Pierre continuait de suivre mes illustrations publiées dans le quotidien Le Monde en m’écrivant de temps en temps des compliments par mail. Je l’ai pris comme une reconnaissance venant d’un monsieur qui a aussi participé à la création de l’école de journalisme de Bordeaux. C’est sans doute la raison pour laquelle j’ai osé lui proposer de réaliser ensemble un reportage graphique pour la revue‑XXI sur le thème de l’astronomie au Chili.
 
J’étais comme sur un nuage pendant tout le long de ce reportage rempli d’images fascinantes du désert d’Atacama ponctués d’anecdotes de reportages de Pierre avec Enki Bilal ou Jean‑Claude Mézières. Auprès de ces talents, jamais je n’aurai imaginé qu’il puisse un jour me proposer de dessiner le roman graphique sur Robert Moses. Bien sûr, je n’ai pas hésité ! En plus, mon épouse est architecte et urbaniste, j’étais donc déjà très sensible à la thématique de ce biopic : l’histoire du bâtisseur de la ville de New York des années 20 aux années 80. Ce livre eut un succès extraordinaire aux USA grâce à la maison d’édition NOBROW ; la première édition fut épuisée après treize mois, la seconde s’est retrouvée dans le TOP 10 des best‑sellers du New York Times ! Robert Moses est traduit en cinq langues.
 
 
Vous avez signé tant d’albums, de bandes dessinées, de romans illustrés mais aussi de documentaires pour la jeunesse. Quelle est votre implication pour elle ?
 
Tout au long de ces années, j’ai multiplié les collaborations au gré des rencontres et de mes envies. Je n’ai donc pas tenu un plan de carrière ; on y trouve sans doute des thématiques récurrentes (comme les biographies ou les reportages/documentaires) mais c’est souvent un registre nouveau pour un public différent. Ce n’est pas la voie royale pour se construire une réputation dans un domaine car tout est à refaire à chaque nouveau projet : on doit convaincre un éditeur, résoudre des problèmes graphiques inédits et séduire un nouveau public. En revanche, cela m’a permis de me renouveler, de rester attentif à de nouvelles expériences ou  des rencontres et de gagner correctement ma vie grâce au dessin. Il y a des collaborations avec des auteurs qui comptent, notamment celle avec Thierry Lenain avec qui j’ai déjà réalisé plusieurs livres jeunesse. Nous nous apprêtons à réaliser le taxi d’Imani pour 2020 chez Albin Michel jeunesse. Comme pour Wahid ou moi Dieu Merci qui vis ici, ce sont des textes forts ancrés dans la réalité où la poésie de l’intime affleure à la surface du récit.
 
 
Avez-vous une sélection de projets à nous annoncer dans votre ville ou votre région ?
 
J’ai réalisé récemment le logo et le visuel de la bannière web pour la bibliothèque numérique de Charente et j’anime régulièrement des conférences sur la créativité et le processus de création. Parallèlement, je poursuis mon travail de fabrique d’images sur la ville d’Angoulême et ses domaines d’attractivité en les déclinant sur différents supports.
 
 
 
* autour du patrimoine des régions de l’Ain et de Saône-et-Loire.