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14 11 2019

Olga Martynova : un silence puis mille mots

Par Claire Géhin


Olga Martynova : un silence puis mille mots

Photos : Gaëlle Deleflie / ALCA Nouvelle-Aquitaine

Olga Martynova vient de passer deux mois à Bordeaux, dans le cadre de la résidence d’écriture croisée entre le land de Hesse et la région Nouvelle-Aquitaine qui, chaque année, donne l’opportunité aux écrivaines et écrivains des deux régions de se rendre dans le pays voisin. Rencontre avec une véritable artiste présente au monde.


Quand ses deux petits yeux d’un bleu translucide se posent sur vous, ils vous capturent. Olga Martynova écoute de tout son corps, sans ciller ; elle observe. Et puis à rebours, avec ses mots, elle saisit le monde et ses lecteurs. Elle est de ces écrivaines, de ces personnes, qu’on apprivoise. Petit à petit, sa voix se charge de sourires dans la discussion, d’un humour fin et délicat dans ses textes.

À trois ans, elle compose son premier poème. C’est un contrat signé avec elle-même : le chemin qu’elle se choisit est celui de la liberté. "J’y ai travaillé toute ma vie. Quand on est artiste, la liberté est une obligation." Née en 1962, Olga Martynova a grandi dans une URSS finissante. Âgée d’à peine vingt ans, elle se construit alors "une espèce d’île de liberté" avec quelques amis et son futur époux, le poète russe Oleg Jurjew.

En 1991, alors qu’ils séjournent en Allemagne pour un festival des littératures russes, le couple s’installe à Francfort, "par hasard". C’est donc à plus de trente ans que cette poétesse apprend la langue de Goethe, qu’elle fera sienne pour ses écrits en prose. Son premier roman Sogar Papageien überleben uns – littéralement "Même les perroquets nous survivent" – a pour cela été primé par le Adelbert von Chamisso Preis. "Avant notre installation en Allemagne, on écrivait déjà des poèmes en russe. Alors quand je me suis mise à écrire de la prose, je me suis dit : quitte à me lancer dans quelque chose de nouveau, autant faire quelque chose de vraiment nouveau."
 

 
Cette aspiration au changement l’a menée à publier deux autres romans en allemand – Morikes Schlüsselbein "La clavicule de Mörike" et Der Hengelherd  "Le fourneau des anges" – ainsi qu’un essai – Über die Dummheit der Stunde "Sur l’absurdité du moment". S’ajoutent à cela plusieurs recueils de poésie, en russe, dont certains sont traduits en français.

Olga Martynova dit que, lorsqu’elle écrit un roman, "les poèmes se taisent". Depuis 2018, année du décès de son époux, c’est le russe qui, en elle, marque une pause. Sa langue d’adoption devient la seule possible : "Le russe était la langue de notre amour. Notre relation était une sorte de symbiose. C’est presque impossible de continuer à écrire sans lui. Tout ce que je peux faire c’est continuer à écrire pour lui."

 

"Un peu comme Montaigne, qui lui aussi a perdu un ami et qui a écrit ses essais sous forme de lettres."

 
Cette résidence bordelaise apparaît alors comme une transition – de septembre à octobre, de l’été à l’automne, du silence vers les mots. Pour la première fois de sa vie, Olga Martynova a tenu un journal. "D’habitude, tout ce qui me passait par la tête, je le disais directement à Oleg." Elle y voit un moyen de continuer à parler avec lui : "Un peu comme Montaigne, qui lui aussi a perdu un ami et qui a écrit ses essais sous forme de lettres."

Montaigne et Hölderlin – deux écrivains qui ont laissé une trace indélébile en Nouvelle-Aquitaine, et dans la vie d’Olga Martynova. "J’ai écrit sur Hölderlin dans Mörikes Schlüsselbein. Mon mari aussi a écrit un poème sur lui quand il avait vingt ans. Lors de mes interventions en classes AbiBac, on a travaillé à partir d’un poème d’Hölderlin. Quant à Montaigne, mon père avait une très belle édition de ses œuvres traduites en russe. Dans ce livre, il y avait une photo de son château. C’était un rêve d’enfant d’y aller un jour." Un rêve devenu réalité au cours de la résidence. Elle s’était aussi promis de passer chaque jour devant la maison où avait séjourné Hölderlin, à Bordeaux, allées de Tourny. C’est chose faite.

En dehors de ces pèlerinages littéraires, Olga Martynova s’est contentée de vivre au cours de son séjour bordelais : "C’est difficile de séparer la vie de l’écriture. Tout ce qui se passe peut être écrit, et l’écriture est un moyen de comprendre ce qui se passe. Mon mari a dit un jour cette phrase : “J’écris des poèmes pour comprendre de quoi ils parlent.”" Écho à l’œuvre de Montaigne, celui qui écrivait pour comprendre le monde et pour se comprendre. "On attend. On écrit ce qu’on voit et ce qu’on entend, mais pas tout de suite. La mémoire est le médium de l’art. Les artistes reçoivent une idée, comme un cadeau. Ensuite, on voit ce qu’on en fait."

 

"Je ne crois pas à l’art politique, je crois que tout ce que la littérature peut faire, c’est être de la bonne littérature."

 
À l’image de ce temps de réflexion nécessaire à l’écriture, Olga Martynova prend le temps de répondre aux questions. Elle ébauche souvent une réponse – deux, trois mots –, avant de marquer un silence. Prendre du recul, trouver les mots, réinjecter de l’humour ou de l’absurde là où le monde devient insaisissable, bête ou insensé… C’est une œuvre engagée que signe Olga Martynova. Une œuvre engagée pour la "bonne littérature", selon ses propres mots : "Je ne crois pas à l’art politique, je crois que tout ce que la littérature peut faire, c’est être de la bonne littérature."

Quand on lui demande quel regard elle porte aujourd’hui sur l’ensemble de son œuvre, elle répond : "Je ne regarde pas en arrière." Pour le futur, en revanche, elle a quelques idées : "Il y a Der Russische Tanz – “La Danse russe”, ce roman que j’ai commencé il y a deux ans." Ce nouveau texte entend dresser un portrait de sa génération, de ceux qui ont vécu une première moitié de leur vie enfermés en Union soviétique et qui sont partis dans toutes les directions après son effondrement, entre les États-Unis, l’Allemagne et la France. "J’écris aussi, très lentement, et avec précaution, un livre sur le deuil. Mais c’est difficile parce que c’est très intime. Enfin, j’écris un livre sur la poétique de mon mari. Et puis des poèmes, en allemand."
 

 
Cette manière d’observer le monde en multipliant les perspectives interdit à Olga Martynova de le réduire à un livre de chevet : "Tous les artistes essaient de représenter le monde." Toutes les œuvres modifient la perception – elles alimentent les silences fertiles qui précèdent la bonne littérature. En Allemagne comme ailleurs, la bonne littérature s’institutionnalise. Elle est récompensée chaque année par le Deutscher Buchpreis, équivalent du Prix Goncourt français. Le lauréat 2019 a été révélé mi-octobre, en la personne de Saša Stanišić, auteur yougoslave écrivant, lui aussi, en allemand. Le premier roman d’Olga Martynova a figuré sur la long list du prix, en 2010, pour son premier roman. "J’ai une relation compliquée à ce prix. Chaque année, certains livres sont sélectionnés puis détournés de la sélection et de l’attention du public. La plupart du temps, je trouve ça bien que les prix attirent l’attention sur certains textes. Mais pour le Buchpreis, je ne sais pas… Ce n’est pas si bien que ça, même pour le lauréat, dont le prochain livre obtient aussi très peu d’attention. D’un autre côté, je suis ravie qu’une ou un collègue soit distingué. Mais il y a des prix que j’apprécie davantage. Avec celui-ci, tout d’un coup on ne peut même plus respirer tant on a d’attention, et puis, pour le livre suivant, plus rien."

L’événement, mille mots puis le silence ; à l’exact opposé d’Olga Martynova.