Actualités > L’actu pro

20 03 2018

Objets numériques nouvellement identifiés

Par Mathilde Rimaud


Objets numériques nouvellement identifiés

Photo : "Lux in tenebris" à Livre Paris - Mathilde Rimaud

Bien au-delà de l’e-pub, certains éditeurs néo-aquitains poussent l’expérience du numérique dans ses retranchements et proposent un accès au contenu littéraire de façon très immersive… Petite exploration lors de la matinée professionnelle organisée par Écla, le Centre du livre et de la lecture de Poitou-Charentes et le Centre régional du livre du Limousin à Livre Paris.

 
Ce lundi matin à 9h30, le stand de la Nouvelle-Aquitaine bruisse du passage feutré des premiers bibliothécaires et des libraires lève-tôt. Josée Guellil, directrice éditoriale d’In8 est fin prête. Elle va enchaîner pas moins de quatre visites de son exposition virtuelle « Lux in tenebris ». Derrière elle, sept kakémonos délimitent un espace scénographique. Le visiteur plonge visuellement dans un univers médiéval et inquiétant, grâce aux illustrations de Joseph Lacroix.

Armée de sa tablette et coiffée d’un casque, Natacha Verduzier va tester la nouvelle aventure proposée par l’éditeur. « Je suis en charge des animations pour les bibliothèques du réseau de la BDP de l’Essonne, raconte-t-elle. Nous avons déjà acheté les deux expositions précédentes proposées par In8. Ca marche très bien, tout le monde est content. L’interactivité est poussée loin et les jeunes apprécient ce type d’approche. » Ravie, Natacha devient pour quelques minutes le page de messire Froissart, en charge d’élucider des meurtres mystérieux…

In8 n’en est pas à son coup d’essai. L’atelier graphique dirigé par Olivier Bois a déjà conçu et proposé deux autres expositions interactives. « À l’origine, nous souhaitions trouver un moyen de mieux travailler avec les bibliothèques, pour faire connaître les livres de la maison d’édition In8, accolée à l’atelier graphique, explique Josée Guellil. L’exposition nous semblait un outil idéal pour les intéresser. En 2011, nous avons créé la « Boîte à nouvelles », une exposition classique, pédagogique, mais que nous avons d’emblée conçue en intégrant des modules multimédias : une borne interactive donnait accès à des lectures de nouvelles par des comédiens, un planisphère des nouvellistes du monde, un atelier d’écriture incorporé… » L’ensemble des compétences de l’atelier sont sollicitées pour mener à bien ce premier projet, qui trouve tout de suite son public.
 
 

"Nous nous sommes dits que plutôt que de faire une leçon, nous allions inoculer le goût du genre en faisant plonger les usagers pendant une heure dans l’atmosphère d’un polar."

 
Très vite émerge l’idée de créer une deuxième exposition, autour de l’autre genre phare du catalogue In8 : le polar.  « En discutant avec les bibliothécaires, nous avons réalisé que les usagers sont de moins en moins intéressés par des expos « classiques ». Pour eux, les panneaux affichés sont de simples objets de décoration, mais ils ne font plus l’effort de venir regarder. Il fallait inventer autre chose. » L’atelier se creuse alors les méninges… « Nous nous sommes dits que plutôt que de faire une leçon, nous allions inoculer le goût du genre en faisant plonger les usagers pendant une heure dans l’atmosphère d’un polar. Comme le ferait la lecture d’un bon livre. » C’est ainsi qu’est née « Qui a refroidi Lemaure ? », enquête criminelle grandeur nature, sortie en 2014. Le visiteur se poste devant des panneaux qu’il scanne à l’aide d’une tablette équipée d’une appli pour y découvrir des indices. Chaque panneau réserve des surprises et des jeux, le scénario permet des bifurcations et au bout de 45 mn, un coupable est trouvé. Comme dans un livre dont vous êtes le héros. Ou dans les murder party qui fleurissent depuis peu dans les bibliothèques et les librairies. « Nos expositions sont arrivées au bon moment pour les bibliothèques qui cherchaient à renouveler leurs animations. De notre côté, ce qui nous a d’emblée intéressé, c’est de pouvoir immerger quelqu’un dans un univers fictif grâce au transmédia. Le fait d’avoir ces compétences en interne nous a permis de concevoir puis développer l’idée. » Notamment le système de reconnaissance d’image, puisque les contenus se déclenchent non pas à la lecture d’un QR code, mais bien en « lisant » l’image.
 

>> Febus 2.015 – 2.018 <<


Lauréate d’un appel à projets en faveur des langues de France, l’exposition est traduite en basque, occitan et breton. Le succès est très important, plus de 30 bibliothèques achètent l’exposition, qui continue par ailleurs d’être louée régulièrement, notamment par des festivals. « Lux in tenebris », sorti en janvier 2018, creuse la même veine et propose une enquête dans un univers issu de Fébus, une bande-dessinée en trois tomes publiée par la maison d’édition. Elle intéresse déjà des sites médiévaux, heureux de pouvoir offrir une expérience ludique à leurs visiteurs.

 

Nisha, entre papier et numérique, une grande histoire d’amour

Le numérique, Nisha est né dedans : à l’origine du projet, en 2015, Adeline Leroy ne propose ses ouvrages de romance qu’en format numérique « pour des raisons budgétaires. Pour exister sur ce segment de marché en version papier, il faut un diffuseur national et pour intéresser un diffuseur national, il faut déjà faire du chiffre. Donc j’ai attendu de faire du chiffre avant de faire du papier. » Mais la maison grandit à la vitesse d’un champignon et trois ans après, Nisha est déjà dans la cour des grands, et diffusée par Interforum.
 
 

"Nos lectrices savent que ce que nous faisons, c’est pour elles. Quand on n’est pas honnête dans le digital, ça se sent. "

 
Dès 2016, Nisha lance une appli disponible sur l’appstore et le Play store, permettant d’accéder à des bonus. Ces livres augmentés marient intelligemment numérique et lecture papier. En scannant les dessins disséminés dans les pages des livres physiques (mais accessibles également pour les versions numériques des textes), les lecteurs découvrent interview de l’auteur, scènes secrètes, vidéos… Un procédé encore peu développé dans l’édition et qui fait pourtant ses preuves. 1500 fans sont abonnées à l’appli, qui permet également de suivre de près les réactions et les goûts des lectrices. En effet, au-delà de l’effet « goodies » de ces surprises égrenées au fil des pages, cette appli est une façon pour Nisha de tester grandeur nature de nouveaux développements sur ce lectorat de niche. « Dans un deuxième temps, nous proposerons ces services en marque-blanche, grâce à ces retours d’expérience qui permettent d’affiner nos stratégies. » Tout en gardant une attention extrême sur le bien-être de leur lectorat. « Nos lectrices savent que ce que nous faisons, c’est pour elles. Quand on n’est pas honnête dans le digital, ça se sent. » À voir la file d’attente devant le stand lors des signatures, le public ne s’y trompe pas.
 


LABOréal, un studio crossmedia qui défie les lois du genre

Marie Deschamps pose d’emblée le cadre : artiste, auteur, réalisateur, dessinatrice, producteur, diffuseur…  Finalement, le cadre éclate et seule compte l’œuvre et sa rencontre avec le public. Avec Philippe Guerrieri, musicien, producteur, ils font partis des artistes protéiformes édités par l’association Comme une orange, portée par Eric Wantiez, éditeur angoulevin qui met l’artiste au cœur de la démarche et du modèle économique militant de la structure. Créée en 2010, la maison accueille depuis l’année dernière un studio porté par les deux artistes, proposant via une plateforme en ligne, un accès à des œuvres crossmédia en streaming.
 
 

"Ce sont les mêmes mots, les mêmes dessins, la même construction narrative, mais le point de vue sur l’histoire est donné par la caméra."

 
Parce que la lumière est à l’origine de son travail et de son rapport au monde, Marie migre d’un support à l’autre, teste, invente, s’approprie les technologies et pense l’écran comme un média qui permet de donner à voir son approche « cinémato-graphique ». « En 2017, j’ai adapté deux de mes romans graphiques en courts métrages d’animation et j’ai pensé un principe de lecture sur écran qui ne fait que reprendre les principes de lecture qui avaient court avant l’invention du codex : le volumen. » Le traitement numérique de l’œuvre permet de lire l’espace-temps de la narration dans la profondeur de champs audiovisuelle offerte par l’image et le son. Il s’agit bien de lecture, puisque le rythme de défilement et d’appropriation est laissé à la liberté du lecteur. Comme lorsqu’on lit un livre. « Ce sont les mêmes mots, les mêmes dessins, la même construction narrative, mais le point de vue sur l’histoire est donné par la caméra. » Les films durent entre 5 et 15 minutes. Le streaming permet une liberté de format que Marie apprécie tout particulièrement. « Le streaming change le rapport à l’œuvre : on ne s’approprie plus l’objet, mais on a accès à un contenu. »

En plus des films, Laboreal propose des tableaux audiovisuels, véritables œuvres en mouvement : « l’écran est un objet qui prend beaucoup de place dans nos vies et nos espaces, et quand il n’est pas utilisé, il peut devenir un cadre pour une œuvre. » Marie les conçoit comme des installations, qui donnent parfois lieu à des expositions jouant sur les formats de projection qui impliquent émotionnellement les spectateurs.

Les projets ne manquent pas. Mais la capacité de la structure à toucher son public est fragile, elle repose uniquement sur l’implication des bénévoles et des artistes. Ils comptent notamment sur les bibliothèques, vecteur naturel pour rendre accessible les œuvres au plus grand nombre. Et se réjouissent de pouvoir offrir un peu de visibilité à leur travail à Livre Paris.