Entretiens > Rencontre avec…

18 01 2018

Nathalie Quintane et l’humour au-delà de la rhétorique

Propos recueillis par Nathalie Man


Nathalie Quintane et l’humour au-delà de la rhétorique

DR

La poétesse et écrivaine Nathalie Quintane a récemment écrit Que faire des classes moyennes ?, publié chez P.O.L. Nathalie Man, poétesse performeuse accueillie au Chalet Mauriac cette année, est allée à sa rencontre à la fin d’un débat sur la notion de « peuple » au TNBA avec Jacques Rancière et animé par Eric Hazan.

 
Nathalie Man : Peut-il y avoir poésie sans engagement politique ?

Nathalie Quintane : La poésie est un engagement par défaut. L’engagement était quand même pendant toute ma jeunesse, et pendant toutes les années 80, 90, un gros mot. Il était très associé au PCF de l’époque, Aragon, Eluard... C’est un mot qu’on ne pouvait pas utiliser sans honte au fond, ce que l’on a tendance à oublier maintenant. Il est des mots comme émancipation ou engagement que personne n’utilisait, surtout pas moi d’ailleurs.

Et puis, leur emploi est revenu. Je pense qu’il faut y faire attention parce que cela garde quand même une relative lourdeur de parler d’engagement… Je n’ai pas bien mieux à proposer sinon un vrai travail d’attention à la langue, qui est l’une des caractéristiques d’un travail poétique, y compris et surtout de la langue qu’on utilise quotidiennement. Une sorte d’hygiène lexicale.
 

NM : Vous vous dites « poète visuelle ». En 2012, à Pékin, j’avais posé la même question à deux artistes « visuels », l’un dans l’Art contemporain, Ai Weiwei, et l’autre dans le cinéma, le réalisateur Lou Ye. La voici : « L’art peut-il exister dans une société apolitique, ou disons, en dehors de tout système politique ? »

Lou Ye avait répondu : « L’art est un dialogue avec le système. Ce dialogue est utile et bénéfique au système. Si la politique ou le système est critiqué par l’art, c’est une chance et une bonne chose pour la politique. »

Ai Weiwei, quant à lui, avait répondu ceci : « L’art ne peut exister sans système politique car l’art est une activité humaine, reliée à l’esthétique, à la morale, à la plus haute interprétation de soi, on ne peut jamais échapper de sa condition politique que nous vivions en démocratie ou en dictature. Personne n’est libre de sa « condition humaine ». Je ne crois pas en un art qui ne s’engage pas et ne prenne pas parti, comme un art libéré des « luttes ».

Si on remplace le mot « art » par poésie, que répondriez-vous à cette question ?
 
NQ : Il y a quelque chose qui m’a frappé dans ce qu’a dit Ai Weiwei. Cette liste est très « art 18e/19e/ 20e siècle », quand le concept d’art a émergé en Occident. Il me semble que ce ne serait pas mal de « toiletter » cette conception, cette vision de l’art, pour le concevoir comme il était avant. Les artistes que l’on considère aujourd’hui comme des grands peintres étaient aussi chefs de chantiers en Italie. Donc quelque chose qui soit davantage de l’ordre d’une politique dans la Cité avec le public, ce qui ne signifie pas qu’on va faire un art acritique.

Quand les artistes sont dans la cité, c’est à eux aussi de porter un regard à la fois ancré dans une pratique, dans la pratique, dans un quotidien, dans la vie de tous ceux qui les entourent, à égalité avec les gens. Et de porter aussi une capacité d’analyse de ce qui se passe politiquement dans la cité. Cette acception m’a semblé beaucoup plus effective avant que le concept d’art, tel qu’on l’entend aujourd’hui lié à l’esthétique, n’émerge et ne devienne dominant. Mais il est remis en question, il est fragilisé depuis quelques temps. Et heureusement.
 
 

« L’humour est plus que quelque chose de rhétorique, c’est un régime très particulier qui permet d’être puissamment politique. »

 


NM : Vous avez dit en 2016 à Diacritik : « Je ne sais pas si mes derniers livres sont- beaucoup- plus politiques que les précédents mais, ce qui est sûr, c’est que l’époque que nous vivons tous nous force à l’être ». L’époque que nous vivons nous force-t-elle aussi à avoir de l’humour ?

NQ : L’humour est une arme critique redoutable. Cet humour, la manière dont j’écris, vient vraiment de loin. En tant qu’arme critique, j’entends arme de destruction d’une certaine logique dont l’humour est absent. Les écrivains qui m’ont vraiment portée, influencée, qui font que je suis là aujourd’hui, que j’ai écrit Que faire des classes moyennes ?, ce sont des gens comme Jonathan Swift, Denis Diderot, Ducasse alias Compte de Lautréamont, dans les textes desquels il y a beaucoup d’humour. Et d’une grande noirceur.

Pour moi, l’humour est plus que quelque chose de rhétorique, c’est un régime très particulier qui permet d’être puissamment politique, sans forcément mettre le politique « avec un grand P » en avant en tant que thème. Il s’agit davantage d’une politique du sensible et de la syntaxe, qui passerait en sous-couche et qui porterait la phrase, sans que l’on soit du tout obligé de parler de politique directement.

 
NM : Sur Diacritik, encore, j’ai lu que, pour vous, « la forme de littérature ou de poésie la plus réussie ces derniers temps, ce sont les tags et les banderoles qu’on a pu voir pendant les manifestations de mars 2016 ». Avez-vous un souvenir ou deux de tags ou graffitis qui vous ont marqués ?

NQ : « 1789 : les casseurs prennent la Bastille. »
 

NM : Où se trouve la poésie aujourd’hui en France ?

NQ : Il n’y a pas de lieu au singulier, il y a une pluralité de lieux. L’important, c’est l’adresse c’est-à-dire « Qui parle ? », « À qui ? », « Dans quel but ? », « À l’aide de quel support ? ». Ce sont vraiment les enjeux poétiques clés. Si j’isole cette phrase là, ce tag est une opération poétique/ politique qui s’adresse au passant, sur un certain support, dans un certain moment du calendrier historique. Mais ce peut aussi être dans un livre, publié par un éditeur. L’adresse est depuis toujours importante.

 
NM : Emily Dickinson a écrit : « Par la soif, on apprend l’eau ». Quelle est votre soif aujourd’hui ? Et quelle est votre eau ?

NQ : Ma soif, c’est un changement d’air, d’atmosphère, d’ambiance.
Mon eau, c’est l’air.
 
 

Tout afficher

  • Bibliographie sélective de Nathalie Quintane
    Remarques chez Cheyne, 1997
    Les années 10 chez La Fabrique, 2014
    Que faire des classes moyennes ? chez Pol, 2016
    Ultra Proust chez La Fabrique, à paraître en mars 2018
    Un œil en moins chez P.O.L, à paraître en mai 2018