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23 01 2019

Nabil Bellahsene : sortir de sa chrysalide ?

Par Nathalie André


Nabil Bellahsene : sortir de sa chrysalide ?

Photo : Nabil Bellahsene

En résidence d’écriture au Chalet Mauriac à l'automne dernier, Nabil Bellahsene y a travaillé son premier long métrage documentaire. Un projet d'autofiction sur le changement de nationalité, qui questionne la construction de l’individu entre deux cultures.

 
En mars 2017, pour motiver sa demande de résidence au Chalet Mauriac, qui lui permettrait d’avancer sur l’écriture de son premier long métrage documentaire, Nabil Bellahsene explique qu’il ne lui reste que « 2 ans, 261 jours, 8 heures, 17 minutes et 59 secondes sur le territoire français », pour faire renouveler son titre de séjour algérien ou pour demander la nationalité française. Le second choix ne va pourtant pas de soi et, parce qu’il est cinéaste, il a décidé d’en questionner l’intérêt par le biais d’un documentaire, une autofiction, une plongée en soi… Comment se construit-on quand on est né dans un pays pour grandir ensuite dans un autre ? Comment se créée des passerelles internes entre deux cultures ? Et que signifie de changer de nationalité au cours d’une vie ? Si La Métamorphose de Kafka - le changement d’un être en en autre - a été immédiatement le fil rouge entrevu, le passage à l’écriture a déjà fait évoluer le projet. Et les discussions qu’il aura avec ceux qu’il interviewera pendant le tournage feront sans doute encore évoluer les réponses.
 
Nabil Bellahsene vit et travaille à Bordeaux. À 32 ans, après une Licence en Cinéma à l’université Bordeaux-Montaigne, un semestre en Film Studies à l’université de Santa Barbara en Californie et un Master 1 en Écritures Cinématographiques, obtenu à Paris-Diderot VII,  il a déjà derrière lui plusieurs courts et moyens métrages documentaires réalisés et produits, notamment avec le collectif bordelais Kloudbox dont il est membre. Free Music - C’est comme tous les ans en 2011 et UXO, qui a été sélectionné au Short Film Corner à Cannes, en 2012. En 2014, paraissent Nous sommes et Pour aller au Brésil (projeté dans le cadre d’Infracourts pour France 2) et en 2016, il réalise un 52 mn, Passions Supporteurs, pour le musée d’Aquitaine et la Cour Mably de Bordeaux, dans le cadre de l’exposition « Football. À la limite du hors-jeu ».

Penser à l’Algérie, c’est entre autres penser à la guerre d’Algérie. Pourtant Nabil, lui, qui est né en 1986, n’en a que des images d’archives en noir et blanc, celles qu’on lui a présentées à l’école. Bien que sa grand-mère - qui a 106 ans -  soit encore aujourd’hui connue à Tizi-Ouzou, comme une des femmes résistantes pendant l’indépendance de l’Algérie, son grandissement à lui est surtout lié à la guerre civile des années 90. Avant d’arriver en France, il est déjà cinéphile mais les infrastructures sur place sont petit à petit détruites et il devient « haram » d’aller au cinéma. Plus rien ne fonctionne et il devient impossible d’envisager un avenir. Alors le dimanche 20 août 2000, la famille part en France, par un vol direct Alger-Bordeaux […]. Nabil a tout juste 14 ans. Après quelques mois, il s’y installe avec sa sœur et son père repart en Algérie. Aujourd’hui, il a passé 18 ans en France, soit plus de temps en France qu’en Algérie. Résident algérien, sa carte de séjour sera périmée dans moins de 2 ans.
 

"Nabil a commencé par un entretien filmé de trois heures avec sa grand-mère paternelle."

 
C’est son père qui lui soumet l’idée de demander la nationalité française. En ajoutant : « N’aie pas honte de te sentir Français, ce serait normal. Tu as vécu ici plus qu’en Algérie ». À plus de 80 ans, c’est un ancien combattant qui a fait son service militaire en France. Nabil se rend alors compte qu’il n’a jamais eu l’envie de la demander parce qu’il n’a pas vraiment eu de difficultés administratives, qu’il a pu faire les études qu’il voulait et voyager où il voulait avec son passeport algérien (aux États-Unis, en Russie, à Cuba…). Par ailleurs, remplir le fameux formulaire Cerfa n°12753*1 de Demande d’Acquisition de la Nationalité Française, nécessite deux ans minimum d’attente et la demande est assujettie au passage d’un entretien oral assez pointu et, finalement, la demande peut-être rejetée. Cela nécessite donc d’être prêt à essuyer un refus…

Nabil a commencé par un entretien filmé de trois heures avec sa grand-mère paternelle. Comme elle est très âgée, il ressent l’urgence d’évoquer toutes ses questions avec elle. Il explique qu’en parlant avec elle, il s’est aussi rendu compte que sa génération commence à ne plus dissocier les deux pays et la culture duelle. Dans le patchwork intérieur de Nabil Bellahsene, on mesure la fusion qui s’est faite : on y croise, dans le désordre, une culture construite avec entre autres, l’écrivain Albert Camus, les réalisateurs algériens Mohammed Lakhdar Hamina et Rachid Bouchareb mais aussi les chanteurs Enrico Macias, Étienne Daho et Rachid Taha, les footballeurs Benzema et Zidane et tant d’autres…

À la suite de la proposition de son père, tout se fait en une nuit ; il écrit d’une traite une quinzaine de pages et sait au petit matin qu’il a envie de donner une notion différente au mot immigration, portée par son histoire et qu’il veut faire un objet documentaire avec une forte intention cinématographique. Il veut aussi travailler la métamorphose par un travail sur la pellicule, parce que les souvenirs d’enfance n’ont pas la même couleur (lui s’en souvient comme des moments fabuleux et flamboyants) que la réalité d’aujourd’hui.
 

"Nabil Bellahsene et Chad Chenouga vont partager ensemble une semaine au Chalet Mauriac pour travailler sur une narration cinématographique plus personnelle."

 
Pour travailler sur l’écriture de son documentaire, le CNC lui accorde une aide à l’écriture, puis l’agence Alca, au printemps 2017, lui propose d’être accompagné par Xavier Liébard, un réalisateur de documentaire (Prix Werner Herzog 2016 pour Nous venons en amis) qui l’aide à structurer ses intentions pour les représenter au CNC sur une autre phase d’écriture. Il lui en sait gré ajoutant que : « Grâce à lui, il a pu développer les questions fondamentales de l’histoire ». Comme cela arrive souvent, le CNC lui propose d’être de nouveau accompagné par un tuteur : Chad Chenouga (acteur, scénariste et réalisateur de De toutes mes forces, en 2016), né à Paris de l’immigration algérienne... Ils vont partager ensemble une semaine au Chalet Mauriac pour travailler sur une narration cinématographique plus personnelle. L’écriture d’un scénario documentaire a ceci de particulier qu’on ne peut pas écrire les dialogues. La matière sera la parole des différentes personnes interviewées. Il faut toutefois tout préparer à l’avance.
 
Parce qu’il est très investi sur ce projet, Nabil a aussi besoin, de temps en temps, de souffler grâce à d’autres projets. Son lien avec le collectif bordelais Kloudbox le lui permet. Il y a une dizaine d’année qu’il a rejoint ce groupe d’amis de la fac, constitué de vidéastes, photographes, documentaristes, producteurs, etc. C’est un labo de création qui leur permet de tester des projets, d’être libres même si un peu précaires aussi. Tout ce qui leur revient est investi dans l’achat de matériels mis à disposition de tous. Leurs activités sont très éclectiques et vont de l’organisation d’événements tels que le super loto à la cour Mably, à la réalisation de clips, de documentaires, de courts métrages ou de publicités. De fait, Nabil développe également des projets de reportages autour du sport.

La préparation de son documentaire a entraîné Nabil – à l’aune d’une jeune vie d’adulte où il est encore tôt pour faire un bilan – à s’interroger profondément sur sa vie déjà passée et celle à venir. Il voit toutefois son film « comme une naissance, comme un prologue avant d’aborder une deuxième étape de vie où, entre autres, il pourra voter et n’aura plus la crainte d’être exclu du territoire si d’aventure le Front national venait à remporter une élection majeure… ». Être immigré algérien en France est très spécifique. L’histoire commune est encore entachée de zones d’ombres. Nabil qui vit chaque jour ce regard sur lui, sans trop en souffrir, dit-il, se demande si finalement les Algériens réussiront à obtenir plus de bienveillance ? Il explique également que « sa génération, restée sur place, est une génération perdue, qui n’a pas été éduquée ni formée et qui a été abandonnée à son sort… Pour que cette génération algérienne se remette sur pied, il faudra attendre la génération suivante, celle née en 2000 » qui n’a pas vécu tout ça… « Est-ce qu’un jour on se transforme et est-ce que si je deviens Français, ça ne va pas être pire finalement ?» Mais Nabil Bellahsene est jeune, c’est un être lumineux, intelligent et plein de désirs, aussi quoi qu’il arrive, il peut sans s’inquiéter « brosser son passé, tailler le présent et polir son futur ».
 
À consulter : http://kloudbox.com/

 

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