Films

27 04 2016

Mobile étoile de Raphaël Nadjari

Propos recueillis par Laetitia Mikles


Mobile étoile de Raphaël Nadjari

Premier film de Raphaël Nadjari tourné en langue française, Mobile étoile a été tourné au Canada et à Bordeaux. Au cœur du film, Hannah, une chanteuse passionnée de musique classique, qui dirige une chorale à Montréal avec son mari Daniel, pianiste.
Rencontre avec Raphaël Nadjari, réalisateur.

Laetitia Mikles – Quelle est l’origine du film ?
 
Raphaël Nadjari – En visitant Montréal, je me suis rendu compte qu’il y avait un engouement incroyable pour la musique sacrée. Les Québécois s’étaient approprié cette musique. Par Milhaud. Et par Ravel qui était venu au Québec dans les années 20. C’est une musique liturgique qui s’est dégagée de la religion. C’est la musique de l’émancipation.
 
L.M. – Comment avez-vous incorporé la musique dans l’écriture du scénario ?
 
R. N. – Avec Jérôme Lemonnier – qui est un excellent compositeur – on a fabriqué nous-mêmes la musique. On l’a faite « à la façon de ». On a réécouté toutes les musiques de Milhaud, de Bloch, en passant par Offenbach et Ravel et on a démonté leur architecture. Puis, on a fait venir Emmanuel Moses qui est un écrivain et un poète, un traducteur poétique de l’hébreu, pour écrire les livrets.
 
L.M. – Les livrets aussi ont été spécialement écrits pour le film ?
 
R. N. – J’ai choisi un thème : « un peuple femme », une allégorie autour de la femme. J’ai sélectionné des textes du corpus biblique, des prières, des psaumes, des cantiques, autour de cette thématique. Comme, par exemple, « Ma colombe » ou « Tu trouveras la clef » inspirés du Cantique des Cantiques.
 
L.M. – C’était important de créer des partitions originales ? De ne pas utiliser des œuvres préexistantes ?
 
R. N. – Je n’ai utilisé qu’une seule pièce déjà écrite. Celle composée par Halphen, trouvée à l’Institut des musiques juives. Et ce n’était pas un chant religieux. En composant les musiques du film, je voulais sanctuariser ma création artistique par rapport à la question de l’identité et de la religion. Je ne voulais pas qu’on puisse m’opposer : « non, ça ne se chante pas comme ça ». Toutes les pièces musicales que nous avons créées font référence à l’École française. Par exemple, quand on est chez Mme Lévi : « De qui pourrais-je avoir peur ? ». On a appliqué des règles musicales très précises, des rythmes à la façon de Ravel et on a créé une liturgie. C’était très laborieux, très difficile, mais on s’est beaucoup amusé à faire ça. C’était un peu comme se plonger dans de vieux grimoires.
 
L.M. – Vous êtes musicien ?
 
R. N. – Non, mais j’ai adoré diriger les jeunes talents canadiens en studio, leur faire travailler l’énonciation, la prononciation. On a travaillé sur une élégance froide.
 
L.M. – Est-ce que l’écriture scénaristique se faisait en parallèle de la composition musicale ?
 
R. N. – Non. En fait, l’écriture a duré six ans. Avec le coscénariste, Vincent Poymiro, on voulait écrire l’histoire de cette Française exilée à Montréal, mariée à un musicien et passionnée de musique liturgique des années 1830-1930. On a écrit pendant trois ans. Puis on s’est arrêté pendant un an. Puis on a repris l’écriture… On n’arrivait pas à l’écrire, ce film ! C’est très difficile aujourd’hui de faire des histoires non-catharsistiques. Tout le monde attend du film de musique quelque chose comme Amadeus Mozart et le grand moment où il se met à cracher du sang. Moi, je ne voulais rien de tout ça. Je voulais que les comédiens témoignent sur leur vie d’artistes. C’est ce qu’il y a de plus difficile à faire aujourd’hui dans le cinéma.
 
L.M. – Éviter la catharsis ?
 
R. N. – Oui, sortir des représentations de l’image collective que les gens se font de ce que doit être le cinéma et sa mission. Par exemple, il suffisait d’imaginer que notre personnage féminin ait un rhume pour que ça prenne des airs de La Dame aux camélias ! Avec Vincent, on voulait se défaire de nos trucs de storytellers.
 
L.M. – Dans tous vos films, on retrouve l’idée de transmission et la difficulté à s’émanciper de cet héritage.
 
R. N. – Anna est dans la loyauté vis-à-vis de son ancien professeur. Il faut qu’elle se libère. Son émancipation, elle ne va pas la trouver dans un divorce ou en prenant trois amants… Mais en faisant quelque chose de très personnel, de très subtil. Ce qui m’intéresse c’est ce petit truc. Et son mari, d’ailleurs, se met en retrait parce qu’il sait que c’est quelque chose qui lui appartient. C’est un film romantique.
 
Mobile-etoile-NadjariL.M. – Et dans tous vos films, on retrouve la même confiance dans le travail d’improvisation des interprètes. Qu’est-ce que vous recherchez dans l’improvisation ?
 
R. N. – Je ne délègue pas l’histoire. L’histoire est écrite. Ce que je recherche dans l’improvisation, c’est l’acteur témoin. Une actrice qui va jouer une femme triste, va témoigner de ce qu’elle a vécu en prépa, ou sur le plateau et il en sort vraiment des choses étonnantes. Ça crée des énergies, des degrés d’intensité. Parfois, un peu de la back-story du personnage émerge. Les acteurs vont aussi construire leur personnage à partir de leurs mémoires-gestes.
 
L.M. – Leurs mémoires-gestes ?
 
R. N. – Oui, par exemple Géraldine : ce qu’elle a fait, c’est un travail de comédienne à l’Américaine, à la Stanislaviski. Trois cours de piano par semaine, deux cours de chant par semaine pendant six mois. En réalité, les comédiens ont fait preuve d’héroïsme. Géraldine n’avait jamais joué du piano et, à 44 ans, elle joue des morceaux dodécaphoniques.
Sa rencontre avec Nathalie Choquette aussi a été intense. Nathalie Choquette, immense chanteuse lyrique, allait être sa doublure voix dans le film. Et voilà ces deux femmes qui se rencontrent, et commencent à se regarder pour apprendre à se mouvoir de la même façon. Du coup, sur le plateau, quand Géraldine arrive en salle de répétition, elle sait exactement comment on range sa partition, comment on ouvre son strapontin… tous les gestes d’un quotidien de musique. Son corps se comportait en musicien.
 
L.M. – Cela donne une grande créativité aux interprètes, mais est-ce que ce n’est pas risqué ?
 
R. N. – Je donne tout aux comédiens. Je veux leur donner le plus grand espace de jeu possible, contrairement à la plupart des réalisateurs qui veulent imprimer leur marque sur le film. Moi ce qui m’intéresse –ça va paraître naïf– c’est la plasticité des artistes, et qu’ils aient du bonheur à jouer parce que je pense que la jubilation du comédien transcende le scénario. J’essaie de trouver le bon regard. La caméra est une intruse dans le playground des comédiens.
 
L.M. – Comment avez-vous choisi les acteurs ? Pour cette capacité-là à s’investir ?
 
R. N. – Pour leur volonté à se rendre capable. Que ce soit un grand nom ou un petit nom. Picard, très célèbre au Canada, qui reçoit un tel scénario et ne connaît rien au piano, a dû être un peu effrayé. Mais il a m’a dit : « Je tiens à faire ce film ».
 
L.M. – Du coup, quel était l’écart entre le scénario initial et le film final ?
 
R. N. – L’histoire est la même stricto sensu. On a enlevé des choses. Et on a trouvé des éléments étonnants qu’onMobile-etoile-affiche a rajoutés. Parce que le comédien bouleverse complètement mon travail. Moi, je suis flexible, j’absorbe. J’avais la certitude que le film pouvait encaisser pas mal de trucs. En fait, c’est comme un tableau. Sauf que ce sont des tableaux vivants, pas en mode immobile.
 
L.M. – Lors du montage, vous avez choisi de garder les pièces musicales dans leur intégralité.
 
R. N. – Je voulais faire l’expérience réelle de cette musique. Chaque fois qu’on faisait un morceau, il était répété, travaillé, montré, chanté un peu a capella. Pour vraiment connecter l’histoire avec la musique. Tu es dans un vrai concert, ce n’est pas une blague. Même Géraldine à la fin elle ne voulait plus lâcher les pédales du piano.
 
L.M. – Parlez-nous du dernier chant qui clôt le film ?
 
R. N. – C’est le seul vrai morceau, composé par Halphen. C’est l’histoire de cette femme : « Dis-moi, mobile étoile… ». C’est un chant d’exil. Une métaphore de la vie.

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  • Rencontre avec Julie Paratian, productrice – Sister Productions
    Mobile-etoile-tournageLaetitia Mikles – Mobile Etoile est une coproduction franco-canadienne. À quel moment avez-vous pris part à la production du film ?
     
    Julie Paratian – Je suis arrivée assez tardivement : le scénario était déjà quasiment abouti, et il avait déjà obtenu l’avance sur recettes. Je l’ai accompagné devant la commission d’Aquitaine. Si ça avait été quelqu’un d’autre que Raphaël, j’aurais hésité. Mais je connais Raphaël et ses producteurs de longue date, du temps où je travaillais à New York. C’est vraiment un cinéaste qui est dans le partage et qui a envie d’apporter quelque chose d’un peu différent dans le monde du cinéma. Quelqu’un avec qui tout s’invente au tournage…
     
    L.M. – Quel a été l’apport de la région ?
     
    J. P. – La Région Aquitaine est une des rares régions ouvertes à la coproduction internationale puisqu’elle accepte d’aider financièrement des films qui se tournent à l’étranger, mais à la condition qu’ils fassent appel à des ressources régionales. Soit en emmenant des techniciens régionaux sur un tournage à l’étranger, soit en prenant en compte la post-production dans le processus de coproduction.  C’est une politique cohérente avec l’idée que les sociétés de production implantées sur le territoire n’ont pas qu’une vocation régionaliste mais peuvent aussi avoir une ambition internationale.
     
    L.M. – Une partie du film se déroule à Bordeaux.
     
    J. P. – Dès le début, il était prévu qu’une partie de l’histoire se passe en France. Raphaël hésitait entre Paris, Marseille, Lyon et Bordeaux, là où existent des archives musicales de la communauté juive. Et puis, dès que la décision a été prise, elle s’est ancrée l’histoire intime des personnages : Hannah est devenue une bordelaise ayant fait ses études au conservatoire de Bordeaux.
     
    L.M. – Comment s’est passé le tournage à Bordeaux ?
     
    J. P. – Il y a eu une espèce d’osmose sur le plateau entre les équipes que Raphaël avait ramenées du Québec (l’équipe image) et de Paris (l’ingénieur son) et l’équipe de Bordeaux : 1er assistante, la direction de production, le casting, la régie et surtout une grosse équipe de décoration. Le chef opérateur canadien a même dit que s’il revenait travailler en France, il demanderait à retravailler avec le chef électro et son équipe.
     
    L.M. – Quels étaient les interprètes aquitains ?
     
    J. P. – Tous les interprètes étaient bordelais : la vieille dame qui retrouve la partition, le directeur des archives de la ville de Bordeaux (qui joue son propre rôle), la jeune chanteuse en herbe, l’homme qui dirige le centre d’études juives, la restauratrice...
     
    L.M. – Et comment s’est passée la post-production ?
     
    J. P. – Pour des raisons familiales, Raphaël ne pouvait pas passer trois mois de montage à Bordeaux. Du coup, j’ai eu l’idée de créer de toute pièce une salle d’étalonnage cinéma inexistante à Bordeaux. Cela a pu se faire grâce à la collaboration de Film Factory.
     
    L.M. – Raphaël Nadjari était-il partant pour qu’une partie du film soit localisée à Bordeaux ?
     
    J. P. – Il a complètement accepté l’idée. Entre le tournage et la post-production, on a eu affaire à une équipe de techniciens exceptionnels, très enthousiastes et qui avaient l’habitude de travailler ensemble. L’avantage de l’activité audiovisuelle en Aquitaine c’est qu’elle permet de se confronter à des styles très différents, que ce soit des séries, des téléfilms ou des films d’auteur.  Ils se sont montrés très à l’écoute de Raphaël. D’ailleurs, Raphaël m’a dit qu’il aimerait revenir travailler ici.

    http://sisterprod.com

    Propos recueillis par Laetitia Mikles
  • Synopsis
    Hannah, chanteuse passionnée de musique classique, dirige une chorale à Montréal avec son mari Daniel, pianiste. Ils vivent de concerts de création de musiques françaises sacrées, véritables trésors du patrimoine, composées pour les synagogues de France fin 19e - début 20e. Mais depuis quelques temps, ils peinent à maintenir leur groupe vocal à flot. Et alors qu’ils recrutent Abigail, une jeune fille fragile et surdouée qui leur redonne de l’espoir, l’ancien professeur d’Hannah, Samuel, arrive à Montréal avec une ancienne partition perdue...
     
  • Biographie de Raphaël Nadjari
    Né en France, Raphaël Nadjari se consa­cre d’abord à la peinture et à l’écriture. Il s’installe aux États-Unis en 1997. Son premier film, The Shade, tourné en anglais à New York, est sélectionné au Festival de Cannes en 1999. Pour son second film, Nadjari choisit de tourner en Super 8mm et en 15 jours. C’est I am Josh Polonski’s Brother. Le film est révélé par le Forum du Jeune Cinéma au Festival de Berlin en 2001 et se fait remarquer lors de sa sortie française. La trilogie new-yorkaise de Nadjari s’achève avec Apartment#5c présenté à la Quinzaine des Réalisateurs au Festival de Cannes en 2002. Avanim, tourné à Tel Aviv et entièrement en hébreu, marque une nouvelle étape dans le parcours artistique de Raphaël Nadjari, habité par l’idée d’un cinéma international et universel. Le film est sélectionné au Festival de Berlin, puis aux Premières du Moma à l’occasion de la réouverture du musée. Nadjari reçoit le prix France Culture du meilleur cinéaste de l’année en 2005.
    Ce parcours en Israël se poursuit avec Tehilim, tourné à Jérusalem et sélectionné en 2007 en compétition officielle du 60e festival de Cannes.
    Son documentaire Une histoire du cinéma israélien a été présenté au Festival de Berlin en 2009. Avant sa sortie en décembre 2013, son sixième film Le cours étrange des choses est présenté à la Quinzaine des réalisateurs aux Festival de Cannes. Le film, tourné à Haïfa, est tourné entièrement en hébreu. Mobile étoile est son premier film tourné en langue française, à Montréal.
     
  • Filmographie / Liste artistique et technique
    2016 Mobile étoile
    2013 Le cours étrange des choses
    2009 Une histoire du cinéma israélien
    2007 Tehilim
    2004 Avanim
    2002 Apartment #5c
    2001 I am josh Polonski’s brother
    1999 The shade

    Avec :
    Hannah Hermann
    Géraldine Pailhas
    Daniel Dussault
    Luc Picard
    Etha Salomons
    Felicia Shulman
    Abigail Colin
    Éléonore Lagacé
    Paul Kunigis
    Samuel Badaszcs
    Alexandre Sheasby
    David Hermann-Dussault
    Jean-Paul Dussault
    Marcel Sabourin
    Marlus
    Raymond Cloutier
    Madame Kessel
    Michèle Dascain
    Monsieur Ruben
    Jean Cordier
     et la participation exceptionnelle de Nathalie Choquette pour le rôle de la mère d’Abigail et l’interprétation de la voix d’Hannah.
     
    › Réalisateur: Raphaël Nadjari
    › Scénaristes: Raphaël Nadjari, Vincent Poymiro
    › Producteurs: The French Connection / Alexis Dantec, Fred Bellaiche
    › Directeur de la photographie: Benoit Beaulieu
    › Montage: Elric Robichon
    › Directrice artistique: Geneviève Huot
     
    119’ – France/Canada – 2014 – 1.85
    Sortie : 27 avril 2016
     
    Distribution : Zootrope Films / New Story / 09 53 84 27 35 / contact@new-story.eu
    Presse : Monica Donati / 01 43 41 32 30
    Film soutenu par la Région Aquitaine Limousin Poitou-Charentes en partenariat avec le CNC.
    Accompagné par l’agence régionale Écla