Éditeur néo-aquitain

02 05 2019

Micmac Mécanic

Par Nathalie André


Micmac Mécanic

Photo : lecture de "Micmac Mécanic" par Serge Airoldi à La Machine à Musique-Lignerolles / ALCA Nouvelle-Aquitaine

Pour inaugurer le printemps, Serge Airoldi nous livre Micmac Mécanic qui vient de paraître aux éditions bordelaises de L’Attente. Y monologue un homme seul, à l’attention d’un auditeur invisible (voir à lui-même) qu’il tutoie, rudoie parfois aussi. Sa boussole, située quelque part entre « une trop bruyante solitude1 » & « l’Insoutenable légèreté de l’être2 », revisite la création du monde en 7 jours + un autre jour, en s’échinant à décortiquer machines et machinations jusqu’à se perdre...

 
Commencer un livre de Serge Airoldi, c’est comme tout quitter pour devenir orpailleur (quelques heures seulement, hein !). Et de l’or, il vous en habille. Cet or, c’est sa langue. Il a le goût des mots rares et de leurs assemblages éclectiques. Il s’en explique en disant qu’issu d’une famille italienne, les mots sont devenus une conquête qu’il a associée au désir de vouloir tout nommer et de la manière la plus précise possible. Les juxtapositions et énumérations frôlent souvent, on le sent, la jubilation et cette profusion, qui s’accompagne d’une cohorte de bestiaires et personnages oubliés de nos mémoires, donne à son écriture une partie de sa saveur et coloration.

L’autre saveur tient à son champ d’exploration, souvent fait de collusions, cousu par des fils de haute couture où s’entremêlent en un canevas savant, réflexions intérieures et brouhaha extérieur, extirpés de la littérature, du cinéma et ici… des machines. Le narrateur, une sorte d’hypermnésique, est « un homme en longue chemise en flanelle & pantalon à pieds, [il] marche à tâtons, il erre ». Il vit dans un bric-à-brac, entouré « d’empilements de caisses, de cartons, de ferrailles hirsutes, de livres fossilisés […], de moteurs » aussi.  Et il creuse la question des machines et des mécanismes. Arrimé à une « machine à écrire de marque Remington [jetée] sous un bras », il annonce « qu’il vient pour les machines, pour dire les choses […], l’effritement, voilà l’idée même l’éreintement, la fissure qu’inventent les machines », ajoutant : « J’ai peur de m’exposer à la punition, d’être écroué encore, cloué au sol […], j’ai peur de parler des engrenages, des rouages, des anneaux de Moebius, infernaux, mais il faut que je le fasse, le récit des machines, c’est mon salut, hors de la planche, point de salut. »

La multiplication des techniques et des machines, qui ont pris le pas sur l’homme pour l’asservir, est une thématique qui hante depuis longtemps la littérature et le cinéma. Mais ici, vu sous l’angle de la création du monde en heptaméron, un chapitre pour chacun des 7 jours + « un autre jour », l’idée n’est pas de démonter une énième fois les ressorts et articulations mais de penser la fin. La question n’est plus le process, on le connaît, mais dans quel état sommes-nous.

  

"Rien de drôle donc vous direz vous. Et bien ce n’est pas la question. Pour autant la dérision est ici plantée et chevillée au récit."


Cet homme qui refait et défait le monde dans le même temps, empile, égrène, enchaîne les connexions entre ces « diablesses » de machines. Il déconstruit autant le quotidien que le texte, le langage, la vie. « Les choses dans le fond, se passent sans toi, tu es dans le scénario dont le propre drame se fout complètement ». Rien de drôle donc vous direz vous. Et bien ce n’est pas la question. Pour autant la dérision est ici plantée et chevillée au récit. Cet homme donc, tel Van Gogh chaque jour retournant devant la montagne Sainte-Victoire pour tenter d’en restituer les lumières, énonce, jubile, s’emporte, s’égare, en démontant et remontant des mécanismes, symboles des machinations intellectuelles, politiques, religieuses créés pour nous contrôler et dont lui, lucide & fou, surtout seul, n’est plus dupe depuis longtemps. Il est parfois au désespoir et, de nouveau, oublie, revient, soliloque, se rappelant la présence de l’autre en lui demandant sans fin « Je ne sais plus si je t’ai dit bonjour », un peu comme une montre qu’il faudrait remonter ou peut-être encore comme un début (salutaire) d’Alzheimer, l’oubli en somme, qui pourrait le sauver.

Alors il raconte, l’enfant qui passe de l’émerveillement du « pantin incertain » créé par la taille de ses crayons […] au jour fatidique où il sait qu’il lui faut démonter le taille-crayon pour savoir… (silence lourd) et après ? Après, pour grandir et comprendre, il est « passé au double taille-crayon & aux postes de radio à ampoules »… et à la Remington3 qu’il « éventre » dès le deuxième jour. Alors de la machine à écrire à la guerre… puis, du démontage de la machine au démontage de l’homme, le pas est franchi : « En même temps, si tu ne te conformes pas, t’es encore plus cuit-rôti mon pauvre coquelet, toute la machine est huilée pour te casser les genoux & les reins & les mettre à sa forme, tu nais avec des fers dans les articulations […], un casque à pointe pour la guerre […], tu manges en boîte puis tu meurs en boîte, y a toujours un carcan, toujours une forme, toujours une boîte prête pour toi » […] « La machine te turlutte, te turlututue, te tue alors, lentement, - tu es usiné - tu es une rondelle dont le sens ultime est de supporter la pression de la vis ». Bref il faut suivre la machine ou en faire partie pour ne pas être « une courroie qui menace de rompre ». Pris à la gorge, on aimerait alors entendre Beckett s’écrier « Mais que foutait Dieu, avant la création ? »
 
 

"Alors on fait quoi ? Si on ne peut plus attendre Godot ni aller à Lagardère ?"

 
Que nous reste-t-il alors ? La Conscience ? Tu parles Charles ! Évacuée la question aussi : « La machine fonctionne à la perfection, elle t’engloutonne, t’obnubile, tu es au service parce que Lune veut, parce que frayeur commande, parce que sentiment fabule, parce qu’effroi au beffroi, je t’avais prévenu pourtant, tu jettes un corps au hasard sous un rouleau compresseur & tu vois ce que ça donne, le corps des autres c’est toujours mieux, faut pas avoir mal à son soi-même […] & en même temps c’est bon d’avoir la conscience tranquille, proprette comme lingette, c’est grisant d’avoir échappé au pire, au rire du tigre noir, d’avoir été épargné, pas comme l’autre qui a commis la faute & alors sous le rouleau, tout déchiqueté, délabré, désarticulé, tout déglingantibulé ». Alors on fait quoi ? Si on ne peut plus attendre Godot ni aller à Lagardère ?
 
« Le mouvement dans tout ça, le vrai mouvement, celui dont je croyais qu’il irait jusqu’au Paradis possible, j’ai bien peur qu’il n’existe pas vraiment, ça fait peur tout ça ». Oui je confirme, ça fait peur ! C’est comme quand James Joyce nous disait « D’abord nous croyons ; ensuite, nous croulons ». Alors on en est là ? C’est cuit, c’est ça ? On est perdu ? Pour se rassurer un autre Irlandais - qui s’invite beaucoup dans ce texte -, Beckett donc, disait que « trouver une forme qui accommode le désordre, telle est la tâche de l'artiste ». Serge Airoldi ne sait pas s’il a trouvé la forme mais il cherche, il creuse, il explore, mettant ses pas dans les pas de nombre d’auteurs ayant exploré la question de notre engloutissement dans cette « machinactriste » avec, pour ne citer qu’eux, Orwell, Kafka, Michaux, Damasio, H. Murakami… Ce qu’on sait, en revanche, c’est que la barre qui est tenue et qui ne sera jamais lâchée est celle de la résistance aux croyances, aux mots d’ordre, où s’affirme le désir de ne rien éluder sans perdre en élégance.


Micmac Mécanic, de Serge Airoldi
Éditions de L'Attente

138 pages
14 euros
ISBN : 978-2-36242-079-5





 
1 Roman de l’écrivain thèque Bohumil Hrabal (1914-1997), publié en 1976.
2 Roman d’un autre écrivain thèque (c’est un hasard) Milan Kundera (1929), publié en 1984.
3 Creusons d’ailleurs au passage cette histoire de Remington : le jeune américain Eliphalet Remington (1793-1861) ayant conçu et fabriqué un premier fusil en 1816, créé l’entreprise éponyme. S’il s’agrandit et fabrique ensuite des machines agricoles et la fameuse machine à écrire, l’entreprise devient vite le plus important fabricant d'armes du monde, fournissant au gouvernement des États-Unis, une grande partie des armes légères qui serviront pour la conquête de l'Ouest, la guerre américano-mexicaine (1846-1848), la guerre de Sécession (1861-1865), pour la première et la seconde Guerre mondiale. Point d’orgue ou pied de nez, c’est parce que le tsar Nicolas II n’a jamais pu régler sa commande d’armes, suite à son exécution en 1918, qu’E. Remington & Sons a « fondu » et a dû vendre...