Films

04 10 2016

Mercenaire de Sacha Wolff

Propos recueillis par Christophe Chauville


Mercenaire de Sacha Wolff

Après plusieurs documentaires et courts-métrages, Sacha Wolff nous offre un premier long-métrage atypique : Mercenaire, un récit initiatique où il est question de rugby, d’argent, de langue, de rapport à la famille, d’Occident et d’Océanie… Entretien avec son réalisateur.

Christophe Chauville – Est-ce un intérêt de votre part pour le rugby qui vous a amené à le placer au centre de l’intrigue de Mercenaire ?
 
Sacha Wolff – Oui, et c’est un sport qui, quoique assez peu représenté au cinéma, a un très fort potentiel dramaturgique. Il y a dans le rugby, en plus de la dimension physique, celle du collectif qui me semblait particulièrement intéressante.
Mais mon envie était au départ assez floue et c’est la lecture d’un article du Monde qui m’a orienté vers la question des joueurs étrangers évoluant dans des petites équipes de Fédérale 3. Souvent venus des îles australes, ils représentaient un sujet passionnant. J’ai mené des recherches directement auprès d’eux et j’ai rencontré Laurent Pakihivatau, qui incarne Abraham dans le film. Cette rencontre a été décisive et m’a conduit à m’intéresser aux Wallisiens et donc à un monde qui m’était complètement étranger jusque-là...
 
C.C. – On est loin des hauteurs du Top 14 et des grands clubs...
 
S.W. – Je voulais vraiment explorer l’échelon inférieur de ces divisions « amateurs », entre guillemets car il y a aussi des professionnels qui y évoluent. Ces étrangers sont comme des mercenaires et côtoient des locaux qui sont pour leur part réellement amateurs. Il existe énormément de ces petites équipes qui tentent de progresser dans un contexte économique extrêmement délicat. Les présidents de club essaient de grappiller de l’argent à droite et à gauche, mais à flux tendu, dans une vision réduite à quelques mois.
 
C.C. – Comment la narration s’est-elle resserrée autour de la figure de Soane ?
 
S.W. – Ce sont les rencontres qui font naître les personnages. J’ai parlé non seulement avec des Wallisiens, mais aussi des Fidjiens ou des Samoans, et ces entretiens laissaient apparaître de grandes similitudes. Avec cette question permanente du déracinement et d’une certaine aliénation. L’un d’eux me disait qu’il ne se sentait chez lui nulle part, ni en France ni au pays. Son identité était en quelque sorte coincée dans l’avion entre les deux... Comme les Wallisiens sont français, il était encore plus intéressant de mettre en lumière ces territoires du bout du monde, un peu oubliés par la métropole, et m’interroger sur l’identité française autour de cette question postcoloniale.
 
C.C. – La chronique réaliste se dirige vite vers le genre, avec des éléments de thriller...
 
Mercenaire-Sacha-Wolff-AfficheS.W. – J’ai eu besoin, à un moment donné de la phase d’écriture, de m’éloigner de la masse documentaire que j’avais accumulée autour du thème. Mon désir était en effet de me rapprocher du cinéma de genre, mais d’un genre qui n’existe pas : le film océanien. Globalement, la trame ressemble à un récit tragique classique et j’ai puisé aussi du côté du western ou du film de samouraïs. Il y a une proximité assez nette sur les questions d’honneur, par exemple. J’ai toujours adoré les films d’Akira Kurosawa et j’avais besoin de m’éloigner d’un naturalisme pur et de me diriger vers davantage de lyrisme, de souffle épique. Ce qui est passé par des choix de mise en scène, le Scope, la musique, etc.
 
C.C. – Que vouliez-vous montrer de la culture océanienne confrontée à ce défi de l’Occident ?
 
S.W. – L’argent prend de plus en plus de place à l’intérieur des sociétés océaniennes, alors qu’à l’origine, les mentalités étaient plutôt opposées aux notions de propriété et de richesse. Ce changement des valeurs modifie les rapports et si j’ai tiré certains traits dans une direction cinématographique, afin de mieux asseoir ma fiction, il demeure qu’un jeune homme dans cette situation peut être aisément dépassé par ce qui lui arrive. Je voulais coller constamment au point de vue de Soane arrivé en France.
 
C.C. – Comment le casting pour trouver celui qui l’interprète, Toki Pilioko, s’est-il déroulé ?
 
S.W. – Cela a été assez compliqué ! J’ai d’abord fait le tour des clubs de Nouvelle-Calédonie, où j’ai pris le temps de rencontrer les jeunes rugbymen susceptibles de correspondre au profil recherché, celui d’un pilier. Sans succès. J’ai donc poursuivi ma recherche en métropole à travers les centres de formation et je suis tombé sur Toki, à Aurillac, seulement trois ou quatre mois avant de tourner. Il n’était pas encore façonné par le rugby, conservant la part d’enfance que je recherchais. Il était blessé quand je l’ai rencontré, on a improvisé des essais sur un parking derrière le stade et j’ai compris en trente secondes que ce serait lui...
 
C.C. – Quelles étaient ses qualités principales ?
 
S.W. – Il avait quelque chose de très magnétique et une faculté à intégrer très vite ce que je lui demandais. Il a effectué un vrai travail de comédien, car certains aspects du personnage étaient très éloignés de lui. En Nouvelle-Calédonie, nous avons tourné en même temps le début et la fin du film, c’était un vrai défi pour lui et pour moi, car il y a, entre les deux, tout une évolution du personnage, qui n’est plus du tout le même.
 
C.C. – Votre choix de travailler avec des non-professionnels est-il lié à votre expérience dans le documentaire ?
 
S.W. – Oui, j’ai toujours aimé le faire, dès mes courts-métrages ; il y a comme une mise en danger commune, quelque chose de très organique, avec les interprètes non professionnels. Il est très intéressant de travailler là-dessus et il était de toute façon inconcevable de procéder autrement sur ce film-là. La seule véritable comédienne est Iliana Zabeth, qui joue Coralie.
 
C.C. – Comment décririez-vous ce personnage féminin plongé dans un univers très masculin ?
 
S.W. – Je l’avais en tête depuis le début, avant même celui de Soane. Car il y a souvent dans l’entourage des équipes une fille qui passe d’un joueur à un autre. Et Coralie est vraiment un pendant à ce qu’est Soane. C’est une figure importante, qui fait apparaître ce que veut Soane dans le fond : trouver un endroit où s’installer, fonder une famille, etc.
 
C.C. – Était-il compliqué de représenter le rugby à l’écran ?
 
S.W. – Ce n’est jamais facile, car ce sont des séquences qui réunissent beaucoup de monde dans le champ. Et comme cesMercenaire-Sacha-Wolff-Film2 scènes sont très physiques, il faut gérer les corps, la récupération entre les prises : un quart d’heure de pause doit suivre une seule minute de tournage ! Je souhaitais proposer un regard différent de celui dont on a l’habitude à la télévision, où l’on suit le ballon. Je voulais au contraire rester avec Soane en permanence. On ne sait pas si l’équipe gagne, se maintient ou descend dans le classement, cela importe peu. Le seul enjeu pour moi tournait autour de Soane, sa construction, son itinéraire.
 
C.C. – La complicité avec votre chef-opérateur a-t-elle été un atout pour ces séquences précises ?
Mercenaire-Sacha-Wolff-Film1
S.W. – Oui, notre lien était important et Samuel Lahu a été impliqué dès les prémices du scénario, nous avons ensuite construit ensemble le découpage de façon très précise. Nous nous connaissons depuis très longtemps, avant même la Fémis, et nous avons fait beaucoup de courts-métrages et de documentaires ensemble. Mercenaire est aussi son premier long-métrage. Comme pour la monteuse et la productrice : je suis entouré d’une équipe dont je me sens très proche et qui compte énormément dans la fabrication du film.
 
C.C. – Le film a-t-il été montré en Océanie ?
 
S.W. – Pas encore à Wallis et Futuna, mais à Nouméa, au festival de La Foa où le film a reçu les prix du public et du meilleur espoir masculin. Cela a été assez incroyable. La Nouvelle-Calédonie, est une terre quasi vierge au cinéma, c’était seulement le troisième long-métrage à y être tourné... Des discussions ont fusé dans la salle, certains éléments du film interpellant des jeunes qui n’avaient pas forcément l’habitude de prendre la parole.
 
C.C. – Après une expérience aussi forte, avez-vous, en tant que cinéaste, la tentation de creuser la même veine ou celle d’un virage à 180° ?
 
S.W. – Plutôt d’aller explorer des contrées cinématographiques différentes. J’ai vécu avec ce film et je l’ai porté pendant six ans, j’ai envie de me confronter maintenant à de nouveaux défis. Mon prochain film sera assez éloigné de Mercenaire et se fera avec la même productrice.

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  • Rencontre avec Claire Bodechon, Productrice, Timshel productions
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    Propos recueillis par Christophe Chauville
     
    C.C. – Mercenaire est le premier film produit par votre société, mais pas votre première expérience avec Sacha Wolff...
     
    C.B. – En effet, Sacha et moi avons fait la Fémis au sein de la même promotion : lui en réalisation et moi en production. Nous avons travaillé ensemble, à l’école, sur deux de ses films. J’ai ensuite été directrice de production et j’ai collaboré souvent avec Jean Bréhat, Rachid Bouchareb et Muriel Merlin, les producteurs de 3B. J’ai continué ainsi d’apprendre mon métier et, de fil en aiguille, fini par développer mes projets au sein de leur société, tout en créant ma propre structure, Timshel. Ce mode de fonctionnement a débouché de manière naturelle sur une coproduction déléguée pour Mercenaire.
     
    C.C. – Cette complicité préalable constituait-elle un atout supplémentaire pour mener à bien un projet aussi atypique ?
     
    C.B. – Oui, se connaître aussi bien professionnellement facilite les choses. Et lorsque Sacha est venu me voir, il y a plus de six ans, avec un projet initial de court-métrage sur une équipe adolescente de rugby, j’ai voulu creuser le sujet et travailler sur un long-métrage. Et j’ai été en quelque sorte le sparring-partner de Sacha durant la phase de développement, qui a duré environ quatre ans.
     
    C.C. – A-t-il été délicat de réunir les fonds nécessaires en l’absence d’acteurs connus et avec un sujet sortant des sentiers battus ?
     
    C.B. – Ma position au sein d’une société aussi reconnue pour ses projets exigeants que l’est 3B m’a sans doute aidée. J’ai eu une marge de liberté afin qu’aboutisse ce premier film, qui apporte quelque chose de singulier dans le jeune cinéma. Cette conviction dépassait les risques possibles du projet et a guidé précisément le développement du film.
     
    C.C. – Comment les financeurs ont-ils réagi au projet ?
     
    C.B. – Chacun reconnaissait la force du scénario et la maturité de l’écriture. On a ainsi décroché l’Avance sur recettes du CNC, qui était le préalable indispensable pour affronter certaines réserves. Mais Arte s’est engagée avec enthousiasme à nos côtés et nous en avons été très heureux.
     
    C.C. – Plusieurs collectivités locales se sont également engagées, et parfois très tôt dans le processus créatif...
     
    C.B. – Oui, dès l’écriture pour la Basse-Normandie. La qualité du scénario a convaincu d’autres commissions et les soutiens de la Région Nouvelle-Aquitaine et le Département de Lot-et-Garonne sont intervenus assez vite.
     
    C.C. – Quel aura été au final le budget du film ?
     
    C.B. – Environ 1,8 millions. Et la participation de l’Aquitaine et du Lot-et-Garonne, autour de 240 000 euros, a été primordiale. Surtout en intervenant en amont, permettant ainsi de pouvoir déclencher d’autres financements et de mener à bien le film. Ce qui, en outre, est intéressant avec la Région Nouvelle-Aquitaine, c’est qu’il s’agit de s’engager sur le cinéma d’auteur, de recherche. Nous y avons tourné presque intégralement la partie métropolitaine, puis deux semaines en Nouvelle-Calédonie.
     
    C.C. – La présentation du film à la Quinzaine des réalisateurs à Cannes a-t-elle été une caisse de résonance idéale ?
     
    C.B. – Oui, il y a toujours plus ou moins cette ambition de décrocher la lune, mais sans rien maîtriser... Cette sélection a donc été une bénédiction, je ne remercierai jamais assez Édouard Waintrop et son équipe ! D’autant que le film y a reçu le Label Europa Cinémas ! Le film circule désormais dans des festivals partout dans le monde, de Croatie en Nouvelle-Zélande, en passant par la Grèce, l’Espagne, l’Allemagne ou l’Australie. Avant sa sortie en France, sous les meilleures auspices, grâce à Ad Vitam.
  • Biographie de Sacha Wolff
    Mercenaire-Sacha-Wolff-BioNé le 6 juin 1981 à Strasbourg, Sacha Wolff a étudié à Ciné Sup à Nantes, puis à la Fémis, à Paris. Il est sorti diplômé de la section réalisation en 2006 et a réalisé dans les murs de l’école plusieurs courts-métrages, sélectionnés et récompensés dans quelques festivals internationaux. Does it Make a Sound ? a été primé au festival d’Amiens en 2005.
    Sacha Wolff a également beaucoup œuvré dans le documentaire, ce qui alimente constamment son rapport à la fiction. Il a notamment signé un moyen métrage sur le tournage de Camille Claudel 1915 de Bruno Dumont.
    Mercenaire est son premier long-métrage, avec lequel il a été lauréat 2014 de la Fondation Gan pour le cinéma et sélectionné pour les ateliers d’Émergence. Le film a été présenté en 2016 au festival de Cannes où il a reçu le Europa Cinémas Label dans le cadre de la Quinzaine des Réalisateurs et le Prix de la mise en scène au festival du film francophone d’Angoulême.
  • Filmographie
    › Longs-métrages
     2016 / Mercenaire
     
    › Courts-métrages
     2015 / L’enfant rouge (épisode 5 : épilogue)
    2013 / Quand reviendras-tu ?
    2006 / Retour
    2005 / Does it Make a Sound ?
     
    › Documentaires
     2015 / Julien / Hugo
    2014 / The Fence
    2013 / Camille Claudel 2012
    2011 / Vaurien
    2008 / Veiko
    2004 / Les aventures secrètes de l’ordre
     
  • Les bonnes étoiles du film
    Produit par Timshel Productions et 3B Productions
    En coproduction avec Arte France Cinéma.
    Distribution France : Ad Vitam
     
    Avec la participation du Centre national du cinéma et de l’image animée (CNC), de Arte France en association avec Cofinova 11.
     
    Avec le soutien de la fondation Gan et de la Région Nouvelle-Aquitaine.
    En partenariat avec le CNC, la Province de Sud de Nouvelle-Calédonie, du Département du Lot-et-Garonne, du Fonds images de la diversité et la commission images de la diversité CGET/ACSE, le ministère des Outre-Mer, M141, Polyson et Émergence
     
    Avec l’aide du Bureau d’accueil des tournages de Lot-et-Garonne (BAT 47), de l’agence régionale Écla, du Bureau d’accueil des tournages de la Province Sud de Nouvelle-Calédonie, de l’aide à l’écriture de la Région Normandie.
     
    En collaboration avec la Maison de l’image Basse-Normandie.
     
    Avec les acteurs :
    Iliana Zabeth, Laurent Pakihivatau, Mikaele Tuugahala, Petelo Sealeu, Toki Pilioko…
     
    Distinctions :
    Quinzaine des Réalisateurs 2016
    Label Europa Cinéma 2016
    Prix Valois de la mise en scène au Festival du film francophone d’Angoulême