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26 08 2015

MediaEntity, bande dessinée et réalité augmentée

Propos recueillis par Lucie Braud, association Un Autre Monde


MediaEntity, bande dessinée et réalité augmentée

Simon Kansara et Émilie Tarascou, auteurs originaires de Pau (64), sont bénéficiaires du Fonds régional nouveaux médias et à ce titre, sont accueillis en résidence au Chalet Mauriac de Saint-Symphorien du 3 au 24 août 2015. Une résidence pour le moins riche, complexe, étonnante et prometteuse puisqu’elle concerne trois champs de création : la bande dessinée, l’écriture numérique et l’écriture audiovisuelle.

Il y a sept ans, Simon Kansara écrivait le scénario de MediaEntity : il répondait, avec Émilie Tarascou, à un appel à projet lancé par Orange concernant la narration sur plusieurs médias. Simon aborde la question de l’identité en ligne à travers une multiplicité d’intrigues et de personnages. Grâce à leurs formations respectives – école de scénarios audiovisuels pour Simon et école de dessin animé pour Émilie – et nourris d’une culture multimédia, ils s’interrogent sur la forme que peut prendre la narration sur plusieurs supports et ce que cela implique comme construction narrative. Ils mettent leurs compétences en commun et créent leur société de production audiovisuelle – Mutation narrative – qui portera ce projet.

La bande dessinée est le mode de création choisi par les deux auteurs pour développer leur idée de scénario : d’une part, la bande dessinée permet un récit cinématographique plus libre et indépendant que le cinéma ou la série télévisée, d’autre part, le livre est un support qui reste.

C’est sur la version numérique de la bande dessinée – dite « turbomedia » – qu’ils travaillent avant même de bâtir le livre. Ils créent un support qui permet une lecture cinématographique fluide grâce aux différentes intrigues proposées, où l’espace de l’écran et la mobilité du clavier créent une narration bande dessinée tout en proposant un autre langage. Le regard du lecteur est orienté différemment et la mouvance du support permet de maintenir son attention. La page du livre est un cadre qui disparaît dans la lecture écran. Ici, nous sommes loin de la bande dessinée numérique simplement scannée.
 
Simon et Émilie créent une arborescence complexe où le contenu est nourri par leur pratique de la toile, la lecture et l’analyse qu’ils en font. La narration multi-intrigues permet d’aborder le rapport à l’image sur différentes strates sociales et professionnelles : les jeunes, les travailleurs, les journalistes, les stars, etc.
Pour MediaEntity, la recherche documentaire est énorme, du fait de la multiplicité des supports qu’il faut alimenter : livre, site, applications, blog, page Facebook. Sur Internet, Simon a suivi de près l’affaire Kerviel, les scandales des petites starlettes, il a recherché les actes de justice de ces affaires, les vidéos volées, il a lu les articles de nombreux sites. Je travaille sur les archétypes médiatiques. Pour ce faire, il suffit de partir de la page d’accueil d’un moteur de recherche quelque qu’il soit et de tirer le fil pour voir où il mène.
Simon est certain que nos entités médiatiques vont s’autonomiser. Sans malveillance, nous affectons le monde qui nous entoure. Nous avons pour la plupart un personnage médiatique que nous avons créé mais qui ne nous représente que partiellement. Ce qui ne fonctionne pas, c’est lorsque que nous cherchons à nous identifier à cette image médiatique et artificielle. Nous avons alors une vision limitée et déformée de notre personnalité passée au filtre du multimédia. Cette autre personne n’est pas exactement nous, c’est quelqu’un d’autre.
 
La version papier de la bande dessinée est enrichie de contenus en réalité augmentée. Lorsqu’il s’agit de donner une définition précise de la réalité augmentée, ce n’est pas si simple : la reconnaissance de notre environnement physique par les téléphones et les tablettes numériques enclenche un ajout de données informatives (sons, vidéos, etc.) sur ce même environnement.
Pour MediaEntity, l’idée était de matérialiser la dichotomie entre le réel et le virtuel. À la fin de chaque album, le lecteur trouve des faux articles de journaux ou autres documents permettant d'approfondir sa connaissance des personnages. La réalité augmentée vient se superposer à ces documents pour nous faire découvrir en hologramme les vérités cachées derrière les écrans. C'est le point de départ d'un champ narratif plus étendu qui va de la messagerie vocale du téléphone d'un personnage, aux témoignages vidéo de véritables personnes infectées, en prise de vue réelle.
L’aspect innovant du projet a séduit les éditions Delcourt : le lien permanent entre le fond et la forme, la mis en scène très poussée jusque dans les réseaux sociaux, sur le site. Cette démarche est une façon de brouiller la frontière entre ce qui est réel et ce qui ne l’est pas, entre ce que l’on raconte et ce qui arrive. Les réseaux sociaux changent notre regard, sur nous et sur les autres.
 
Peandant leur résidence au Chalet Mauriac, Simon et Émilie travaillent au scénario du tome 4 de la bande dessinée et à la version numérique du tome 3. Par ailleurs, un projet d'adaptation pour la télévision anglaise est en cours d'écriture. Aussi, pendant une semaine, Patrick Roddam, leur co-scénariste anglais travaillera avec eux pour cette adaptation.
MediaEntity est un projet de longue haleine, et la perspective de cette résidence donne du souffle aux deux auteurs : un autre lieu de travail, des rencontres et échanges possibles avec d’autres créateurs, un espace de travail commun et neutre, une ouverture vers d’autres disciplines qui – sans que l’effet immédiat soit recherché – nourrissent la pensée et donc le travail de création.

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