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15 11 2018

Marie-Noëlle Agniau, la poétesse vagabonde

Propos recueillis par Laurine Rousselet


Marie-Noëlle Agniau, la poétesse vagabonde

Photo : Laurent Bourdelas

La poétesse Marie‑Noëlle Agniau est établie à Vicq‑sur‑Breuilh, en Haute‑Vienne, où elle enseigne la philosophie depuis le début des années 2000. C’est avec authenticité et créativité, tandis qu’elle anime durant douze ans un billet philosophique, des chroniques littéraires sur le réseau de la R.C.F.1, qu’elle invente, explore continuellement sa propre langue poétique, comme en témoignent ses nombreuses parutions. Parmi les dernières : Cavale (2013), Mortels habitants de la terre (2016), Psalmet (2018).

 
De nombreuses revues poétiques et littéraires telles L’Arbre à paroles, Bleu d’encre, Contre‑allées, Décharge, Diérèse ont fait place à votre écriture. Racontez‑nous l’importance de publier ses textes dans des publications périodiques…
 
La publication en revue est nécessaire et cette nécessité est celle d’un rythme. Rythme de vie, et rythme du processus poétique lui-même. La tâche du poème est une tâche ingrate : je suis seule quand j’écris et travaille la langue. Seule et sans nul autre regard que le mien. Tantôt complaisant parce qu’on s’habitue à sa propre écriture. Tantôt cruel et sans pitié pour soi-même quand ces mêmes habitudes nous enferment. Ce temps-là est intense et me requiert sans partage. Il n’est même pas un temps. Rattaché à un passé ou à une espérance à venir. Il œuvre. Il agit. Se laisse malmener par des questions très concrètes : un singulier ou un pluriel ? Une virgule ou un point ? Le son ou le sens ? Ce travail est mon travail depuis plus de 20 ans. Publier en revue me permet de faire entrer quelqu’un dans la pièce. Et à moi, d’en sortir. Cet espace est celui où le poème devient lisible et visible. Il naît au monde et me quitte.  Il entre dans une aventure qui m’échappe. Cela est précieux aussi parce qu’une revue de poésie entretient « la bonne querelle » d’un compagnonnage. La poète que je suis se fait à nouveau lectrice. J’entre dans une « communauté de solitaires ».
 
 

"Je sens que je suis témoin d’un moment de bascule, inédit. Qui défait tout. Je vois des écrans bleus sur les visages. Les têtes absorbées par ces petites boîtes magiques."

 
 
Dans le recueil Mortels habitants de la terre publié par la maison d’édition l'Arbre à paroles, en Belgique, vous opérez  une véritable restructuration du langage et de la vision. Se bâtissent 72 poèmes commençant par « Est une infrastructure ». Dans quelle circonstance avez-vous composé cet ouvrage qui a pour trame de fond une méditation sur notre monde technologique pour réfléchir la perte ?
 
C’est très simple : ma mère est malade. Gravement malade. Il est donc possible qu’elle meurt, et cette possibilité fait chavirer le vaisseau. Et d’abord la langue maternelle. Non seulement moi mais mon rapport à mes propres enfants. Comme à chaque fois, c’est un rythme qui se donne, ou se refuse. Un fleuve d’images et de mots. Quelque chose en urgence. Une poussée qui emporte tout sur son passage et qui délie la langue. Et puis, autre chose fait chavirer le vaisseau. J’ai senti très vite la puissance de captation des outils technologiques. La modification qu’ils impliquent dans notre rapport à l’espace et au temps, à la réalité elle-même. Je sens que je suis témoin d’un moment de bascule, inédit. Qui défait tout. Je vois des écrans bleus sur les visages. Les têtes absorbées par ces petites boîtes magiques. Quelque chose se dérobe. Une sorte de sol. Une infrastructure : la langue qu’on m’a apprise. Ma mère. La Terre elle‑même. Le fait d’écrire avec sa main et les trois doigts pour tenir le stylo. Il n’y aura pas de retour possible.
 
 
Vous êtes originaire de Verdun dans le département de la Meuse. Le pays limousin est devenu une terre non seulement d’écriture, mais aussi d’enracinement familial. L’on vous doit le néologisme « s’enlimousiner ». Pouvez-vous nous parler du livre Capture paru en 2014 ? Comment la commune creusoise de Gentioux‑Pigerolles est-elle devenue pour vous un lieu de prédilection ?
 
Moi qui fus longtemps « nomade » – j’ai passé mon enfance et adolescence à déménager de ville en ville – je me suis sédentarisée en Limousin. Je me suis ainsi « enlimousinée ». Joyeusement et énergiquement. D’abord par la Creuse. Du côté de Felletin et Aubusson. C’est là que j’ai mis à l’épreuve mon désir d’écrire. Lire, écrire, marcher. La solitude y fut radicale mais voulue, elle fut formatrice. Capture garde les empreintes de ces marches primitives. Je pourrais presque dire que ce texte fut écrit en marchant. Avec un corps qui perçoit le monde qui l’entoure – et qui le voit à hauteur d’enfant. Ce monde, c’est le Limousin et son grand plateau d’air et de vent. C’est le souvenir d’une terre écrite. Et des lieux qui réenchantent l’adulte que je suis. Les forêts de Gentioux‑Pigerolles. Les points de vue de là-bas. J’y aime l’épreuve qui consiste à gravir et à lutter contre les éléments. J’y aime le bain des fougères. L’épreuve est rude mais jamais violente.
 
 

"Le cœur du processus poétique est obscur et comme indécidable. Quelles sont les raisons pour lesquelles j’écris ?"

 
 
Comment considérez-vous la vie amoureuse au cœur de la création artistique ?
 
Un jour, j’envoie un recueil à quelqu’un qui dirige une revue de poésie. Il se nomme Laurent Bourdelas. On se rencontre et prend langue. On tombe en amour. On se balade. On fait plus tard deux beaux enfants. On se marie. Là c’est une autre manière de s’enraciner. De faire lignée. Nous écrivons tous deux. Mais mon univers, sa langue, ses motifs, sont déjà là. Déjà constitués. Cela précède notre rencontre. C’est la toile de fond. Chacun œuvre à son œuvre. Mais je dois dire que Laurent prend soin véritablement de mon œuvre poétique. Il la considère et la défend. Le cœur du processus poétique est obscur et comme indécidable. Quelles sont les raisons pour lesquelles j’écris ? Je me souviens parfaitement du 6 mars 1997 : parce que la bibliothèque est fermée, je me suis mise à ma table d’écriture. Je ne l’ai plus quittée depuis. Le premier poème que j’ai écrit fut un poème d’amour. J’aimais quelqu’un qui ne m’aimait pas. Le deuxième puis le troisième aussi mais dans le deuil d’un petit frère qui est né et qui est mort sans que je puisse jamais le connaître. La blessure est inguérissable. Elle nous est commune. Ne pas aimer. Ne pas être aimé ou être mal aimé. Ne pas pouvoir aimer. Aimer mal.
 
 
Nous connaissons votre goût pour le théâtre de la Passerelle à  Limoges qui vous a accueillie plusieurs fois, notamment à travers le spectacle « Boxes » en 2010.  À quoi renvoie la qualité de votre attachement pour ce lieu ? Pourquoi avoir recouru à la fiction dans Capture pour l’approcher ?

Je veux écrire, être lue, dire mes poèmes. La lecture publique est une autre manière de racheter la tâche ingrate de l’écriture. Je veux porter par le corps, la voix, le visage et le souffle, les textes que j’écris. Cela donne au poème une verticalité, un mouvement sans lesquels il n’existe pas tout à fait. Cela m’oblige au courage, à retrouver quelque chose du tempo initial par lequel le texte est né. C’est aussi une rencontre de chair à chair. Parfois je suis « dedans ». Parfois, c’est raté. Je suis à côté. Je m’entends lire et dire. Je ne suis pas comédienne. Mais j’ai une connaissance charnelle de mon texte. J’en connais les respirations organiques. Il y a une double expérience : voir son travail repris et dit par d’autres. Ce fut le cas pour « Boxes » au théâtre de la Passerelle à Limoges. Et celui qui consiste à le porter soi-même. Plusieurs fois, Michel Bruzat m’a accueillie dans son théâtre si singulier. C’est un passeur. Il aime les mots. La poésie. Nous avions préparé ensemble une de mes premières lectures. Cela fut difficile mais j’ai compris une chose : il faut faire entendre chaque mot. Il faut apprendre aussi à faire entendre le silence.
 
 

"Mettre un point final ? C’est mourir, tout simplement."

 
 
La micro maison d'édition La Porte, dirigée par Yves Perrine, vous a souvent publiée. Parmi vos titres : Fragmentations (2009), Dans un corps zéro contour (2012), Énigme céleste (2013), Atomes (2016). Il s’agit toujours de petits livres au format à l’italienne de 16 pages, cousus main et numérotés à 200 exemplaires. Votre chance offerte relève-t-elle de la rareté ?
 
Yves Perrine avec son travail d’éditeur est un autre passeur et témoin vivant de la création poétique. Il me publie depuis 2004. J’aime son engagement et le soin qu’il prend à transmettre la parole des poètes. Il est généreux dans sa démarche. Ouvert. C’est un travail d’orfèvre. C’est là encore une « communauté » vive de fidèles et d’infidèles. J’ai choisi une voie discrète mais obstinée. J’essuie des refus ici et là. Des silences. Des promesses non tenues. C’est le lot. Et dans ce lot des rencontres, il y a cette petite maison d’édition, modeste mais forte. C’est un lieu qui existe et qui tient bon. Qui a son propre rythme. J’y poursuis en creux peut-être un seul et même long poème.
 
 
Le recueil Cavale paraît en 2013. L’idée de la métamorphose est au cœur des soixante poèmes. Le désir d’infini caractérise votre poésie. Que signifie mettre un point final pour l’être en recherche que vous êtes ?
 
Mettre un point final ? C’est mourir, tout simplement. Un jour, je vais écrire un dernier vers, une dernière phrase, un dernier poème et je ne le saurai pas. L’aventure appartiendra à d’autres si les témoins sont là. Tant que je vis, il n’y a pas de point final.
 
 
Pouvez-vous nous présenter vos projets d’écriture en cours ?
 
Si j’ai un projet, c’est mauvais signe. Quand j’ai une idée en tête, l’idée d’écrire sur « ceci » ou « cela », c’est déjà un obstacle qui rend difficile l’expérience de l’écriture. Ce qu’il me faut, ce n’est pas tant une idée – j’en ai une en ce moment, très puissante, une greffe totale de face – qu’un rythme qui s’impose à moi et que je tente de modeler et réaliser. Pour l’heure, c’est donc un moment de ténèbres car rien ne vient.
 
1Radio Chrétienne Francophone.