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16 10 2017

Louis Rémillard, le bédéiste du territoire

Propos recueillis par Johanna Schipper


Louis Rémillard, le bédéiste du territoire

Photo : Mélanie Gribinski / Écla

En résidence d’écriture à Bordeaux, dans le cadre des résidences croisées Nouvelle-Aquitaine-Québec, le bédéiste québécois Louis Rémillard s’est installé dans la maison de La Prévoté jusqu’au 28 octobre. Actif dans la bande dessinée indépendante depuis le début des années 1970, il a également été peintre. Avec le succès de son dernier album, Le Retour de l’Iroquois (éd. Trip, 2016), son œuvre sort enfin de la confidentialité. Une reconnaissance tardive qui réjouit cet auteur modeste (né en 1955), qui se qualifie lui-même de « fossile de la bande dessinée québécoise ».

 
En ouvrant vos albums, je me suis dit « voilà le dessin d’un peintre ». Votre utilisation du trait et du noir et blanc est très picturale...
 
Louis Rémillard - C’est la bande dessinée qui m’a amené à la peinture. En fait, j’ai fait de la peinture pour des raisons alimentaires. Je ne suis pas allé aux Beaux-Arts, j’ai fait des études en graphisme et j’ai été formé à la sérigraphie. À l’époque où le
Québec a connu un boom de l’estampe (fin 1970, début 1980), j’ai essayé de faire des images de bande dessinée en sérigraphie pour les vendre. Il y avait des boutiques d’encadreurs à tous les coins de rue. S’ils voulaient vendre des cadres, ils avaient intérêt à vendre des images aussi ! Comme cela a plus ou moins marché, je me suis mis à faire des images très graphiques, très « côte ouest américaine », avec des paysages monochromes. Tout cela en continuant à faire de la bande dessinée humoristique. C’est avec l’ouvrage Voyage en zone d’exploitation (éd. Les 400 coups -
Zone Convective, 2008) que mon expérience de peintre-sérigraphe s’est retrouvée dans mes bandes dessinées. L’aspect esthétique est devenu très important. Ce n’est pas uniquement l’aspect narratif de l’histoire qui compte. Si je ne suis pas satisfait de l’image, je n’hésite pas un instant à la recommencer deux ou trois fois.
 

Dans Voyage en zone d’Exploitation, il est remarquable de sentir que le rythme de lecture suit parfaitement la frénésie de cette voiture - et de son conducteur -, qui cherche en vain un lac où mettre le canoë à l’eau...
 
Ce livre, c’est un peu ma vie : depuis des années, je vais à la pêche. C’est mon expérience de parcours dans les chemins forestiers et c’est aussi mon constat de l’état de la forêt au Québec. Car il faut bien s’entendre sur le fait que la forêt au Québec est une forêt de coupe à blanc. Ce n’est pas flatteur ! Si l’on me dit toujours que mon album le plus pamphlétaire est Le Retour de l’Iroquois, je crois plutôt que c’est Voyage en zone d’exploitation. Quant à l’impression de vitesse, c’est normal. La voiture est toujours en déplacement. Il n’y a pas d’histoire, pas de début ni de fin. La dernière case renvoie à la première, on peut lire le livre dans tous les sens et le commencer où l’on veut. C’est une expérience narrative, le récit fait une boucle. Pour cet ouvrage, je m’étais donné une contrainte, qui est devenue un exercice de style : représenter la voiture dans chaque case. Dans ce décor de paysages, sans vraiment d’histoire, j’ai pu éviter la redondance en explorant différents aspects esthétiques du dessin avec la photo, le crayon, la plume, etc.

 
Dans Down on the Petawawa (éd. Premières Lignes, 2010), on retrouve une écriture similaire, mais le ressenti est vraiment différent, c’est plus poétique. Reste l’humour, qui est commun aux deux ouvrages.
 
En fait, Down on the Petawawa, est venu interrompre la création du Retour de l’Iroquois, qui a été un récit long à réaliser. Petawawa, c’est encore du vécu. C’est une expérience de canoë-camping que j’ai fait en zone anglophone, sur la rivière située en Ontario. Dans Petawawa, j’ai amené mon carnet à dessins (comme je le fais toujours partout où je vais) et quand je voyais un paysage intéressant, je le dessinais. L’ouvrage est donc une reconstitution de souvenirs et de dessins, rapportés de plusieurs expéditions de canoë-camping. Dans Down on the Petawawa, c’est la nature qui est le moteur. C’est un livre esthético-poétique, c’est pourquoi je suis allé puiser aussi dans les œuvres de peintres connus pour dessiner certaines cases.
 

Dans Le Retour de l’Iroquois, on retrouve ces thèmes de la nature et de la modification du paysage, à la suite du développement des villes et de l’industrialisation du pays. Il y a un constat, qui pourrait relever de la critique écologiste, mais toujours adouci par une dose d’humour et une part didactique.
 
C’est encore du road story. Le début de l’histoire correspond au début du voyage et la fin, au point d’arrivée. Le récit est celui du déplacement en canoë de Tokhrahenehiaron, qui part de Trois-Rivières, pour rejoindre sa tribu sur le bord de la rivière Mohawk au nord de l’État de New-York, avec un message de paix de la part des Français, en 1644. L’aspect pamphlétaire du constat porté sur l’état de la nature au Québec et de sa profonde modification depuis 400 ans, vient des comparaisons. Quant on pense que tout était à l’état naturel et que l’on regarde comment c’est maintenant, on se dit ironiquement « on n’arrête pas le progrès ! ». Je ne fais pas la morale, je fais le constat, mais il y a toujours au Québec une tranche de la population qui proteste contre les « emmerdeurs d’écologistes » dès que ce constat atteste de la pollution existante.
 

Le projet sur lequel vous travaillez actuellement pendant votre temps de résidence reprend-il ces différents thèmes ?
 
C’est dans le même créneau en effet. Le titre provisoire est Mémoires de Mocassins. Ce sont plusieurs petits récits qui vont être regroupés en un volume. Je puise mes sources surtout dans les écrits de Samuel de Champlain et les relations des Jésuites. Champlain est mon scénariste pour au moins deux histoires... Il y est question de culture amérindienne et de rapport au territoire. Ce qui m’intéresse, ce sont les récits des premiers contacts entre les « natifs » et les Européens arrivants.
 

Votre premier fanzine, publié en 1973, s’appelait Patrimoine. Maintenant, c’est vous qui faites partie du patrimoine de la bande dessinée québécoise !
 
À l’époque, la BD telle qu’elle existe aujourd’hui au Québec était inenvisageable. Les premiers changements sont venus avec les collectifs des années 1980. La raison pour laquelle je dessine toujours en noir et blanc vient aussi de loin, de la préhistoire de la bande dessinée qui a commencé en 1973 ! Quand j’ai débuté, c’était impossible de penser que l’on pourrait un jour publier en couleur. Toutes les publications étaient alors en noir et blanc. Il faut se casser un peu plus la tête pour le noir et blanc, il faut réfléchir plus. Il faut utiliser des clairs obscurs, des textures. Le Retour de l’Iroquois a été un processus vraiment long. L’ouvrage documente une page historique sur laquelle il n’existe rien, à savoir le voyage de cet Iroquois entre Trois-Rivières et son village. C’est cela qui m’intéresse aussi. Tous les paysages du récit ont été dessinés selon leur apparence réelle. Pour cette œuvre, j’ai commencé à utiliser le stylo bille et j’ai été faire des croquis dans la nature, qui ont été réintégrés dans les planches finales. J’avais une trame d’ensemble du livre, et pour développer un peu le style dans lequel je voulais travailler, j’ai réalisé certaines scènes avant de savoir à quel endroit cela allait trouver place dans l’album. J’ai donc du recadrer les images dans le montage final. Et là, il a fallu parfois réduire certaines images, ce qui a modifié le trait. Je n’ai pas la même approche quand je dessine des scènes de paysages (plus picturales) et des scènes de personnages (plus bédéistiques). Mais je pense toujours les compositions en fonction de la règle d’or et selon la manière dont sont disposées les cases... C’est toujours pensé.

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