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03 05 2016

Loins des quartiers

Propos recueillis par Sébastien Gendron


Loins des quartiers

Bastien Sanchez & Ozwalt travail - Photo : Sébastien Gendron

En résidence au Chalet Mauriac, le scénariste Ozwalt et le dessinateur Bastien Sanchez bâtissent « En Falsh », un roman graphique sur le commerce de la drogue dans une cité de la Seine-Saint-Denis qui sortira à l’automne 2017 chez Delcourt. L’occasion de faire le point sur cette création en milieu protégé, loin de la fureur de la région parisienne.

Sébastien Gendron Quels ont été vos parcours jusqu’ici ?
 
Bastien Sanchez – Un bac S et un an d’errance en fac de science, avant d’opter pour l’illustration à l’ESMI1. Aujourd’hui, je bosse comme illustrateur free lance, principalement pour le jeu vidéo.
 
Ozwalt – J’ai eu une scolarité pourrie jusqu’au bac que j’ai raté deux fois. Je suis venu à Bordeaux parce que plus aucun lycée parisien ne voulait de moi. C’est en fac que je me suis senti bien. J’ai commencé par étudier la sociologie, puis les sciences politiques à Paris-La Défense. Puis j'ai bossé pour la presse en tant que photographe. Le long article que j'écrivais sur la petite délinquance s'est transformé en scénario.
 
S.G. – Quelles sont vos inspirations pour « En Falsh » ?
 
Oz. – La série The Wire. Une narration et une intrigue qui aident à comprendre des logiques structurelles. Mon texte, c’est juste des discussions de mecs. Alan Moore fait ça très bien : énormément de dialogues autour desquels il se passe toujours quelque chose. Ça aussi, ça m’a inspiré.
 
B.S. – On est dans le courant du roman graphique, sur un format assez long : au total 147 planches.
 
S.G. – Qu’est-ce qui vous a donné envie de travailler ensemble ?
 
B.S. – On se connaît depuis dix ans. Ozwalt m’a un peu sorti de ma torpeur d’exécutant. Jusque-là, je répondais à des commandes. Puis, je me suis dit : « Pourquoi ne pas partir sur un projet ? ». Quand il m’a parlé du sien, j’avais commencé à écrire un truc. Mais il écrit beaucoup plus vite que moi et il connaissait déjà le milieu de la BD.
 
Oz – J’ai rencontré Karim Friha. Je lui parle du scénar, je lui dis que je vais sûrement en faire une BD. Il me dit : « Le sujet est génial, t’as jamais écris de BD ? Lance-toi ! ». Il m’a donné plein de conseils, sans lire ce que faisais. Ça a duré un an comme ça. Et il m’a introduit dans le milieu.
 
S.G. – C’est quoi « En Falsh » ?
 
B.S. – Une photographie de la cité par quelqu’un qui y habite. Sans manichéisme. Pas de cow-boys ni d’indiens. Juste des mecs en bas de chez eux qui donnent une retranscription du commerce de la drogue. Je suis passé chez Ozwalt quelques fois dans son quartier. J’ai vu tous ces trucs qui sont étrangers aux gens qui vivent dans des villes comme Bordeaux. Son texte a complété les impressions que j’avais eu chez lui et que j’aurais jamais compris tout seul.
 
Oz – Je lisais de plus en plus d’articles sur ce que gagnaient les dealers, 5 000 à 15 000 €/mois. Or, j’ai pas mal de potes qui sont dans ce milieu, et leur quotidien ne ressemblait pas à ça. Je voulais décortiquer les postes. Les « guetteurs », les « charbonneurs2 », les « gérants », les « nourrices ». Les guetteurs, par exemple. C’est des gamins de 14 ans. Maximum, ils gagnent 50 €/jours. Pour eux, c’est de l’argent de poche, ils le dépensent tout de suite. Ils ne s’en sortent pas. Les charbonneurs gagnent entre 90 et 120 €/jour, sauf qu’ils sont quatre par hall, douze qui traînent, et ils tournent. Il n’y a pas du boulot pour tout le monde. Ça brasse énormément d’argent, mais ce sont les intermédiaires qui en profitent. Les autres, ce sont des smicards. Comme dans la grande distribution. C’est ça que j’ai envie de montrer.
 
S.G. – Quel est l’univers graphique ?
 
B.S. – J’emprunte beaucoup au cinéma. Pour m’alimenter, j’ai revu Heat de Michael Mann, Appaloosa de Ed Harris, etc. À l’ESMI, j’ai eu Cécil3 comme prof. Il m’avait dit : « Pour démarrer une scène, pose tes caméras à l’avance ; deux à trois maximum ». Autre influence aussi : Hiroaki Samura4. Il propose des scènes d’action très dynamiques. Et en même temps des scènes de dialogues qui peuvent durer un chapitre complet. Ces dialogues, il les fait vivre comme une danse. Il apporte une vraie richesse dans ses cadrages. Je reviens souvent à ses bouquins.
 
S.G. – Ozwalt, vous avez tourné des courts-métrages avant d’arrêter la réalisation. Est-ce que vous retrouvez le même type de plaisir avec la BD ?
 
Oz – En arrivant à Bordeaux pour mon bac, je n’avais pas de culture cinématographique. Pour moi, un bon film, ça se résumait à Taxi 2. Je n’avais eu personne pour me parler de Fellini. Quand j’ai vu 8 et demi, je me suis dit : « Qu’est-ce que c’est que ce truc ?! ». Pour quelqu’un qui a tourné des courts, c’est assez frustrant d’écrire sans réaliser. Mais ça fait un bien fou d’avoir un seul interlocuteur et pas 60 000 comme dans le cinéma. Je suis très content de travailler avec un mec qui sait ce qu’il fait. Il se réapproprie le récit. Je vérifie juste que ce qu’il dessine ne dénature pas une scène.
 
S.G. – Vous présentez « En Falsh » comme d’un polar naturaliste. Ca signifie quoi pour vous ?
 
Oz – Les éditeurs ont besoin de catégorisation. Un projet, il faut très vite que ça leur parle. Karim Friha connaissait Sylvain Runberg5. Je l’ai rencontré deux fois et il a été emballé par le projet. C’est lui qui a contacté les éditeurs pour nous. Dans une note d’intention, j’ai dit que c’était un roman graphique naturaliste. Runberg, lui, l'a présenté comme un polar. Je trouvais ça bien. Je ne pouvais pas faire uniquement un documentaire sur la banlieue. Il fallait que le lecteur soit intéressé par une narration avec un héros, une intrigue. Ici, l'intrigue, c'est le type qui veut être calife à la place du calife. C’est du polar, mais du polar comme dans The Wire. Je ne rejette pas l’étiquette « polar naturaliste ». Mais le fait de dire « polar » donne l’impression que l’intérêt du matériau, c’est l’intrigue « policière » : qui va devenir le caïd ? Est-ce que The Wire, c’est Stringer Bell qui va réussir à monter son business, ou est-ce que le vrai intérêt c’est de voir comment fonctionne la ville de Baltimore ? 
 
S.G. – Qu’est-ce qu’on vient chercher au Chalet Mauriac, en pleine campagne, quand on veut écrire une histoire qui se déroule en banlieue parisienne, dans les milieux de la drogue ?
 
Oz – Le contraste. Au chalet, je comprends mieux ce qui est si incroyable dans mon univers à Sevran. Ici, tous les matins, je me lève, j’ouvre ma fenêtre, je n’ai pas soixante mecs qui font du moto-cross, ma mère qui est derrière en train d’hurler, ma petite sœur qui courre partout. Le premier scénario, je l’ai écrit chez moi, la tête dans le guidon. Ici, j’ai plus de recul.
 
B.S. – Pour être passé quelques fois chez Ozwalt, je confirme que c’est sans répit : de l’action, du bruit en permanence. Quand il sort du train à Bordeaux, Oz est encore « tanké » dans sa stature de mec qui sort de sa cité. Et au fil des jours, il redescend un petit peu.
 
S.G. – Quel est l’agenda du projet ?
 
Oz – On a un éditeur, David Chauvel, qui suit magnifiquement le projet depuis le début. Il l’a très rapidement défendu auprès de Guy Delcourt. Il est revenu vers moi pour me demander de changer des trucs dans le scénario mais à aucun moment, il n’a voulu modifier le ton ou rendre plus accessible le récit pour le lecteur.
 
B.S. – C’est vrai que les retours de Chauvel sont incisifs. Les critiques sont amenées de telle manière qu’on n’est jamais livrés à nous même. Il rentre dans les détails, nous propose des solutions. Même s’il faut démolir un strip ou deux, ré-agencer les trucs, ça reste sportif et motivant.
 
Oz – Je n’aurais pas atteint ce niveau de qualité sans David Chauvel. Il est scénariste aussi. On a vraiment l’impression de travailler avec un troisième membre. On est hyper bien encadré.

1. ESMI : école supérieure des Métiers de l’Image, fondée en 2006 à Bordeaux
2. Charbonneurs : vendeurs.
3. Cécil : Christophe Coronas de son vraiment nom, co-auteur de Holmes avec Luc Brunschwig (Futuropolis)
4. Hiroaki Samura : auteur japonais de mangas.
5. Sylvain Runberg : scénariste belge, a notamment adapté la série Millénium de Stieg Larsson chez Dupuis.

 

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