Films

21 10 2015

Les Rois du monde de Laurent Laffargue

Propos recueillis par Olivier Daunizeau


Les Rois du monde de Laurent Laffargue

Connu pour son travail de metteur en scène de théâtre et d’opéra, Laurent Laffargue a réalisé son premier long-métrage cet été, entièrement tourné dans le Lot-et-Garonne. A l’occasion de la sortie en salles de son film, rencontre avec l’enfant de Casteljaloux, Laurent Laffargue.


Olivier Daunizeau On vous connaît comme homme de théâtre et d’opéra. Mais à quand remonte précisément votre envie de faire du cinéma ?
Laurent Laffargue Cette envie-là existe depuis toujours. Le cinéma a toujours pris une part importante dans mes créations théâtrales. J’ai même eu à la fin des années 90 un projet de long métrage avec Jean-François Lepetit, le producteur de Trois hommes et un couffin ; je voulais adapter Le Démon d’Hubert Selby Jr. Il fallait que je m’y consacre entièrement et que je mette tout le reste entre parenthèses pendant plusieurs années. Or, à cette époque, je travaillais déjà pas mal au théâtre et j’allais commencer à mettre en scène de l’opéra. Je n’ai donc pas voulu lâcher la proie pour l’ombre. Disons que j’ai simplement retardé l’échéance en espérant un jour trouver la solution. Et celle-ci est venue avec Les Rois du monde (Casteljaloux), ultime volet d’un triptyque entamé par deux pièces de théâtre…
 
O.D. Racontez-nous la genèse de ce projet…
L.L. Au départ, j’ai écrit en 2010 une pièce, Casteljaloux, librement inspirée par mon enfance passée dans cette commune du Lot-et-Garonne et certains de ses habitants. J’y jouais tous les personnages. C’était la toute première fois que je me mettais à l’écriture et j’ai tout de suite imaginé ce projet comme un triptyque avec deux pièces et un long métrage. En 2011, j’ai donc créé sur scène à Mulhouse Casteljaloux II, une pièce écrite cette fois-ci pour dix comédiens et dont j’assurais simplement la mise en scène. Puis je me suis attelé à l’écriture du film…
 
O.D. Que vouliez-vous raconter à travers cette histoire, largement inspirée de votre vie ?
L.L. Les Rois du monde (Casteljaloux) est clairement une autofiction. Mais pour autant la quasi-totalité de ses personnages n’existent pas en tant que tels dans la « vraie vie » : ils sont le fruit d’un mélange de divers hommes et femmes que j’ai côtoyés depuis l’enfance. Même si évidemment, Romain, l’adolescent qui rêve de théâtre et de partir de ce village, représente celui dont je suis le plus proche. J’ai choisi le terrain de l’autofiction car j’ai toujours pensé que, pour un premier film, je devais parler d’événements, de gens, de sentiments et de lieux qui me soient proches. Or je connais par coeur ce coin de province d’où je viens et ses habitants. Et je voulais transformer ces gens dits ordinaires en héros tragiques. Car Jeannot, Jacky et Chantal sont bel et bien ici les héros d’une tragédie en plein soleil. Hector et Achille revisité en quelque sorte…
 
O.D. Quel fut le défi le plus dur à relever à ce moment-là ? De passer d’une écriture théâtrale à une écriture cinématographique ?
L.L. Pas vraiment car j’ai l’impression que tout cela m’a un peu échappé. Et d’ailleurs, dans le film, il n’y a absolument rien de théâtral à mes yeux, y compris dans les scènes de théâtre avec les adolescents. La plus grande difficulté fut en fait de travailler sur la même matière de base avec des dispositifs et des acteurs différents. Mais aussi de parvenir à faire vivre les nombreux personnages qui peuplent ce récit sans qu’ils ne l’étouffent. Que chacun ait une existence propre - en plus des interactions avec tous les autres - pour obtenir un film choral au sens premier du terme.
 
O.D. Et pourquoi avoir eu l’idée de Sergi López pour incarner Jeannot qui sort de prison avec une seule idée en tête : récupérer la femme de sa vie, désormais en couple avec un autre ?
L.L. Jeannot est bipolaire. Il passe en permanence d’un extrême à l’autre. Quand j’ai commencé à écrire cette histoire, j’avais en tête le Patrick Dewaere de Série noire. Et quand j’ai cherché le comédien d’aujourd’hui qui possèderait cette même capacité à passer en un clin d’oeil de la tendresse protectrice à la violence angoissante, Sergi m’est apparu comme une évidence. Les Rois du monde (Casteljaloux) raconte une histoire d’amour au pluriel, dont le personnage central est celle des trois qu’on voit le moins à l’écran : Chantal. Celle qui est au centre de toutes les discussions. Chantal constitue le lien entre le monde adulte et celui des adolescents qu’elle met en scène dans ses ateliers théâtre mais aussi et surtout entre Jeannot et Jacky. Une femme prise en étau entre deux hommes.
 
O.D. Et pour jouer Jacky, vous avez choisi Eric Cantona…
L.L. Là encore, je peux parler d’une évidence. Pour incarner Jacky, j’avais besoin d’une armoire à glace. Car le physique tient un rôle essentiel dans ce personnage qui va se frotter sans cesse à Jeannot. Et l’idée d’Eric m’est venue de sa ressemblance avec Sergi. Le choisir me permettait d’exprimer cette continuité dans les choix amoureux de Chantal. Sergi et Eric pourraient être frères. Il devait au contraire faire preuve d’une grande douceur, parler à Jeannot non comme à un ennemi mais comme à un frère. Et ne jamais étaler sa puissance physique. Et il fait tout cela magnifiquement à l’écran.
 
O.D. Aux côtés de ces personnages adultes, on retrouve aussi des adolescents qui symbolisent, eux, la liberté de quitter ce village que s’interdisent leurs aînés…
L.L. Je tenais énormément à ces personnages. Pourtant, tout au long de l’écriture, on m’a régulièrement suggéré de choisir un camp. De raconter soit l’histoire des adultes, soit celle de ces ados. Mais choisir entre les deux n’avait pour moi aucun sens. Au contraire, je voulais jouer sur l’effet miroir entre les deux générations et aller ainsi vers cette double fin que j’ai envisagée dès le départ : tragique pour les uns, porteuse d’espoir pour les autres.
 
O.D. Et dans ces rôles d’ados, vous révélez trois nouvelles têtes absolument remarquables : Victorien Cacioppo, Roxane Arnal et Jean-Baptiste Sagory. Comment les avez-vous dénichés ?
L.L. J’avais rencontré Victorien lors d’un débat qui réunissait 250 élèves des classes de théâtre d’Aquitaine. Une dizaine d’entre eux sont venus me voir juste après car ils étaient fans de Casteljaloux dont ils connaissaient toutes les répliques par coeur ! Et, parmi eux, j’ai eu l’oeil attiré par une silhouette qui me ressemblait un peu. Celle de Victorien. Roxane, je l’ai rencontrée dans la rue un dimanche. Elle circulait à vélo, je l’ai arrêtée et lui ai expliqué que j’étais metteur en scène. On a discuté, j’ai appris qu’elle était chanteuse et musicienne. Et j’ai tout de suite su que j’allais l’engager ! Quant au troisième de la bande, Thibault, je l’ai découvert, lui, dans une audition classique.
 
O.D. On ne sait pas précisément à quelle époque se déroule l’action des Rois du monde (Casteljaloux). Pourquoi ce parti pris ?
L.L. Cela me paraissait essentiel et je me suis énormément battu pour cela. Quand j’ai écrit la pièce, l’action se passait en 1984. Je n’ai pas souhaité situer le film dans cette période précise mais en conserver cependant une certaine atmosphère. À la manière des deux films qui ont beaucoup influencé mon processus créatif - Mud et The Place Beyond the Pines. Dans Les Rois du monde (Casteljaloux), j’ai donc volontairement brouillé les pistes. À l’écran, on trouve aussi bien des téléphones à fil que des portables, le tout dernier modèle de Clio qu’un pick-up semblant dater de Mathusalem. Je tenais à ce flou. Car l’intrigue que je raconte n’est pas datée. Elle aurait pu se dérouler il y a 30 ans ou, j’en suis persuadé, dans 20 ans. L’époque n’a aucune influence sur le récit. Surtout dans ces petits villages où les strates du passé sont toujours présentes.
 
O.D. Comment avez-vous élaboré l’atmosphère visuelle de votre film ?
L.L. Comme pour la direction d’acteurs, j’ai mon film en tête dans les moindres détails. Voilà pourquoi je cadre moi-même par exemple. J’adore l’image. Et comme chef opérateur, j’ai fait appel à Fabrice Main qui avait réalisé un documentaire dans lequel il m’avait suivi pendant six mois quand je montais Les Noces de Figaro. En amont du tournage, on a tous les deux étudié en détails la fabrication de The Place Beyond the Pines et de Mud que j’évoquais plus tôt. On a aussi beaucoup parlé de couleurs. Je souhaitais que le jaune et le rouge soient les teintes dominantes des Rois du monde, et on les retrouve dans les costumes comme dans les décors : le rouge du pick-up de Jeannot ou du blouson et de la robe de Chantal par exemple. Je voulais un film coloré pour faire une tragédie en pleine lumière et éviter tout pléonasme.
 
O.D. Il y aussi un côté western à la Sergio Leone dans Les Rois du monde (Casteljaloux), jusque dans l’utilisation de la musique…
L.L. Oui un western teinté de corrida… J’ai travaillé avec Jo Doherty, un musicien d’origine irlandaise avec qui je collabore depuis 16 ans. Et parmi les indications que je lui avais données, il y avait justement cette idée de retrouver l’atmosphère des westerns de Leone. Comme dans mon travail avec les acteurs, j’ai besoin de montrer ce que je veux. En l’occurrence de faire écouter. Je donne à Jo des exemples de musiques ou de chansons préexistantes pour qu’il s’en inspire comme Arctic Monkeys par exemple… Je sais que certains compositeurs ne le supportent pas mais avec Jo, on fonctionne ainsi depuis toujours.
 
O.D. On dit souvent qu’un film se réécrit au montage. Ce fut le cas pour Les Rois du monde (Casteljaloux) ?
L.L. Ce fut de loin l’étape la plus douloureuse et la plus complexe de tout le processus. Enlever la moindre scène fut un déchirement. Tout comme, plus largement, sortir du cadre précis que je m’étais fixé depuis l’écriture. Et sachant que j’allais tomber dans ce travers, j’ai demandé à ma monteuse Marie-Julie Maille de me proposer une version de son choix, après lui avoir donné les infos que je jugeais nécessaires. Je voulais qu’elle aille au bout de son idée et ensuite rebondir. Cette première version était intéressante. Et on a travaillé dessus pour qu’on puisse suivre tous les personnages. Ne pas s’éparpiller a été notre mot d’ordre.
 
O.D. Cette première expérience de réalisation vous a donné envie de continuer ?
L.L. Oui c’est une drogue… saine ! J’aime la machinerie du cinéma, à la fois plus souple et plus complexe que celle du théâtre. J’ai vécu une aventure euphorisante. Et j’ai déjà un deuxième film en tête où je suivrai un homme qui va arnaquer 40 femmes. Un nouvel exercice auquel il me tarde de me confronter.
 




Rencontre avec Mathieu Bompoint
Producteur, Mezzanine Films

 
O.D. Vous avez pris le risque de produire le premier long métrage d’un metteur en scène de théâtre.
Mathieu Bompoint Ce n’était pas envisageable de ne pas le faire, surtout avec ce casting ! Laurent avait depuis longtemps envie de cinéma. J’ai découvert son travail en tant que metteur en scène et dans sa pièce Casteljaloux, l’idée du film était là. Nous avons d’abord fait ensemble un court métrage : rien à voir avec le long, mais il fallait passer par cet exercice, qu’il a pris tel quel en réalisant Le Verrou. La réalisation de ce court s’est très bien passée et a rendu possible l’aventure du long métrage. Mais d’une pièce de théâtre à un film de cinéma, il y a eu un énorme travail d’adaptation.
 
O.D. Laurent Laffargue est imprégné par le territoire où il a grandi, mais comment ce territoire a-t-il imprégné le tournage ?
M.B. Le scénario débordait de cette verve du Sud-Ouest, cette façon de parler, de beaucoup parler. Le scénario était habité par ça. Quelque chose de très fort attaché au Sud-Ouest. Je suis ravi du résultat car tous les acteurs ont eu quelque chose à donner. Je pense que leur présence à l’écran est liée à leur grand talent, mais aussi à l’expérience de la direction de comédiens de Laurent, qui est capable d’aller chercher le meilleur chez chacun. Il n’a été dépassé ni par ses acteurs ni par la technique, alors que c’est son premier long métrage.
 
O.D. Le film s’est tourné intégralement en Lot-et-Garonne, dans un Casteljaloux à la fois très réel, très actuel, mais aussi fantasmé.
M.B. Nous avons tourné à Casteljaloux, à Meilhan-sur-Garonne et à Couthures-sur-Garonne. Laurent a dû déplacer « son » Casteljaloux pour pouvoir le retrouver à différents endroits. Mais cette gymnastique n’a pas été si difficile parce qu’il y avait partout cette ambiance locale, qui a aidé le réalisateur à lâcher prise et à se projeter dans ces nouveaux lieux qui n’allaient pas être le Casteljaloux de son enfance, mais le Casteljaloux de son film. De plus, l’accueil a été formidable de la part de tous les partenaires. Ce sentiment reste très fort pour toute l’équipe et sans ça, on n’aurait pas pu faire le film. Enfin, l’aide financière de la Région Aquitaine et du Département de Lot-et-Garonne a été vraiment déterminante. Dans des économies comme les nôtres, c’est essentiel.
 
O.D. Comment se passe la collaboration avec Jour2Fête ?
M.B. Si je n’avais pas eu ce distributeur, il n’y aurait pas eu la même énergie autour du film. C’est très important quand on produit des œuvres à petit budget. La lecture du scénario les avait enthousiasmés et ils ont trouvé le film encore plus réussi que ce qu’ils avaient imaginé !

A retrouver sur le site d'Écla.

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  • Synopsis
    À Casteljaloux, village du Sud-Ouest de la France, entre amitié, ivresse et plaisir du verbe, les hommes sont les rois du monde. Mais quand Jeannot sort de prison, il n’a qu’une seule idée en tête : reconquérir Chantal, l’amour de sa vie, qui s’est installée en son absence avec le boucher du village. La tragédie grecque prend alors des allures de western.
  • Biographie de Laurent Laffargue
    Metteur en scène de théâtre et d’opéra, comédien, Laurent Laffargue signe toutes les mises en scène de la Compagnie du Soleil Bleu, qu’il a créée en 1992. Fidèle au théâtre francophone classique et contemporain, il est aussi attiré par les auteurs anglophones (Harold Pinter, Edward Bond, William Shakespeare, Daniel Keene…).
    En mai 2002, Laurent Laffargue est récompensé par la critique pour l’ensemble de son travail et reçoit le prix Jean-Jacques Gautier. La Compagnie du Soleil Bleu est nommée aux Molières 2006 dans la catégorie « Molière de la Compagnie », puis est sélectionnée pour le Prix ADAMI aux Molières 2007. Passionné d’opéras et de musique, Laurent Laffargue met également en scène des opéras. Associé à l’Opéra national de Bordeaux, il signe en 1999 la mise en scène du Barbier de Séville de Rossini. Il réitère en septembre 2002 avec la création de Don Giovanni de Mozart (présenté également à Caen, à l’Opéra de Nancy-Lorraine, repris à Bordeaux en juin 2006 et à l’Opéra de Rouen en avril 2009).
    Artiste associé au Théâtre de la Commune d’Aubervilliers pendant trois saisons, Laurent Laffargue a écrit en collaboration avec Sonia Millot, mis en scène et interprété Casteljaloux (1ère version), en mars 2010 à Aubervilliers pour une version seul en scène. Une seconde version avec 10 comédiens a été créée à La Coursive de La Rochelle en janvier 2011.
    En août 2012, il a tourné un court métrage intitulé Le Verrou tiré du célèbre tableau de Fragonard avec dans le rôle titre Céline Sallette.