Actualités > En vue 2014

27 08 2014

Les Rois du monde, premier long-métrage de Laurent Laffargue

Propos recueillis par Christophe Dabitch


Les Rois du monde, premier long-métrage de Laurent Laffargue

© Alix Marie

Connu pour son travail de metteur en scène de théâtre et d’opéra, Laurent Laffargue, enfant de Casteljaloux (47), a réalisé son premier long-métrage cet été. Il a été entièrement tourné en Lot-et-Garonne avec au casting Céline Sallette, Sergi Lopez, Éric Cantona, Romane Bohringer, Guillaume Gouix... Échanges avec Laurent Laffargue autour de son premier film.

Christophe Dabitch – Est-ce que vous avez l’impression d’avoir attendu longtemps ce premier film ?
 
Laurent Laffargue – Oui, presque depuis toujours. Je fais beaucoup de théâtre et d’opéra, c’était une question de temps. J’avais aussi un complexe sur l’écriture, je n’arrivais jamais à finir.
 
C.D. – Pourquoi ce temps de l’adolescence pour votre premier film ?
 
L.L. – J’ai pris cette histoire comme un nouveau début. Peut-être que metteur en scène, avec une certaine science, ne me remplissait pas totalement. J’avais l’envie d’écrire et je me suis dit qu’il fallait une vraie sincérité. Donc, revenir à la source. En fait je racontais des anecdotes sur ce passé et, comme je suis acteur, je le jouais souvent. Céline Sallette1 m’a dit au bout d’un moment : « C’est ce que tu dois faire ! ». Cela secouait beaucoup de choses du passé.
 
C.D. – Comment qualifier cette histoire : autobiographie, autofiction, mythologies d’adolescence ?
 
L.L. – Je fais des personnages, qui me fascinaient quand j’étais adolescent, des héros. Il y a un côté autofiction, bien sûr. Il n’est pas difficile à comprendre que le personnage de Romain, c’est un peu moi… La fille dont j’étais amoureux, Pascaline, que je n’ai jamais réussi à embrasser, s’appelait Pascaline. Mais cela reste de la fiction. Celui qui écrit n’est pas celui de l’époque. Ma mémoire a sélectionné ce qu’elle a voulu. Et je n’ai aucun compte à rendre à personne, sinon à moi-même. C’est un chemin d’écrire sur son passé, ce n’est pas du tout la même chose que raconter des faits. À la limite, tout est faux, tout est réécrit. La fiction impose ses règles : quelque chose marche ou pas.
 
C.D. – Entre le solo, la pièce de théâtre, baptisés Casteljaloux, et le scénario du film, comment l’écriture a évolué ?
 
L.L. – La matière est la même mais pas l’outil. Dans le monologue, pour lequel Sonia Millot2 m’a aidé, j’étais un conteur qui basculait sans cesse pour interpréter les personnages. La manière de raconter est totalement différente pour la pièce à dix personnages puis pour le scénario pour lequel Frédérique Moreau3 m’a accompagné. Le théâtre et le cinéma se rejoignent à l’endroit de l’acteur mais pas vraiment pour l’écriture. Au théâtre, il y a de l’image, de la scénographie, du champ contre-champ, du zoom, du découpage avec la lumière… C’est la mise en scène, mais avec le cinéma, il y a l’élément, la nature, le soleil qui se lève et cela s’écrit donc autrement, avec du réel.
 
C.D. – Sur vos sources d’inspiration, pour le solo, on pense évidemment à Philippe Caubère, mais côté cinéma ?
 
L.L. – J’ai vu énormément de films, c’est une passion, je ne quantifie pas. Je n’essaie même pas d’apprendre, c’est juste que cela m’intéresse. Je donne mes références pour les plans tout en les faisant, je me cite moi-même des fois… Je n’essaie jamais de copier, je tricote. Mais il s’agit bien de trouver son univers, son écriture. C’est ça qui est compliqué. Il faut l’humilité et l’égo suffisant, bien placé, pour arriver à la trouver.
 
C.D. – Il y a un dispositif de tragédie dans ce film.
 
L.L. – C’est une tragédie, le destin est annoncé. J’ai structuré le film ainsi. C’est aussi une histoire de passion. Tous les personnages sont dans l’amour. Le théâtre est ce qui sauve Romain. Il y a un arrachement mais je suis beaucoup dans Jeannot (l'ancien prisonnier qui revient au village) et Chichinet (le boucher du village). C’est aussi pour moi très bouleversant de revenir ici. J’aurais pu tourner dans le Gers par exemple. Là, je suis avec ma famille, je retourne vraiment à la source… Cela a ses revers, c’est une sorte de poids mais en fait, je le sens comme un devoir.
 
C.D. – Quelque chose que vous redonnez ?
 
L.L. – Bien sûr. Le personnage que joue Céline Sallette, c’était une prof, Claude, à qui je dois beaucoup. J’ai toujours eu beaucoup de chance, beaucoup de parrains. Je ne sais pas bien pourquoi. Peut-être qu’on me voyait comme une sorte de Caliméro, des gens avaient envie de m’aider ou ils croyaient tout simplement un peu en moi. C’est une chose que je redonne beaucoup aux jeunes avec la pépinière de ma compagnie. Cela a été long pour moi d’assumer que j’étais un fils de prolétaires. Dans le solo, je le disais fort et dans la pièce, je réglais presque mes comptes. Pour le film, j’ai enlevé le personnage du père. C’est mieux. En fait, c’est un chemin de croix mon bazar…
 
C.D. – Vous avez eu un montage financier difficile malgré votre casting. Le soutien de la région Aquitaine et du département du Lot-et-Garonne4 vous ont permis de tourner.
 
L.L. – Sans eux, on ne le faisait pas. L’accueil en Lot-et-Garonne a été d’une grande générosité, le bureau d’accueil de tournage, l’association des « Gens de Garonne », les employés municipaux… Si on chiffre tout, on est sur un film à 4 millions d’euros. La difficulté a été le temps. J’ai eu 25 jours de tournage, une semaine de plus aurait été mieux. Et en même temps c’est toujours pareil, la contrainte créé une urgence. Mais je ne devrais pas dire ça parce que si on y arrive, après on vous dit : « Vous n’aviez pas besoin de plus ! » Mon équipe et les comédiens s’investissent énormément. Nous sommes beaucoup de premiers. C’est mon premier long, pour le chef-opérateur5 et mon premier assistant également, c’est beau ce pari. Il y a une énergie folle, on est très soudés.
 
C.D. – Est-ce que vous espérez avec Les Rois du monde tenir les deux bouts d’un film d’auteur et d’un film populaire ?
 
L.L. – Je l’espère, complètement. C’est une tragi-comédie. Parler d’un film populaire ne veut pas dire que je prends le spectateur pour un imbécile. Au contraire. Je dis tout le temps à mon équipe que le spectateur est très intelligent, qu’il est un détective. On n’explique pas quand on fait un plan.
 
C.D. – Qu’est-ce que vous retenez de ce premier tournage ?
 
L.L. – C’est un rêve de faire un film. Il y a beaucoup de difficultés mais je le savoure. J’adore les acteurs et ils me le rendent bien. Pour d’autres réalisateurs, c’est plus douloureux. Pour certains, les acteurs ne sont pas leur truc, ils sont plus techniciens ou auteurs. Ce sont des forces différentes. Pour moi, c’est un rêve d’être comme ça avec tous les comédiens.
 

1. Comédienne et compagne de Laurent Laffargue.
2. Comédienne et auteure
3. Scénariste
4. Accueil de tournage et Fonds de soutien du département du Lot-et-Garonne

5. Fabrice Main, par ailleurs réalisateur, producteur chez Dublin Films.


Céline Sallette

© Alix Marie

Céline Sallette :
« Il a le même rapport au cinéma qu’au théâtre avec les acteurs. Laurent nous accorde tous, il nous donne une confiance absolue. Il sait qu’on va le faire et du coup on le fait. Il a vraiment recréé une troupe, ce qui est rare au cinéma, il nous donne beaucoup d’amour, simplement. »

 

Éric Cantona

© Alix Marie

Éric Cantona :
« Il se raconte de belles choses dans une vie de village, comme dans les films de Pagnol. C’est un reflet du monde. Plus le territoire se réduit, plus c’est difficile. Dans un village, on est confronté tous les jours les uns aux autres. C’est très dur. C’est désespérant aussi. Comment créer un monde bon quand on voit ce qui se passe dans un village de cinquante personnes ? »
 
Romane Bohringer

© Christophe

Romane Bohringer :
« Comme les autres comédiens et les membres de l’équipe, j’ai accepté des conditions financières minimales parce que je crois qu’on va être de plus en plus obligés de faire des films comme ça quand il s’agit d’objets artistiques singuliers. C’est un miracle qu’il y ait encore cet esprit, il y a là quelque chose de beau et honnête. »
 


 

Tout afficher

  • Partir ou ne pas partir
    Avec 25 jours de tournage et un budget de 1,2 million d’euros pas tout à fait financé, Les Rois du monde était clairement un défi pour le réalisateur et auteur du scénario Laurent Laffargue afin de raconter cette histoire personnelle, un retour sur le temps de l’adolescence à Casteljaloux, réinventée en fiction héroïque et tragi-comique.
    Dans ce film choral, l’ancien prisonnier Jeannot (Sergi Lopez) revient au village en espérant follement reconquérir Chantal (Céline Sallette) qui vit maintenant avec le boucher Chichinet (Éric Cantonna) pendant que le jeune Romain (Victorien Cacioppo) rêve de théâtre et de départ, ce que sa mère (Romane Bohringer), sera forcée d’accepter. Le tout sous l’influence de l’alcool et d’une violence toujours prête à exploser.
    Les femmes tentent de sauver les hommes mais n’y arrivent pas, mis à part Romain qui s’arrache à la glaise pour tenter sa vie ailleurs, là où le théâtre est salvateur, où Jouvet et les textes agrandissent les cœurs et les esprits. Partir ou ne pas partir est bien l’une des questions de ce film qui fut d’abord un solo et une pièce de théâtre sobrement intitulés, comme une signature géographique, Casteljaloux.
    Alors que Marseille est mise en images et dialogues au cinéma depuis longtemps, de Marcel Pagnol à Robert Guédigian, avec son inévitable folklorisation, le Sud-Ouest est plus discret et Laurent Laffargue tente dans ce film une peinture affective – autre que la roborative « région des bons vivants » – en introduisant la tragédie grecque dans la « tchatche ». Il est question de désirs inassouvis, d’amours ratées, de terribles manques à être, d’envolées, de renoncements…
    À noter que pour boucler le budget, le producteur Mezzanine films lance un appel aux dons du public sur un site participatif : www.movies-angels.com/film/les-rois-du-monde/100. La sortie du film est prévue en septembre 2015.
  • Laurent Laffargue en quelques dates
    1969 – naissance en Lot-et-Garonne, enfance à Casteljaloux.
    1992/2014 – sortie du Conservatoire de théâtre de Bordeaux. Créations de la Compagnie du Soleil bleu : Molière, Feydeau, Shakespeare, Pinter, Pirandello, Brecht, Daniel Keene, Ingmar Bergman, James Joyce…
    1999 – première mise en scène d’opéra, Le Barbier de Séville de Rossini.
    2002 – récompensé par la critique pour l’ensemble de son œuvre, Prix Jean-Jacques Gautier.
    2010 – création du solo Casteljaloux.
    2013 – premier court-métrage : Le Verrou.