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14 01 2016

Les raisons de la gratuité dans les bibliothèques de Bordeaux

Propos recueillis par Florence Delaporte & Catherine Lefort


Les raisons de la gratuité dans les bibliothèques de Bordeaux

Depuis octobre dernier, la Bibliothèque de Bordeaux et ses annexes ont appliqué la gratuité de l’inscription – pour les habitants comme pour les non-Bordelais – dans l’objectif d’en augmenter la fréquentation et de poursuivre le rapprochement avec les bibliothèques de la métropole bordelaise.
Conversation avec Olivier Caudron, directeur des Bibliothèques de Bordeaux, à la tête d’un réseau constitué d’une médiathèque centrale (Mériadeck), de 9 antennes de quartier et d’un bibliobus, également chef de projet du portail métropolitain des bibliothèques.

Florence Delaporte & Catherine Lefort – Quels ont été les arguments de la Ville de Bordeaux pour décider de la gratuité des inscriptions ?
 
Olivier Caudron – C’est une décision forte et très pragmatique qui s’inscrit dans une perspective métropolitaine.
Notre approche n’a pas été de dire que l’accès à la culture doit être entièrement gratuit. L’idée-force de cette décision est la volonté de faciliter la circulation des usagers entre les bibliothèques de la métropole et d’éviter une usine à gaz administrative et financière car les conditions d’inscription sont très diverses d’une bibliothèque à l’autre dans le territoire métropolitain. Le principe de la gratuité, déjà appliqué à Pessac et au Bouscat, s’il se généralise est la solution pour permettre une offre et des services harmonisés. Le portail métropolitain1, projet lancé en automne 2011, a été la première pierre vers une conception métropolitaine de la lecture publique et de la construction d’un réseau.
Ce portail – initié et porté à l’origine par Écla Aquitaine – comporte plusieurs étapes : la phase informative avec la description des bibliothèques du réseau et les services, un agenda des manifestations culturelles ; la deuxième phase est la mise en place du catalogue agrégé ; la troisième est l’offre de ressources numériques communes et la quatrième : la circulation des usagers et des documents. Le portail informatif est opérationnel depuis 2013, tandis que « Bib en ligne », des ressources numériques accessibles à distance, l’est depuis octobre dernier avec déjà 1500 inscrits. Bib en ligne permet à toute personne inscrite dans une des bibliothèques municipales de la métropole d’accéder sur tout support numérique à une multiplicité de ressources financées par Bordeaux Métropole : presse, films et documentaires, des programmes d’auto-formation…
Le catalogue agrégé, donnant accès à tous les catalogues des BM et des BU du territoire métropolitain, est entré en service dans la foulée. Il nous reste à mettre en œuvre la dernière étape, qui n’est pas la moins ardue : la circulation des inscrits et des documents.
 
F.D. & C.L. – Ira-t-on vers la carte unique ?
 
O.C. – La carte unique assortie de la généralisation de la gratuité dans la métropole favoriserait en effet la circulation des emprunteurs et des documents.
La première étape – la gratuité – est une décision politique, je pense que d’autres bibliothèques y parviendront à plus ou moins longue échéance. Bordeaux peut produire un effet « boule de neige »2
Mais la carte unique est une autre affaire. Elle implique qu’il n’y ait qu’un fichier d’emprunteurs et donc un même système intégré de gestion de bibliothèques (SIGB)3 pour tous les établissements, or ce n’est pas le cas, il doit y avoir aujourd’hui une dizaine de SIGB différents sur le territoire métropolitain.
Sur ce point, nous serons aidés par la décision de mutualiser les fonctions-supports (finances, RH, services techniques, communication et aussi l’informatique) entre la Métropole et Bordeaux – et d’autres communes si elles le désirent. Cette mutualisation est effective au 1er janvier 2016. Nous entrevoyons la perspective, grâce à ce service informatique commun, de voir converger les bibliothèques vers le même SIGB. Mais cette opération demandera peut-être dix ans pour son achèvement complet…
 
F.D. & C.L. – Avant de prendre la décision de la gratuité vous avez réalisé une enquête sur les coûts. Qu’en est-il ?
 
O.C. – L’enquête a livré les données chiffrées : l’inscription a rapporté moins de 300 000 € sur toute la métropole en 2014. À la Bibliothèque de Bordeaux, les coûts générés par la gestion des inscriptions se portaient aux 2/3 de la recette… et cela, en ne prenant en compte que les coûts internes à la bibliothèque, donc sans les coûts imputés au traitement financier externe. En réalité, la perte de recette due à la gratuité ne serait, au plus, que de 40 000 €. Dans certaines bibliothèques de la métropole, les coûts de collecte sont plus élevés que les recettes de l’inscription. Cela a été un argument qui a parlé aux élus et a pesé dans la décision de la gratuité. C’est donc un choix politique autant que rationnel.
 
F.D. & C.L. – Quelles sont les retombées après quelques mois de gratuité ?
 
O.C. – Il y a eu 3000 inscrits supplémentaires dans les deux premiers mois… Il s’agit bien de nouveaux lecteurs. Pour une meilleure gestion, nous avons reporté de quatre mois les réinscriptions. Dans ces nouveaux lecteurs, nous constatons une augmentation de la proportion d’adultes et aussi du pourcentage de non-Bordelais qui passe de 11 à 25 %.
Donc, on voit bien que se dessine une fréquentation de la bibliothèque selon des flux liés à la mobilité urbaine, au nomadisme dû au travail ou aux activités culturelles ou familiales.
Il faudra voir si le mouvement se poursuit dans le temps.
 
F.D. & C.L. – D’autres mesures accompagneront-elles ce passage à la gratuité pour tous, comme l’élargissement des horaires d’ouverture ou l’ouverture le dimanche ?
 
O.C. – C’est une autre démarche. Ce sujet est à l’étude et fera l’objet d’une enquête auprès de la population.
Dans l’idée d’augmenter l’attraction de la bibliothèque, ce ne sont pas les horaires d’ouverture qui ont d’abord compté.
En revanche, nous avons ouvert récemment une cafétéria, accessible depuis l’intérieur et l’extérieur. C’est un lieu de convivialité et de vie qui crée un pôle supplémentaire d’attractivité au sein de la bibliothèque.
Un peu plus tôt, fin 2013, nous avons créé de nouvelles bibliothèques de quartier plus attractives, Flora Tristan et Jean de La Ville de Mirmont. Les bibliothèques de quartier prennent de plus en plus d’importance qualitative et quantitative sur le territoire.
La création de fonds musicaux dans ces bibliothèques génère aussi de l’attractivité.
Ce qu’il faut bien voir c’est qu’une bibliothèque attire beaucoup de flux par rapport à d’autres activités dans la ville. En 2014, nous avons comptabilisé 427 000 entrées à la bibliothèque Mériadeck, et 446 000 en 2015…
Ce n’est pas rien et je pense que la gratuité continuera d’amplifier l’attractivité des bibliothèques.
 
1. http://mediatheques.bordeaux-metropole.fr/
2. Depuis cet entretien, la Ville de Bègles a adopté la gratuité de l’inscription en bibliothèque à compter de janvier 2016
3. SIGB : un logiciel qui permet de gérer toutes les fonctions d’une bibliothèque, du catalogage jusqu’au prêt des documents.
 

http://bibliotheque.bordeaux.fr/