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01 08 2014

Les raisons d’être ensemble

Par Olivier Desmettre, à partir d’un entretien réalisé le 16 juillet en plein cœur des Landes.


Les raisons d’être ensemble

© Élisabeth Roger

Daniela de Felice venait d’Italie, Matthieu Chatellier de Normandie. Leur rencontre a eu lieu il y a quelques années à Lyon, dans le cadre du festival de cinéma Les Inattendus. Son film à elle passait avant son film à lui. Ensemble depuis lors, ils s’efforcent de mettre en accord leur façon de vivre et leur façon de créer. Ils étaient en résidence d’écriture cinématographique du 7 au 21 juillet 2014 au Chalet Mauriac. C’est Daniela qui travaillait sur le projet d’un long-métrage, mais, bien sûr, Matthieu était à ses côtés. En particulier pour jouer la mouche du coche.

Daniela de Felice
C’est la première fois que nous sommes en résidence d’écriture tous les deux, la première fois que l’on peut engager deux semaines de notre vie pour aller le plus au fond possible dans l’écriture d’un projet. L’écriture, dans la création, est la phase la plus fragile et celle qui fonctionne de la façon la plus anarchique. Dans ce moment, tous les possibles existent, c’est très enthousiasmant, et, en cela, une résidence en tout début de projet est une proposition forte. Cela permet de persévérer, alors que dans la vie quotidienne, cela se fait souvent parmi un tas d’autres choses et, quand ça bloque, on passe rapidement à des activités du quotidien.
Le fait d’être engagés sur un temps long, dans la tranquillité, est vraiment un luxe extraordinaire, inouï !
 
Tant Matthieu que moi avons fait des documentaires de création, des films avec un point de vue subjectif d’auteur, qui partent de la réalité mais prennent en charge une histoire, réalisés avec de vrais partis pris de mise en scène et de récit.
 
L’année dernière, je venais d’achever Casa, film qui a énormément tourné, alors j’étais en même temps dans une période d’euphorie et dans un moment de panne de création et de désir. Après ces cinq années de ma vie engagées dans ce film, je croyais que ce serait le dernier !
Finalement, le fait d’être ici, de pouvoir travailler dans la durée, a ravivé le plaisir d’être à nouveau dans la création.
 
Mon projet s’appelle Le Journal de Rebecca M : un jour, à Rome, j’ai trouvé un livre de poche dans lequel était consigné un journal intime, dont la beauté et l’urgence m’ont frappée.
Ainsi l’écriture du film repose sur deux niveaux : le premier est documentaire — autour du fait d’avoir trouvé ce livre ; le second est fictionnel — par la manière dont on peut recréer des images qui n’existent pas puisqu’elles n’ont pas été filmées, grâce en particulier à l’utilisation du dessin (pratique commune à tous les deux, déjà utilisées dans des films précédents ; ici leur grande table de travail est en partie couverte de travaux en cours) et des choix de mise en scène.
Cette écriture de fiction que nous expérimentons en ce moment, nouvelle pour nous, est plus compliquée en raison de notre passé de documentariste, de notre rapport très étroit au réel. Mais finalement, le fait de ne pas être chez nous, d’être loin de notre quotidien, d’être ici en résidence pour cela, fait que, du même coup, on s’autorise à le faire.
 
Matthieu Chatellier
Nous sommes là uniquement pour affronter des questions de création et d’écriture, qui, dans d’autres circonstances, auraient été laissées de côté, alors que c’est justement dans ces moment-là que l’on trouve des solutions. Et puis le fait d’insister, de faire durer la réflexion, de concrétiser, cela nous fait mûrir.
 
Daniela de Felice
Dessins-Daniela-de-FeliceAvec Matthieu, à tour de rôle, il y a un « chef de projet », celui qui signe le film, mais l’autre est toujours juste à côté pour l’aider à aller le plus loin possible, à préciser ses points de vue, repérer les fausses pistes.
Quand l’un est dans un processus créatif, l’autre est dans un principe de réalité.
Une chose aussi très intéressante dans cette résidence, c’est la pluridisciplinarité, le fait de ne pas côtoyer seulement des gens du cinéma. En ce moment il y a Sol et Adrien, dessinateurs de bande dessinée1. Les échanges que nous avons sur nos pratiques, en particulier cette façon commune d’utiliser la contrainte économique presque comme une contrainte esthétique — objet film pour nous, objet livre pour eux — conduisent à des réflexions nouvelles sur notre façon de travailler.
 
Je pense intimement qu’aujourd’hui la question cinématographique ne peut s’envisager sans penser aussi celle de la production. On ne peut pas être dans sa tour d’ivoire, écrire quelque chose et penser qu’ensuite un producteur va mettre de l’argent pour sa mise en scène. Pour nous, comme pour Sol et Adrien, la question économique est donc toujours liée à ce qu’on est en train de créer. Comment cela va ensuite se mettre en place. Cette question est tout le temps présente dans notre façon d’écrire. Moi, je ne pense pas envisager un jour d’écrire un film de fiction avec plus de trois personnages, ou avec plus de quatre ou cinq décors, parce qu’on a décidé de s’inscrire dans un cinéma comme celui-là. C’est la raison pour laquelle le dessin est souvent présent, il nous permet de pratiquer ce cinéma pauvre, de produire des images sans comédien. Cela a bien sûr aussi ses limites. Mais on préfère être dans quelque chose qu’on peut maîtriser plutôt que dans des projets plus titanesques, qui n’arriveraient jamais à terme.
 
Matthieu Chatellier
Des projets trop rarement accessibles en fait, souvent trop éloignés du désir que l’on peut avoir à un moment et qui n’aboutit à un film que quatre ou cinq ans plus tard. Pour nous ce n’est pas possible… Même s’il y a bien sûr des réussites dans ce domaine.
 
Daniela de Felice
Être ici, sous la houlette d’un écrivain ­— de quelqu’un dont le destin a été d’être écrivain — cela aide également à tenir debout, dans les moments de fragilité et de doute. Se dire… Autrefois quelqu’un a vécu de cette manière et, aujourd’hui, il y en a d’autres. Se dire… Il y a eu des gens avant nous qui ont fait ces choix, des choix de précarité, quand même un petit peu fous, et, aujourd’hui, il y en a d’autres. Se dire que tout cela se prolonge.
Et ce sentiment de s’inscrire dans une lignée de personnages qui ont connu ce désarroi, ce vide, parfois cette angoisse qui est celle de l’écriture, donne de l’importance au fait d’être dans la maison d’un écrivain. Permet de considérer que c’est un choix de vie possible. Tout en restant modeste… Il ne s’agit pas de s’inscrire dans la continuité de Mauriac ! Seulement penser que, quand il était jeune, il avait des frères, qui n’ont pas fait ce choix de la création que lui a fait. Car c’est aussi ce qui nous arrive. Dans nos familles, d’autres ont des métiers différents, et nous, nous persévérons dans cette volonté de suivre le fil de ce travail, très souvent à vif.
Et il est vrai qu’ici, nous sommes un peu plus à vif que d’habitude, parce que, d’habitude, nous sommes protégés par nos activités du quotidien.
 
Matthieu Chatellier
Difficile de savoir si l’esprit de Mauriac a une influence sur notre travail, mais il est sûr que l’aménagement du lieu, cette sorte d’épure, le volume des pièces, le parc… tout nous concentre vers l’écriture, sans être écrasant. Ce que ne serait pas une maison plus habitée, alors plus proche d’un musée. D’une certaine manière, ainsi, c’est presque un lieu qui ne peut vivre que par la présence des auteurs.
J’aime bien aussi l’idée que le Chalet soit en relation avec le village, que ce ne soit pas comme une tour d’ivoire. Et c’est aussi un parc municipal où les gens viennent se promener. Régulièrement, et je suis sûr que tous les résidents font pareils, nous allons passer un moment au Cercle2. Je trouve intéressant que ce soit un peu perméable, à une époque où il est tellement question de la place de la culture en France.
Comme il y a une scierie dans le village, il y a ici un bâtiment avec des auteurs.
 
Daniela de Felice
Cela crée une complicité, les gens sont très accueillants. Je pense qu’ils sont aussi très contents et très fiers que des écrivains, des cinéastes séjournent ici. Qu’ils sentent que ce n’est pas quelque chose d’exclusif, de complètement « cadenassé ». C’est nécessaire pour nous aussi d’avoir sans cesse un pied dans le réel, d’aller voir, ressentir…
L’autre après-midi, nous sommes allés au Cercle au moment de l’arrivée du Tour de France, c’était génial ! On traversait justement un petite phase de désarroi et on s’est dit Allez, on va boire un petit coup au Cercle ! Il y avait alors une énergie… qui a tout débloqué !
Nous sommes revenus avec plein d’images et nous nous sommes remis au travail !
 
 
1. Sol Hess et Adrien Demont : voir entretien par ailleurs
2. lieu communal, café associatif. Des informations à lire sur cercles-gascogne.org

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