Éditeur aquitain

18 10 2017

Les poètes, le renard et le corbeau, Goethe… "Raturedeuxtrois", un tryptique de Pierre Bruno

Par André Paillaugue


Les poètes, le renard et le corbeau, Goethe…

Illustration : Jean-Paul Héraud

Comme en atteste son titre jouant à plusieurs niveaux sur l’écriture de la lettre et le nombre ordinal, ce troisième ouvrage de poésie que publie Pierre Bruno aux éditions Le bleu du ciel demeure fidèle à la poétique antérieure de l’auteur, tout en la développant cependant considérablement. Le recueil s’ouvre sur une série de poèmes lapidaires et imprégnés d’humour provocant, voire iconoclastes, évoquant la mémoire de quelques grands poètes : Artaud, Baudelaire, Rimbaud, mais aussi Vigny, Whitman, Zukovsky, Sapho, Louise Labé… L’iconoclasme, toutefois, porte non sur les figures des poètes eux-mêmes, mais plutôt sur les distorsions dans la réception des œuvres et de leurs significations en relation avec les biographies connues. Autant dire que ces sortes de haïkus aussi acerbes que ludiques interrogent la condition de chacun à travers sa commune culture et ses modes d’accès au régime symbolique. Car Pierre Bruno est aussi psychanalyste, donc adepte d’un witz freudien mâtiné de souvenirs des procédés et de la rhétorique dadaïstes.

Un deuxième volet est centré sur La Fontaine et les morales de sa fable du corbeau et du renard : "Dans son bec bien serré, / Un corbeau mord sa liberté, / Le renard, à l’esbroufe, / Lui adresse un bobard / Et le corbeau, pour le contrer, / Doit libérer la liberté." Là encore, la plupart des distorsions potentielles dans la réception de l’œuvre sont mises en perspective par autant de commentaires usant avec art des ressources de la forme ─ le vers, la mise en page, les subtilités de la typographie. La composition ne se prive pas non plus de sonder avec un lexique raffiné les propriétés de "la parole articulée". Et elle ne manque pas d’esquisser ainsi quelques conséquences philosophiques de ce qui peut se glisser de sens inopiné, sinon incidemment de sagesse, dans les ironiques extrapolations que ponctuent à loisir les jeux de mots entre autres choses plus ou moins lointainement lacaniens. Pour exemple des divers angles d’approche, un groupe de poèmes revisite les œuvres des grands illustrateurs de la fable ─ Granville, Gustave Doré… ─ et recense les personnages subsidiaires introduits par eux dans les images.

Le poète consacre ensuite un dernier ensemble à la figure de Goethe, sous l’intitulé générique du Voyage dans le Harz en hiver, titre d’un poème du fameux écrivain. Ici, Pierre Bruno se livre à une exégèse philologique retraçant les circonstances d’écriture du poème, puis analysant de manière pénétrante une énigmatique série de commentaires : celui d’un universitaire sur le poème, puis une réponse de Goethe, et un retour de celui-ci vers la fin de sa vie sur un lapsus de l’imprimeur qui avait fait office de censure. Le lapsus corrigé et le sens du texte lu entre les lignes, celui-ci connoterait une sorte de vision pré-marxiste du monde. S’ensuivent quelques poèmes qui closent le recueil, subtilement graves et méditatifs, ayant pour thème et prétexte l’antinomie "Goethe/Non-Goethe".

D’un ton général jubilatoire bien que teinté de sentiments désabusés, oscillant entre plaisanterie très relevée et propos du plus grand sérieux, le livre est habillé d’une couverture ornée de belles illustrations de Jean-Paul Héraud. Le recueil apportera sans nul doute joie et lumières aux connaisseurs du patrimoine littéraire et poétique comme aux amateurs avisés et aux curieux de la poésie la plus strictement contemporaine.  


Raturedeuxtrois, de Pierre Bruno
Éditions Le bleu du ciel
août 2017 | 128 pages | 21x25 cm | 15 €
ISBN : 979-10-91604-01-7
Couverture : dessins de Jean-Paul Héraud