Création contemporaine et espaces de transmission

Les nouvelles voies du Slam

Les nouvelles voies du Slam

Photo : Bougnat photos

Propos recueillis par William Delas


Créée en 2010, Street Def Records porte le slam jusqu’aux milieux scolaires, culturels, et bien d’autres lieux assez inattendus. « C’est parce qu’on est partout sur le terrain », affirme son président Mathias Montoya, alias Maras, que cette association contribue à redonner à Bordeaux une bonne place sur la scène nationale slam. Et pour preuve, plusieurs Bordelais figurent sur le podium des championnats français, voire internationaux.

 
 
À 31 ans, Maras se dit un « ancien ». C’est pour dire à quel point la génération bordelaise du slam – un art d’expression orale qui pioche dans l’improvisation, la musique et, surtout, la poésie –, est d’une jeunesse prometteuse. La raison ? Les actions de médiations de nombreuses associations, tel que Street Def Record, dans divers collèges et lycées de Bordeaux et sa métropole.
 
Mais pas que ! Les membres de l’association proposent également des visites slamées des quartiers de Bordeaux et des musées. Ils signent même des déclamations improvisées dans des lieux inattendus, comme le tram ou le hall de la gare Saint-Jean.
 
Bordeaux, une ville slam
 
Maras est le président de Street Def Records. Bordelais d’adoption, il est arrivé dans la capitale girondine pour ses études de mathématiques appliquées en 2005 qui le mènent à un cursus professionnel « dans les finances ». On est bien loin du slam ! « Si on regarde bien, la poésie est la version très mathématique de la langue française, et les maths, c’est tellement abstrait que l’on pourrait y trouver de la poésie », rétorque-t-il. Soit.
 
C’est à Bordeaux en 2007, après un séjour dans le giron familial au Togo, que Maras découvre le slam. « C’est la grande époque de La Débitterie rue Arnaud-Miqueu à Bordeaux, explique-t-il. Il y avait une scène où chaque personne qui le désirait pouvait déclamer des textes. C’est ici qu’ont été jetées les bases de notre association. »
 
Car selon Maras, le lieu était à l’image du slam, « un art qui ne juge pas » et qui « accepte les meilleurs comme les débutants, les très jeunes comme ceux qui ont la soixantaine passée ». Dans les années 2000, La Débitterie a donné à la ville la seule scène hebdomadaire en France et propulsé le slam bordelais parmi les plus reconnus de l’Hexagone… avant de connaître une traversée du désert à partir de 2010. « Il a ensuite fallu reconstruire. »
 
Depuis, Street Def Records « a repris le flambeau ». L’association a mis en place une série de propositions alliant culture et médiations autour de la langue française et diverses disciplines artistiques.

 

Entretien avec son président, champion de France slam en 2014, champion de France freestyle rap en 2016 et vice-champion du monde en 2017.

 
Qu’est ce qui caractérise la slam bordelais aujourd’hui ?

En France, chaque ville a une identité différente selon ses acteurs et la composition de sa scène slam. À Bordeaux, jusqu’en 2011, la scène était plutôt contestataire avec une tendance hip hop très présente. Aujourd’hui, ce n’est plus du tout le cas. Le milieu a beaucoup évolué. La moitié de ses acteurs sont des femmes. La moitié a moins de 25 ans. Et je dirais même que le quart a moins de 20 ans. La nouvelle particularité de la scène bordelaise est d’être une scène très jeune, c’est une scène qui se renouvelle. Elle est imprégnée du hip hop mais porte beaucoup de poésie.
 

Quels étaient les sujets abordés par le slam contestataire avant 2011 ? Et quels sont les sujets d’aujourd’hui ?

Les textes étaient très politiques et touchaient aux questions sociales : emploi, précarité, conditions de vie… Ces textes étaient signés par des slameurs qui ne venaient pas des quartiers les plus charmants de la ville. Mais ce qui est beau dans la poésie est qu’elle ne parle pas seulement de notre condition mais aussi des conditions de l’autre et du voisin. On parlait justice sociale et politique à l’échelle française.
Aujourd’hui, avec une scène plus jeune, d’une part, des textes parlent des relations humaines, des amours et de l’entourage proche ; d’autre part, des textes évoquent les questions d’actualité comme la Syrie, les migrants et la mondialisation.
 

Est-ce que cela a permis au slam bordelais d’évoluer qualitativement ?

Oui, il est devenu plus éclectique. Avant la scène était masculine, aujourd’hui elle est à 50/50 et les âges se mélangent. Il y a davantage d’osmose sociale. La qualité scénique devient plus forte dans son ensemble. Ce qui donne plusieurs tendances même si parfois c’est moins maîtrisé. La diversité apporte une richesse. Et même s’il y a des jeunes qui sont moins à l’aise avec l’art des mots qu’avant, ils côtoient des slameurs très confirmés. À Bordeaux, on a le champion francophone, deux champions du Sud-Ouest, le champion de France individuel…
 

Quelles sont les qualités requises pour être bon slameur ?

Il faut identifier une qualité chez soi et la développer : une plume, une énergie, une capacité à capter le public, une bonne impro… Il faut connaître cette qualité et se dire que ce sera notre force. Ce qui fera un bon slameur d’un point de vue artistique.
Mais ce qui compte avant tout, c’est la qualité humaine. La personnalité joue beaucoup. Si on est une bonne personne, les gens vont le sentir et une aura bienveillante se dessine autour du slameur.
 

Quels sont les moyens de diffusion des créations slam ?

Il y a trois associations principales dédiées au slam dans la région bordelaise. Elles sont complémentaires : une se concentre sur l’organisation des scènes, une sur la création de spectacles, et une, la nôtre, sur le développement humain à travers l’oralité.
La plupart des slameurs ont une pratique amateur. Les professionnels, eux, passent régulièrement  devant le public ; chaque deuxième samedi du mois au café Lectures Aléatoires [19 rue des Augustins à Bordeaux, NDLR]. Ils sont également présents sur internet à travers des vidéos sur Youtube.
 
 

"Les actions relèvent souvent de la performance et de l’éphémère"




Il y a donc une économie possible autour de cet art ?

Pas vraiment. Les actions relèvent souvent de la performance et de l’éphémère. Est-ce que c’est notre caractère ou est-ce que c’est l’économie que nous maitrisons pas encore ? En tout cas, nous n’avons pas d’autres moyens de diffusion à part nous-mêmes. Et c’est dommage. Quand on regarde en Allemagne, les slameurs ont une émission de télé qui leur est dédiée. Au Brésil, ils ont un flux sur internet qui leur permet d’avoir une diffusion mondiale. En Suisse, ils ont des émissions d’une ou deux minutes où ils réagissent à l’actualité du jour en slamant. En France, on a une idée du slam très liée à la musique et au spectacle.
 

Les slam est donc loin de devenir professionnel ?

Il y a deux points. Avec la crise de l’industrie musicale, il n’y a pas lieu de penser qu’un CD va faire gagner de l’argent à son auteur slameur. Mais il va peut-être gagner sa vie avec ses spectacles sur scène.
D’autres, comme nous, ont su décliner leur slam et leur art sur plein de choses différentes. Nous avons mis en place des activités et des interventions qui rémunèrent l’association qui, par la suite, fait des cachets d’intermittents à ses intervenants.
 

Bordeaux est donc une ville qui permet la croissance économique du slam ?

Oui. Depuis cette année, on a travaillé avec la métropole qui nous finance sur certaines actions sous forme de commandes comme des visites des quartiers ou des musées. La ville de Bordeaux nous a commandé deux visites. La ville de Pessac aussi. On peut s’y inscrire gratuitement sur les sites des mairies.
Nous avons le même service pour les particuliers. On vient de lancer une page facebook (1) qui propose des réunions en groupe de 20 à 40 personnes avec des listes de lieux assez larges et les gens peuvent choisir.
 

Pouvez-vous nous expliquer comment se déroulent ces visites ?

Elles sont ouvertes aux grands et aux petits. Il y a des visites de musées comme le musée d’Aquitaine ou le musée des Beaux-arts. On choisit des œuvres avec les responsables qui nous aident et nous donnent de la matière pour que l’on puisse écrire nos textes. On organise ensuite un parcours et on fait parler les œuvres. À la fin de la visite, on demande aux visiteurs de choisir eux mêmes et on improvise…
Il y a également des visites de quartiers comme les Chartrons, Saint-Michel et aussi le campus universitaire. On procède de la même manière. On est en contact avec les acteurs du terrain. Ils nous renseignent, ils nous donnent des idées. On fait également un vrai travail d’enquête et de documentation pour trouver des choses insolites. Durant la visite du campus, les gens n’imaginent pas ce qu’ils vont voir et ils sont vraiment surpris.
 

Comment se déroulent vos interventions dans les collèges et les lycées ?

Ce sont des médiations effectuées par nos Brigades d’Invasions Poétiques (BIP). Un slameur intervient dans les écoles selon une durée décidée avec la direction. Il met en place des cours et des ateliers et prépare les élèves à la coupe de France junior. La prochaine, elle est organisée par nous à Bordeaux le 5 et 6 avril 2018.
À cette occasion, on réunit tous les établissements qui ont des ateliers, ceux de notre association et les autres. On invite des jeunes de tous les pays francophones et des rencontres se mettent en place.
 
 

"Nous avons un projet en Allemagne, où le slam est utilisé pour lutter contre Alzheimer en stimulant l’activité cérébrale"




Est-ce que les élèves adhèrent ?

Complètement ! Si l’intervenant est motivé, il transmet sa passion aux élèves. Je prends le cas du collège Alouette à Pessac. Après notre intervention l’année dernière, les élèves ont participé à la coupe de France junior et ils ont décroché le premier prix. Les élèves de 3e qui sont arrivés au lycée cette année, demandent à avoir des ateliers slam et ils sont très enthousiastes. Ce sont eux qui portent le projet.
Certains rejoignent l’association. Ce qui fait de notre association la plus jeune de France. Nous avons des jeunes de moins de 18 ans qui veulent s’organiser et plusieurs postes à responsabilité sont confiés à des jeunes de moins de 20 ans.
On travaille aussi avec les adultes, dans les EHPAD par exemple. Nous avons un projet en Allemagne, où le slam est utilisé pour lutter contre Alzheimer en stimulant l’activité cérébrale. J’aimerais bien pouvoir faire la même chose en France.
 

Vous intervenez également librement dans les lieux et les espaces publics ?

C’est ce qu’on appelle l’Attentat verbal ! C’est une intervention spontanée. On va dans des lieux publics comme le tram et on déclame nos textes spontanément. On est deux ou trois pour une intervention de quinze à vingt minutes. On démarre toujours de la même manière : « Oyé oyé, éyo éyo, vous êtes victimes d’un attentat. Ceci est un attentat verbal. Non je ne parle d’un attentat vers la Suisse… » Ensuite, on improvise. Les gens réalisent qu’on parle de ce qu’ils sont en train de voir ou de vivre. Il y en a qui réagissent, d’autres non. Certains, petit à petit, lèvent la tête de leur smartphone et enlèvent leurs écouteurs. À la fin, tout le tram applaudit ! À l’occasion de Campulsations et à l’initiative du Crous, il y aura des interventions dans les trams qui seront financées pour la première fois.
 

Vous avez d’autres activités ?

Oui ! Des spectacles, des ateliers d’écriture… Les ateliers sont pour nous l’occasion de donner, de transmettre. On est plus proche de la personne. On ne met pas forcément en avant notre art, mais notre mouvement et notre façon de travailler.
Nous avons également des spectacles pour enfants. Par exemple « Freestyle for kids » a été conçu avec un beatboxer, Beasty. Il est le champion de France 2010, un des meilleurs du monde, et on a la chance de l’avoir à Bordeaux ! Nous avons en 2018, un projet qui sera produit par le théâtre Carré-Colonnes. J’ai aussi mon spectacle Le Sixième Verre avec des rappeurs du Togo. Après l’avoir joué en France, je vais prochainement le jouer en Allemagne. Et il y a bien d’autres choses encore à faire…

Tous les articles du dossier...