Nouvelles écritures création contemporaine

Les nouveaux lieux de la création : ma vision de la culture

Les nouveaux lieux de la création : ma vision de la culture

Centre des Arts d'Enghien-les-Bains©Mathieu Chattelier

Par Dominique Roland, directeur centre des Arts d’Enghien-les-Bains


Une culture ouverte à un monde qui l’est tout autant, se traduit aujourd’hui par une approche artistique transdisciplinaire. C’est ce que le Centre des Arts d’Enghien-les-Bains, première scène conventionnée en France sur les écritures numériques, souhaite incarner.
Se décrivant comme lieu de la convergence, il se positionne comme un « agrégateur » de projets artistiques hybrides. Dans ce sens, l’objectif est de favoriser l’émergence de nouvelles formes esthétiques, en lien à des enjeux de société.
Pour mémoire, rappelons que nous parlons d’un Art protéiforme, qui se définit d’abord par ses pratiques, celles qui combinent la fusion de différentes techniques, issues notamment des sciences et des technologies.
À mon sens, les Arts numériques ont modifiés, historiquement notre appréhension du monde, par une nouvelle perception augmentée de l’espace et du temps.

S’agissant de l’espace, Je crois que la question est de savoir comment nous nous situons et nous nous représentons le monde et la société. Il s’agit-là d’un changement de posture, dans notre rapport au territoire immédiat. Je veux dire à la fois celui dans lequel nous vivons, au sein duquel nous exerçons nos métiers, et finalement celui nous permettant de dialoguer en permanence avec un monde en extension. Cette situation procède de la capacité de décloisonner, et de relier les activités professionnelles traditionnellement sectorisées, au service d’un projet commun d’intérêt général. Elle représente alors un marqueur identitaire du territoire, à forte valeur ajoutée. À cet endroit, les Arts numériques jouent un rôle majeur, en permettant de réunir différents réseaux autour de stratégies de développement. D’un point de vue individuel, notre espace de vie s’élargit au-delà des frontières physiques et de l’environnement de travail, avec la mobilité des objets connectés que nous utilisons. Nous employons la géolocalisation, à l’exemple de projets de la RD, expérimentant la trace visuelle de notre présence, sur un parcours muséographique dans l’espace public. La narration produite par l’utilisateur est ensuite partagée sur les réseaux sociaux, avec d’autres participants. Nous sommes désormais face à la lecture d’un nouveau continent, et à une cartographie de notre territoire physique, pouvant s’interconnecter avec d’autres espaces virtuels, mentaux et physiques. Nous pouvons dire en l’occurrence parler d’espace augmenté, et interfacé avec la Ville monde.

Nous devons dès lors, nous interroger sur le statut qu’une culture créative revêt comme moteur de développement, et d’attractivité économique du territoire. De manière plus globale, il nous faut envisager comment celle-ci pourrait exercer sa compétence à de nouveaux territoires. Il s’agit ici de la question du déplacement des lieux de représentation symbolique de la culture vers l’espace public.

Nous ne sommes plus seulement dans une notion de la territorialité à travers un fléchage géographique de ses lieux de compétence, mais dans un espace augmenté, traversé par les enjeux organiquement liés au développement de la méta cité. La culture ne peut dans ce contexte de mutation des métiers, des pratiques, des langages, des usages, et des comportements, être restreinte à une adresse : médiathèque, théâtre, cinéma, musée… Son périmètre d’intervention s’étend à l’ensemble de ce qui compose la marque génétique d’un territoire : la ville, l’agglomération, le département, ou la région. Elle s’inscrit avec la création numérique, en termes de prospective, notamment dans les domaines suivants : économie, emploi, formation, social, éducation, urbanisme, tourisme.

De ce point de vue, nous assistons à un changement de paradigmes, porteur à terme d’un nouveau gisement de richesses. Il apparaît dès lors indispensable de sortir de la sanctuarisation des lieux de diffusion culturelle et de considérer l’espace public dans son ensemble comme un site potentiel de programmation des Arts numériques. Cette démarche s’inscrit dans une nouvelle forme de réinvention du lien social. C’est ce qu’autrement dit nous appelons les humanités digitales. Devant l’aménagement d’un espace social réduit au seul périmètre mural de l’habitation familiale où notre intermédiation au monde se joue sous le triptyque : fauteuil, table, télévision, il convient de penser l’aménagement de nouveaux espaces collectifs « augmentés », de les positionner en de véritables carrefours de rencontre ou d’activités intergénérationnelles, tels que murs connectés de téléprésence entre campus universitaires et entreprises, maisons de retraite et médiathèque, les gares et les aéroports interconnectés transformés en portes d’entrée des villes.

Par ailleurs, plusieurs formes artistiques, identifiables sous la forme d’installations interactives et inscrites sur un parcours scénographique changent désormais le statut du spectateur en référence à sa relation contemplative à l’art. Le visiteur peut désormais instaurer un dialogue interactif avec l’œuvre, à travers la capture de son mouvement corporel (tracking), ou encore de manière tactile sur un écran monumental. À partir du programme conçu par l’artiste, il peut également générer de nouvelles formes graphiques, ou sonores. Nous pouvons à cet endroit situer le numérique comme un Art de l’expérience. Sur cette question de l’espace, formant une géographie augmentée du nouveau « continent », je pense que nous assistons à un changement de statut de spectateur acteur, à celui de spectateur explorateur.
Concernant le temps, je choisis ici l’exemple de la mise en œuvre d’une application sur smartphone d’une application mobile en géolocalisation, destinée à développer l’attractivité touristique de la ville, à partir de ses atouts patrimoniaux. Comment en effet montrer l’invisible qui se cache derrière le monde physique. Or l’histoire nous a habitué à une lecture chronologique des différentes époques qui sédimentent un paysage urbain. C’est ce que les ouvrages édités à cet effet nous enseignent au fur à mesure que l’on tourne les pages. Les formes de narration numérique, elles, reposent sur des fondements bien différents en nous invitant à lire sur une seule et même page « tactile », l’histoire d’une architecture remarquable, en nous montrant visuellement et simultanément son iconographie originale, comparée in situ à sa transformation, ou même à sa disparition. Cette posture se complète également aujourd’hui à travers nos modes culturels de lecture, influencés par les modes d’écriture apparues dans le cinéma et la dramaturgie, autour de la discontinuité narrative. Nous pouvons ainsi envisager une narration historique d’une ville, non plus verticalement, mais horizontalement en temps réel, sur une seule et même page. De nombreux artistes numériques travaillent à des processus d’écriture, dans lesquelles l’utilisateur détermine lui-même la temporalité de son exploration de parcours. Concernant les espaces de téléprésence dédiés à l’espace public, il est également ici question à des modifications de la perception du temps. Lors de la 5e édition de la biennale internationale des arts numériques, j’avais scénographié une performance en temps réel, réunissant à travers une fenêtre de téléprésence, deux marchés de poisson en activités entre Osaka (Japon) et Enghien-les-Bains (France). L’interaction se produisait à la fois entre les publics et les maraîchers en temps réel, malgré huit heures de décalage horaires et la distance qui les séparaient.

Version intégrale de l’article paru dans Éclairages n°1

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