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10 04 2017

Les imaginaires autobiographiques

Propos recueillis par Christophe Dabitch


Les imaginaires autobiographiques

Viken Armenian – Photo : Quitterie de Fommervault / Écla

Alors qu’il s’apprête à tourner son deuxième court-métrage dans les Landes, cette fois-ci sur la côte et non dans la forêt comme le précédent, Viken Armenian travaille au chalet Mauriac sur son premier long-métrage, Taymour et Yasmin.

Christophe Dabitch – Vous avez tourné votre premier court-métrage dans les Landes, c’était une volonté ?
 
Viken Armenian – Mon film était produit par Bobi Lux, une société de production implantée à Bordeaux. Le choix des Landes s’est surtout posé quand on a obtenu l’aide de la Région et du Département, cependant si l’on a sollicité l’Aquitaine c’était parce qu’on savait que la commission soutenait un cinéma exigeant. Silence du léopard a pour cadre un lieu imaginaire et fantomatique, il n’est pas ancré dans un lieu particulier mais la forêt des Landes a énormément nourri le film. On a découvert des paysages très cinématographiques. La maison du tournage, par exemple, avait une histoire singulière qui me parlait beaucoup. Elle a été construite dans les années 1860 par une famille d’origine française qui était partie aux États-Unis, en Louisiane, puis qui avait fui la Guerre de Sécession pour revenir dans les Landes. Un mariage des architectures se retrouve dans la maison. Cette histoire coloniale lointaine charriait des fantômes qui résonnaient avec ce film que j’envisageais comme spectral. On cherchait aussi des étangs assez mystérieux, étranges, et on a trouvé un endroit, une forêt un peu décharnée qui a sans doute subi une tempête et qui dégageait une forte atmosphère de bayou. C’était pour moi presque la découverte d’un territoire imaginaire, un territoire de cinéma.
 
On apprend dans le film que votre personnage principal vient d’ailleurs mais on ne sait pas d’où, un portrait de sa sœur en treillis militaire est accroché dans la maison.
Il y a des choses très implicites qui sont liées à des parts autobiographiques, c’est plus un imaginaire autobiographique. Je suis d’origine arménienne, je suis né au Liban, j’y ai grandi durant la guerre, jusqu’à mes seize ans, en 1989. La présence des milices et des tenues militaires dans le quotidien m’a beaucoup habité. Ce n’est pas pour moi une résonnance politique mais fantomatique de cette époque.
 
La forêt joue un rôle important dans votre film.
Ce n’est pas forcément pensé et articulé mais il y a dans tous mes projets une certaine matière animiste qui est présente. Dans ce film, quelque chose va vers le dénudement. J’ai fait beaucoup de recherches sur ce que la forêt représente dans l’imaginaire occidental. On l’a souvent projeté comme le lieu des dangers, de la peur, de l’angoisse ; dans d’autres cultures on pourrait dire aussi le lieu des fantômes. En Europe, au Moyen Âge, c’était aussi le lieu des bannis ou des sorcières. La forêt que j’ai voulu représenter dans mon film est une forêt sauvage, non domestiquée ; a priori tout le contraire des landes, mais même si les forêts des landes ont été faites par la main de l’homme, elles s’y prêtaient très bien.
 
Quel est votre parcours ?
J’ai surtout fait des études de philosophie et un peu de droit aussi. Après, j’ai navigué dans le monde du cinéma en travaillant sur des films d’amis et en écrivant des documentaires. J’ai écrit un premier long-métrage qui m’a pris un certain nombre d’années mais qui ne s’est pas fait. C’est après cette expérience que j’ai voulu écrire un court-métrage, le plus simple possible, en me donnant pour seule contrainte l’unité de lieu et de temps. Et maintenant après la réalisation de Silence du léopard je travaille sur plusieurs projets en parallèle. La cinéphilie a aussi été très importante dans ma formation. J’ai regardé beaucoup de films. Dès l’adolescence à Beyrouth. C’était pour moi presque comme une grille de lecture du monde. Beyrouth, à cette époque, et encore aujourd’hui est une ville qui procure des sensations très cinématographiques, cela résonnait. J’ai l’impression de faire partie d’une génération où le cinéma a été important dans le processus d’apprentissage.
 
Vous ne souhaitez réaliser que les films que vous écrivez ?
Il m’est inconcevable de ne pas écrire un film que je réalise, pour l’instant du moins.
 
Qu’avez-vous appris sur ce premier film qui va vous servir pour le deuxième ?
Surtout des questions pratiques sur l’organisation du tournage et du temps de travail. On n’a pas trop le temps de chercher pendant le tournage. C’est un peu triste. Idéalement, j’aimerais pouvoir chercher sur le moment le cadre qu’il faut, le point de vue, expérimenter. Mais ce n’est pas possible dans l’économie du cinéma.
 
Pouvez-vous nous parler du projet pour lequel vous êtes en résidence ?
C’est est un long-métrage, Taymour et Yasmine, qui raconte l’histoire de deux Syriens, une jeune femme et un jeune homme, qui traversent le Sud de la France à moto. Ce n’est pas un couple ; il est gay, et elle est vaguement amoureuse de lui, ils se connaissent depuis peu. Ils se sont rencontrés sur un bateau entre la Turquie et la Grèce. Le film commence alors qu’ils viennent d’arriver en France. On comprend qu’il a perdu un être cher, sans doute son amoureux, avec lequel il formait un groupe de rock en Syrie. Le film se passe entre le Pic Saint-Loup et les salines de Camargue Une région importante pour le récit, qui n’est pas choisie arbitrairement. Et c’est l’histoire de l’errance mélancolique de ce couple qui n’en est pas un et qui est dans l’impossibilité de se reconstruire. Ce sont deux personnages un peu décalés par rapport à l’imagerie que l’on projette habituellement sur les migrants. Ils se caractérisent surtout par un côté très « romantique ». Alors que Yasmine est une femme très vive, très énergique, dans un instinct de survie, Taymour, lui, a beaucoup plus de mal à surpasser son deuil, sa mélancolie. Il est dans une forme d’impossibilité de faire qui me rappelle un peu Bartleby, le personnage d’Herman Melville qui a toujours été très important pour moi.
 
Que vous permet une résidence d’écriture ?
Je suis à une version assez avancée, je réécris surtout pour rendre mes personnages plus ambivalents et construire des dynamiques avec plus de précision. La résidence me permet de ne pas être sollicité en permanence. Je n’arrive pas à me plonger dans l’écriture dans des journées morcelées. J’aime cette possibilité de se couper de toutes les obligations sur une certaine durée pour me concentrer uniquement sur l’écriture ; rien faire d’autre.
 
 

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