19 11 2019

Les Francophonies, des écritures à la scène : une autre manière de dire le monde

Propos recueillis par Sophie Léonard


Les Francophonies, des écritures à la scène : une autre manière de dire le monde

Photo : Christophe Pean

L’année 2019 a été une année de changements pour Les Francophonies, avec l’arrivée d’un nouveau directeur, Hassane Kassi Kouyaté, et l’annonce d’un nouveau projet pour cette structure nommée en mars 2019 "pôle francophone de référence" en France par le ministère de la Culture, au côté de la Cité internationale des arts à Paris et de La Chartreuse, à Villeneuve-lès-Avignon.

 
Vous êtes arrivé depuis le début de l’année et déjà beaucoup d’évolutions sont en perspective pour Les Francophonies. Pourriez-vous nous parler de votre projet ?
 
Il est important de parler de ce qui m’a amené à faire deux festivals et qui induit aussi le changement de nom. Je ne souhaite pas balayer le travail qui a été fait jusqu’à maintenant, au contraire, je tiens à lui rendre hommage. Cependant, je pense que compte tenu de la situation politique et artistique actuelle du pays et même du monde, les choses devaient évoluer. Plusieurs lieux se sont ouverts à ces écritures francophones et scéniques, à ces créateurs. Plusieurs, mais pas assez à mon goût. Avant, il n’y avait que Limoges et le Tarmac. On ne peut plus travailler de la même manière. Je me suis rendu compte que quand on disait "Festival des Francophonies en Limousin", on ne faisait référence qu’aux dix jours du festival d’automne. Cela ne rendait pas justice au lieu et au projet et les gens s’interrogeaient sur la nécessité d’une équipe de 8 personnes et d’un budget si important pour organiser dix jours de festival. Il fallait parler de tout le processus : d’où le nom "Les Francophonies, des écritures à la scène". Le changement de région, du Limousin à la Nouvelle-Aquitaine, entraînait le besoin de revoir ce nom.
 
Je suis également parti d’un autre constat. Malgré tout ce qui se passe en automne, il n’y avait que deux ou trois lectures, dans une salle mythique mais petite, au théâtre Expression 7, où se retrouvaient principalement les initiés qui avaient réservé bien à l’avance. On sent pourtant un engouement, une envie autour de ses lectures et j’ai donc souhaité repenser notre façon de faire. Bien entendu, il existait Nouvelles-Zébrures mais j’ai voulu réaffirmer les écritures, réaffirmer la Maison des auteurs, car pour créer il faut écrire, partir des histoires, on ne peut pas en faire fie. Il était important de valoriser d’avantage l’écriture et surtout de la mettre à la disposition du maximum de personnes possible. Par ailleurs, une écriture scénique est un nouveau texte. Le metteur en scène allie le texte, la musique, la lumière, les costumes, la scénographie, le jeu des acteurs pour en faire une nouvelle écriture. On peut adhérer ou non à cette nouvelle œuvre, elle peut ne plus nous convenir, alors même qu’on a aimé le texte d’origine. Il était donc important pour moi de donner la chance au public d’entendre le texte, hors écriture scénique. Aussi car l’écriture reste une voie pour amener les gens vers le théâtre.
 
Fort de ces constats et analyses, s’imposait un autre événement autour des écritures. Nous avons décidé de rester sur la période de mars, qui était celle de Nouvelles-Zébrures et le mois de la Francophonie et de revoir le nom des manifestations pour plus de cohérence : on aura donc à présent deux festivals bien affirmés : les Zébrures de printemps, axées sur les écritures, et les Zébrures d’automne, sur la scène et le spectacle vivant. Je n’ai rien inventé mais j’ai souhaité renforcer le travail qui avait été fait. Les écritures, lectures, créations étaient déjà au cœur des événements. J’ai voulu développer un peu plus les rencontres professionnelles, les débats, conférences, colloques, formations, qui seront organisés pendant les deux festivals avec le partenariat du Pôle francophone.

 

"Pour que ce festival vive et qu’il soit populaire, au bon sens du terme, il lui faut un lieu ouvert à tous les âges et toutes les catégories professionnelles, un lieu de partage, de création, de recherche."

 
Enfin, j’ai constaté une sorte de consanguinité dans le milieu artistique. On retrouve souvent les mêmes spectateurs à Avignon, à Cologne. Je veux décloisonner le maximum possible les publics et les faire se rencontrer. La question d’un lieu de vie unique pour le festival, où les gens se retrouvent entre les représentations, était donc très importante pour moi. Si pendant dix jours des personnalités politiques, des jeunes en formation, des professionnels en phase de création, sont tous présents au même endroit, ils finissent par se parler, échanger, comprendre la place de chacun et apprendre à se connaître. L’ambition est de trouver un lieu pérenne pour Les Francophonies. Cette année, pour les Zébrures d’automne, nous avons un lieu provisoire qui est la Caserne Marceau. Pour que ce festival vive et qu’il soit populaire, au bon sens du terme, il lui faut un lieu ouvert à tous les âges et toutes les catégories professionnelles, un lieu de partage, de création, de recherche. J’ai souhaité diversifier davantage les lieux de représentation des spectacles en créant de nouvelles manifestations telles que "Un instrument, une voix" ou "La nuit de la Francophonie" qui va se passer dans les lieux les plus divers possible, de 18 h à 6 h du matin. Enfin, le spectacle d’ouverture des Zébrures d’automne sera dorénavant toujours un spectacle participatif, en lien avec des associations et en passant commande à un créateur. Cette année, c’est l’artiste martiniquaise Josiane Antourel qui a créé Rituels vagabonds, un spectacle de danse participatif et collectif.
 
 
Quelle sera la place de la création au sein des Francophonies et de ces deux festivals ?
 
Dans les trois ans à venir, l’objectif est d’arriver à un festival de première en France, exclusivement porté sur la création. Historiquement, Limoges a toujours été le lieu où l’on venait découvrir une autre manière de dire le monde, avec des personnes qu’on n’avait pas l’habitude de rencontrer. Je veux recentrer notre travail sur cet objectif. Beaucoup de lieux ont ouvert au cours des dernières années, notre but à nous est de rester un lieu de recherche, de création, de découverte, avant d’être un lieu de diffusion.
 
L’ambition est de travailler chaque année en mettant l’accent sur des zones géographiques différentes. La francophonie que je veux défendre est une francophonie plus ouverte, qui va tenir compte des créateurs à partir de la langue française, quelle que soit leur nationalité. Cela ne m’intéresse pas de savoir si un créateur vient d’un pays membre de l’OIF ou francophone, seul m’importe sa langue d’écriture. Nous allons d’ailleurs travailler sur la question des langues et avoir une "langue invitée" pour chaque festival avec des spectacles et lectures sous-titrés en français à partir de l’année prochaine. On ne peut pas parler de francophonie sans parler des autres langues. Lorsqu’on pense à partir d’une autre langue, on enrichit le français. En 2020, la zone mise à l’honneur sera l’Afrique et en 2021, l’Asie et le Moyen-Orient. On va entendre de l’arabe par exemple, du tamoul. En 2022, ce seront les francophonies dites "évidentes" : Belgique, Québec, Suisse, etc.

 
Vous êtes vous-même un créateur, à la fois comédien, conteur et metteur en scène et vous avez toujours poursuivi votre création en parallèle à vos postes de directeur. Travaillez-vous aujourd’hui à un nouveau projet et est-ce important à vos yeux de pouvoir continuer à le faire ?
 
Je suis, en effet, en train de mettre en scène une adaptation de Congo, une histoire, de David Van Reybrouck, par Mohamed Kacimi. Cette création sera présentée aux Zébrures d’automne en 2020. Je travaille avec trois musiciennes : une guitariste malgache, une batteuse guadeloupéenne-martiniquaise et une bassiste congolaise, ainsi que deux acteurs congolais. Nous aurons la chance de bénéficier de plusieurs temps de résidence : au théâtre ouvert à Paris en novembre 2019, en mai à La Chartreuse et à l’OARA en août 2020. Il s’agit d’un gros projet et d’un défi en matière d’adaptation car il faut réussir à raconter 200 ans d’histoire du Congo en deux heures et demie sous la forme d’un documentaire. L’aspect théâtral doit fonctionner alors que ce n’est pas écrit comme du théâtre. Après avoir beaucoup travaillé sur de la fiction, j’ai eu besoin de passer au théâtre documentaire. Mon objectif est de faire connaître des auteurs.
 
*Entretien réalisé fin août, avant l’édition 2019 des Zébrures d’automne.
 

Plus d'informations sur Les Francophonies : lesfrancophonies.fr
 

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