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03 05 2017

Les éditions Akileos, Ian Culbard et François Bon autour de Lovecraft

Propos recueillis par Romuald Giulivo


Les éditions Akileos, Ian Culbard et François Bon autour de Lovecraft

LovecraftHoward Phillips Lovecraft (1890 – 1937), considéré comme le plus grand écrivain fantastique américain après Edgar Allan Poe, est mort il y a tout juste quatre-vingts ans. Auteur de nouvelles, mais aussi de plusieurs romans, poésies, essais et une correspondance immense, le reclus de Providence a imaginé à travers son œuvre un monde tentaculaire, un univers horrifique peuplé de créatures tout droit sorties de nos fantasmes nocturnes, une cosmogonie de dieux anciens et aveugles, que ses admirateurs appelleront plus tard le mythe de Cthulhu – du nom d’une de ses plus célèbres histoires.
Si le succès de son œuvre ne s’est jamais démenti depuis sa disparition, il s’est longtemps bâti, notamment en France, sur un immense malentendu, celui d’une légende de poète maudit et un folklore inventé par ses continuateurs. Heureusement, depuis plusieurs années – sous l’influence de ST Joshi aux USA et François Bon en France – on redécouvre Lovecraft. On balaie le mythe, évacue la légende et surtout on sort son œuvre du cadre trop strict de la littérature de genre, on envisage son cosmicisme et son matérialisme comme une véritable philosophie et on le considère enfin tel qu’il le mérite, soit un écrivain américain crucial, au même titre que Hemingway, Faulkner ou dos Passos.
L’anniversaire de sa mort est donc l’occasion de se pencher sur son œuvre et ses influences aujourd’hui à travers plusieurs rencontres : Emmannuel Bouteille, éditeur chez Akileos où Lovecraft à une place à part, Ian Cublard qui a adapté plusieurs nouvelles du maître, et enfin François Bon qui, de passage au Salon du livre de Dax, a livré une leçon sur Lovecraft.

Par delà le mur éditorial,
entretien avec Emmanuel Bouteille

Installées maintenant depuis plusieurs années en Aquitaine, les éditions Akileos n’en finissent pas de creuser un sillon précieux, en mêlant la bande dessinée de genre, le roman graphique, le comics ou les livres de cinéma. Dans cette apparente profusion, toujours guidée par la passion et l’exigence, on retrouve plusieurs titres fortement liés à l’œuvre de Howard Philips Lovecraft, pour lequel Emmanuel Bouteille, cofondateur de la maison, entretient un intérêt depuis longtemps. Ce dossier autour du reclus de Providence était donc l’occasion rêvée de revenir sur le parcours unique de la maison.

Romuald Giulivo – Après 14 ans d’existence, quel regard portez-vous sur la ligne éditoriale d’Akileos ?
Emmanuel Bouteille – Nous n’avons jamais tenu à établir une ligne éditoriale – tout du moins consciemment. Avec Richard (NDLR : Richard Saint-Martin, cofondateur d’Akileos avec Emmanuel Bouteille), nous voulions avant tout faire des livres qui nous plaisent.
Nos deux axes de travail sont d’une part la traduction d’auteur du monde entier, d’autre part des créations qui ont, au fil des années, pris de plus en plus de place dans notre programme. Pour le reste, rien n’a jamais été figé. Nous sommes persuadés que nombre de lecteurs ont des goûts bien plus éclectiques que ce que l’on veut nous faire croire. C’est la machine éditoriale de masse qui cherche à les faire entrer dans des cases. Quand je regarde ne serait-ce que ma bibliothèque personnelle, il y a des choses très différentes. Et c’est dans cette idée que je veux être éditeur. Travailler selon mes goûts forcément divers, selon mes coups de cœur. Je peux ainsi une fois faire du polar, une fois de la science-fiction, une autre fois un récit contemporain. Je peux faire des petits formats, des grands formats, rien n’est interdit – quitte à parfois pousser les représentants à s’arracher les cheveux.
Au bout de 14 ans, il est toutefois évident que des lignes de force se dessinent. Je ne l’analyse pas trop, ce sont plus les lecteurs ou les professionnels qui nous le font remarquer en nous disant que tel ou tel projet serait bien chez nous. Je ne souhaite pas trop me poser ce genre de question, je veux conserver un œil le plus neuf possible lorsque j’ouvre un projet. Je ne suis jamais dans une recherche spécifique, et nos différents livres autour de Lovecraft en sont d’ailleurs un exemple typique.

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Il y a effectivement plusieurs titres, plusieurs auteurs chez Akileos qui se sont penchés sur l’œuvre du reclus de Providence...
J’étais plus jeune un grand lecteur des nouvelles de Lovecraft et j’ai pas mal pratiqué le jeu de rôle, un média qui a beaucoup popularisé son travail. Nous avions ainsi travaillé avec un auteur allemand, Reinhard Kleist, dont nous avions publié une série vampirique. Celui-ci avait déjà réalisé une adaptation de quatre textes courts de Lovecraft, dont Les Rats dans les murs, et il m’a semblé naturel de le traduire afin d’approfondir une collaboration déjà bien entamée. Cela a été notre premier projet ayant trait à l’univers de Lovecraft.
Ensuite nous avons publié U-291, un projet qui nous a été proposé. C’est l’adaptation d’une nouvelle de jeunesse et le livre a bien marché, ça a été notre premier grand succès de création. C’était le moment où l’œuvre de Lovecraft venait de tomber dans le domaine public, entraînant une actualité éditoriale assez riche, et les auteurs étaient de vrais passionnés de leur sujet.
 
Comment vous êtes-vous lancés dans les projets très ambitieux de Ian Culbard ?
Nous avions travaillé avec un éditeur anglais pour traduire une collection d’adaptation de Sherlock Holmes, dessinés par Ian Culbard. En discutant avec Ian, que nous avions invité en France pour le lancement, il m’a parlé de son projet autour des Montagnes hallucinées, un texte majeur dans l’œuvre de Lovecraft. Connaissant son graphisme, qui n’est pas l’image classique, sombre et désespérée que l’on peut se faire d’une histoire lovecraftienne, j’ai trouvé le contrepied très intéressant. Le projet n’était pas encore sorti en Grande-Bretagne, mais nous nous sommes très vite greffés dessus. Ensuite sont venues les adaptations de L’affaire Charles Dexter Ward, Dans l’abîme du temps et La Quête onirique de Kadath l’inconnue – quatre récits au total, que nous ressortons aujourd’hui sous forme de recueil, avec une couverture inédite.
 
Pour en revenir à la question de votre ligne éditoriale, ne trouvez-vous que, entre ces adaptations de Lovecraft et par exemple vos beaux livres sur la Hammer, se dessine tout de même une préoccupation autour de la culture « pulp » 2, dans ce qu’elle avait de plus noble ?
Il y a certainement une ligne de force, même si elle n’est pas entièrement consciente. Avoir publié Les Contes de la crypte, ou même les Making-of des Star Wars – Lucas est un grand fan des AC Comics des années 50 –, ce n’est pas un hasard, je pense. Ou même, dans un autre registre, la série de Guillaume Griffon, Apocalypse sur Carson City, qui puisse ses influences dans la série B. D’ailleurs, Guillaume a également en projet une adaptation du Cauchemar d’Innsmouth, qui est ma nouvelle préférée de Lovecraft. Je le presse régulièrement sur le sujet... !
Mais cela reste l’une des facettes parmi d’autres de notre catalogue. Nous faisons aussi des choses radicalement différentes. Et si notre diversité éditoriale peut parfois être un désavantage en terme commercial, je crois toutefois que, après 14 ans d’existence, notre souci qualitatif commence à nous constituer une identité. Cela me va si, quelque part, les lecteurs voient d’abord le livre plutôt que l’éditeur. Et puis l’on s’aperçoit que chez nos premiers prescripteurs, c’est-à-dire les libraires, notamment les libraires indépendants, nos choix commencent à être compris, entendus. C’est là notre plus grande satisfaction.

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1. Auteurs : Florent Calvez, Rotomago
2. Les pulp magazines étaient des publications peu coûteuses et de piètre qualité, très populaires aux États-Unis durant la première moitié du xxe siècle. Ces magazines publiaient principalement des récits illustrés de science-fiction ou de fantastique. Beaucoup de grands auteurs de l’imaginaire y ont fait leurs armes.


www.akileos.com
 

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  • I am Lovecraft / Entretien avec François Bon


    Entré de façon magistrale en littérature avec Sortie d’usine en 1982, François Bon se consacre depuis à la littérature sous toutes ses formes. Romancier, dramaturge, scripteur, essayiste, il est de tous les territoires où la littérature s’invente, notamment sur Internet ou dans les ateliers d’écriture. Depuis 2010, il est tombé en Lovecraft comme on pourrait dire. Lectures, traductions, essais, analyses, vidéos... : François Bon redonne par tous les moyens à sa disposition une vision neuve de l’un des plus grands auteurs américains, de littérature fantastique et de littérature tout court.

    Romuald Giulivo – Vous évoquez souvent comment vous avez redécouvert Howard Philips Lovecraft, à l’occasion d’un passage à Providence et en constatant comment l’ambiance, l’identité de cette ville, au final assez anodines et éloignées de l’image que l’on peut s’en faire à la lecture des nouvelles de l’écrivain américain, vous ont amené à reconsidéré son travail. Mais comment s’est passée votre première rencontre avec Lovecraft et qu’en gardiez-vous des années plus tard pour qu’une force (indicible ?) vous amène à sortir de la voie rapide pour un arrêt à Providence ?
     
    François Bon Ce n’est pas de la triche : c’est la recherche de Lovecraft à Providence qui m’a brutalement fait comprendre que le fantastique de Lovecraft était lié à l’idée de la ville, et que sa vie avait été celle d’un écrivain. Le souvenir justement était vague, déceptif, parce qu’il manquait de langue. Autant la prose de Poe, celle de Melville dispensent des lumières noires, multiples, acérées, le souvenir que j’avais des histoires de Lovecraft était gris, mou, en dehors du canevas des histoires. Des livres de rencontre, lus chez des amis, ou échangés au lycée dans l’adolescence, qui ne m’avaient pas donné envie d’y revenir. Pour qui écrit c’est toujours un moment privilégié d’aller à la rencontre de comment un auteur vit et travaille, c’est même un peu une enquête systématique. Sauf que là, une fois découverte comme était banale la « maison maudite » de Benefit Street, j’ai voulu le relire, en anglais cette fois, et ça a été le choc.
     
    Il était de notoriété publique que les traductions existantes de Lovecraft en français étaient très contestables. Est-ce cet état de fait qui vous a donné envie de retraduire ou une volonté de pénétrer plus loin dans l’analyse de la phrase « lovecraftienne » ?
    Non, absolument pas. C’est juste le plaisir personnel, le défi que ça représente. Par exemple Lovecraft utilise volontairement la syntaxe anglaise du XVIIIe siècle, ce qui donne cet effet si particulier de distanciation, et chaque personnage utilise un registre de langue lié à son état civil. L’hydrographe de Couleur tombée du ciel, le prof de droit de Dans l’abîme du temps. Ces registres sont très distincts et il faut les respecter – mais prendre à Saint-Simon les tournures de notre propre XVIIIe ou bien, un siècle après Lovecraft, recréer cet effet à partir par exemple de Baudelaire traduisant Poe ? Je n’ai jamais remis le nez dans les traductions françaises. Une des caractéristiques de notre langue, née plus tôt que ses voisines, c’est d’avoir constamment à retraduire, ce qui n’est pas le cas de l’anglais ou de l’allemand. En traduisant, on a une expérience du texte radicalement différente de la lecture simple. En revanche, j’ai un très grand respect pour Jacques Papy, décédé en 1968, le premier traducteur de Lovecraft, aussi traducteur de Bierce, Stevenson et d’autres. Mais Papy n’avait à sa disposition que les textes simplifiés de Derleth1 dans ses premières éditions de l’Après-Guerre, que les premières éditions françaises élaguent encore (l’édition Laffont de Francis Lacassin, début des   années 70, les fera compléter par d’autres traducteurs, au prix de belles incohérences). D’autre part, pour traduire il faut connaître l’auteur et son contexte. Aucune commune mesure avec ce qu’on sait aujourd’hui de Lovecraft d’une part, mais aussi de ses amis, de Weird Tales2, de l’époque, notamment le contexte intellectuel d’après la Grande Dépression, et le rapport des US aux populismes européens, dont Hitler jusqu’à la bascule de 1934. Très concrètement, je ne traduis pas les mêmes textes que Papy. L’exemple le plus frappant c’est Dans l’abîme du temps, manuscrit approximativement dactylographié par Barlow3, sans révision par Lovecraft, que Derleth réadapte à son tour. Peu avant son suicide à Mexico, en 1952, Barlow avait laissé ce manuscrit à une de ses étudiantes. Après le décès de celle-ci, en 2004, sa sœur découvre à Hawaï cette liasse sans savoir ce que c’est, et a l’intelligence de remonter la piste… La version complète de Dans l’abîme du temps n’existe que depuis 2011. L’édition critique actuelle de référence pour les œuvres principales, The annotated Lovecraft, date de 2015...

    Bon-HeBon-CouleurBon-CthulhuBon-Abime











    Il y a quelque chose de très étonnant dans la sélection des premières nouvelles sur lesquelles vous vous êtes penché. On y retrouve des grands classiques, mais aussi des textes d’ordinaire peu estimés, auxquels vous redonnez un éclat surprenant. Comment s’est effectué ce choix ?
    Pour moi, le premier rapport à une phrase de Lovecraft, quand on avance une traduction, c’est quasi des mots croisés. Toutes les interrogations surgissent à la fois. J’ai commencé par des textes qui me semblaient poser la question de la ville, de l’urbain, et progressivement celle du livre, la permanence d’une bibliothèque maudite. Il m’a semblé important aussi, mais c’est parce que je les découvrais à mesure dans leurs enjeux, de reconstituer un peu du « laboratoire » de Lovecraft, textes à motifs récurrents, souvent amorcés dès 1920, et qui seront l’amorce des grands récits d’après 1930. La question de l’écriture y est toujours présente en abîme, de façon réflexive. La relation à Poe, Baudelaire, Dunsany4 s’y exprime de façon souvent plus centrale. Après, il y a un autre critère : je sais qu’au terme de ce parcours Lovecraft, je traduirai la fameuse Quête en rêve de Kadath l’inconnue. Pour l’instant, je n’y suis pas encore. Chaque texte est une étape pour conquérir le suivant. Bizarrement, les textes les plus emblématiques, comme L’appel de Cthulhu ou Montagnes de la folie, ne sont pas les plus indémêlables. Par contre, les structures de temps, dans un référent en permanence variable, quand on essaye d’aborder Dans l’abîme du temps (tout à la fin, le narrateur, descendu dans les ruines d’une ville pré-humaine, découvre un texte rédigé de sa propre main…), quand la langue s’est toujours construite sur la linéarité habituelle du temps, il y a de quoi devenir fou. J’ajoute pour finir que certains textes considérés trop souvent comme maladroits, ou secondaires, peuvent être d’une importance capitale pour la compréhension de l’écriture « lovecraftienne », je pense à cette nuit blanche dans New York au terme de laquelle, dans un carnet acheté 10 cts à 7 h du matin, assis dans un parc public, il écrit d’une traite sa nouvelle Lui (He)…
     
    Vous effectuez depuis le début de votre travail sur Lovecraft, une véritable exploration de ses productions considérées jusque-là annexes, notamment sa formidable correspondance, dont les publications réalisées ces dernières années par S.T. Joshi5 nous offrent enfin une vision précise. Comment ces lectures éclairent-elles et enrichissent-elles votre travail de traduction ?
    Je crois qu’un des points actuels les plus décisifs, pour Lovecraft (comme d’ailleurs pour Kafka, Proust ou Flaubert) c’est de considérer l’œuvre comme écosystème. Interroger l’écriture même. L’autre point commun avec Kafka, c’est qu’une grande part de l’œuvre, les poèmes, une bonne part des grands récits, tout ce qu’il a ébauché aussi côté de la « non fiction » (ses étranges guides de voyage « travel logs » qui auraient peut-être été un de ses projets majeurs sans sa mort prématurée) est inédite à sa mort. Voici un auteur pour lequel on n’a presque aucun document biographique de ses 20 ans à ses 29 ans, jusqu’au décès de sa mère mais de 1920 jusqu’à sa mort, en 1937, l’écriture est un flux quotidien – lettres, cartes postales, mais aussi système de lettres tournantes collectives, circulation de manuscrits –, probablement 35 000 lettres et cartes en estimation basse – environ 6 000 sont accessibles aux chercheurs à la John Hay Library6 et environ 2 000 sont publiées. Certains ensembles irrémédiablement détruits (les lettres à Sonia), d’autres qu’on continue d’exhumer. Depuis une dizaine d’années, S.T. Joshi a repris le chantier de la publication de la correspondance en l’établissant correspondant par correspondant – Kleiner, Galpin, Morton, Derleth et d’autres –, et déjà disponibles les deux ensembles majeurs que sont la correspondance avec Barlow, et surtout Robert Howard7, qui se suicide en 1934. Pour l’année 1925, celle où il vit seul à Brooklyn, on a d’autre part la chance d’un carnet où il note au quotidien tout ce qu’il fait, mange, dépense, ses itinéraires, ses conversations, ses lectures, y compris le coiffeur ou parfois les douches, et bien sûr l’écriture. Et chaque semaine il le développe dans une lettre à ses tantes de Providence. C’est probablement un cas unique d’auteur dont, à 90 ans de distance, on peut reconstituer tout l’emploi du temps en tant qu’écrivain, et le corroborer par des témoignages comme ceux de Belknap Long ou George Kirk, son « coloc ». Paradoxalement, et pareil pour Kafka, quand Lovecraft s’embarque dans un récit, on a moins de traces. Je crois que c’est moins un chantier pour aider à la traduction, qu’un chantier en soi sur la naissance même de l’écriture et de l’imaginaire, d’autant plus fascinant pour nous qu’il s’agit d’un écrivain sans livre, dans un flux d’écriture quotidien, et publiant quasi essentiellement dans des magazines mensuels bon marché. Tout cela nous concerne au plus près. Je dirais presque que l’importance de retraduire, c’est pour re-contextualiser la genèse de chaque texte dans cet ensemble massif et continu. Reste à savoir ce qu’on peut faire côté français : les lettres sont un monument littéraire en soi, qui ressemble plutôt au Finnegans Wake de Joyce. Avec quelques amis nous réfléchissions à une traduction collective en ligne de la correspondance à Howard. Mais hier j’étais dans une lettre fabuleuse (du 29 décembre 1930) à Morton, où il parle justement de l’imagination, dans son rapport au quotidien et à l’importance de la solitude, comment il suffit d’une petite cuiller pour entraîner la pensée. Mais la lettre fait vingt pages, avec des sections oralisées ou purement sonores, il faudrait tout un mois juste pour traduire cette lettre… Noter enfin, comme pour tout écrivain, l’importance des documents qui sont ceux du travail même : son « Commonplace Book » avec les 220 idées de récit accumulées sur 15 ans, les notices autobiographiques, les textes sur la méthodologie de la rédaction à l’usage d’auteurs plus jeunes ou de ses clients pour le rewriting…
     
    Est-ce en quelque sorte pour répondre à cet aspect protéiforme de l’œuvre de Lovecraft que vous avez ressenti le besoin, dans votre travail d’auteur, de créer votre propre écosystème ? Je pense notamment à vos vidéos sur Internet, ces instants Lovecraft8 qui sont comme des pastilles sur un point précis de sa vie, ou encore les lectures à voix haute de vos traductions, vos vidéos à Providence, etc. Cette utilisation d’Internet était déjà présente dans votre travail récent, mais on a l’impression qu’elle s’est fortement amplifiée par le biais de votre intérêt pour Lovecraft...
    Oui, une démarche amorcée depuis longtemps, avec le 1er site web en 1997, l’ouverture au collectif en fondant remue.net 3 ans plus tard, revenant à un site perso – l’actuel tierslivre.net – en 2005 au temps des blogs. Depuis deux ans une accélération dans la mesure où je suis mon propre éditeur, et que la vidéo s’installe comme noyau actif du site, en particulier pour Lovecraft. C’est bien parce que nous avons à réfléchir sur l’intérieur de cette mutation numérique qui à la fois nous avale et ne se révèle qu’à tâtons, que ce chantier Lovecraft a pris une telle actualité : la période où il écrit c’est une mutation technique et scientifique aussi considérable que la nôtre, la radio, la transmission des images à distance, l’exploration des fonds marins et des pôles…
     
    Depuis les débuts de votre travail d’écrivain, vous alternez entre des œuvres originales à des projets où vous travaillez avec les mots des autres – Rabelais, Koltès, Proust, etc. Concernant Lovecraft, ce travail a d’abord pris la forme de deux exceptionnelles fictions radiophoniques9&10. Pourriez-vous nous dire comment s’est effectuée cette réécriture ?
    C’est venu il y a très longtemps, par Rabelais justement : j’avais enchaîné mes premiers livres chez Minuit, il fallait se remettre intérieurement au travail. Les ateliers d’écriture y ont grandement contribué. Mais, symétriquement, découvrir qu’à travailler la littérature en tant que telle, on pouvait s’immerger dans une sorte de temporalité de fond, se tenir prêt… Ensuite, quand un livre perso déboule, on s’y donne à fond, mais ça va toujours assez vite. Ça doit aller vite. Le travail sur la temporalité des auteurs, Balzac, Flaubert, Proust, ou le As I lay dying de Faulkner écrit en 18 jours, c’est aussi quelque chose qui m’a frappé chez Lovecraft, ces longs temps de préparation, lecture, documentation, puis le récit écrit en quelques nuits, à peine quelques semaines pour les « grands » textes.
    L’autre volet de votre question, aussi envie d’y répondre de façon un peu détournée : quand on « pense » Lovecraft, chacun de nous, vient une sorte de galaxie ou nébuleuse, avec énormément de courts métrages, des fictions radio (je pense au monde anglo-saxon), des œuvres graphiques (les dessins de Druillet…). On ne peut pas « adapter » Lovecraft, il faut le recréer. La radio a beaucoup compté pour moi, notamment dans les années 80. Quand Caroline Ouarzana, au département fictions de France Culture, m’a proposé deux adaptations d’une heure, j’ai bien sûr immédiatement réagi. Chuchotements dans la nuit (The whisperer of darkness) s’y prêtait vraiment bien. J’ai tenté plusieurs pistes, dédoublement du narrateur principal, jeu entre formes dialoguées et lettres, téléphones, télégrammes puis à mesure qu’on avance, qu’on échange avec le réalisateur, ça décante et se simplifie. La trahison, c’est qu’il reste 30 pages sur les 90 du texte : tout doit passer par suggestion… Mais il y a la formidable balance de l’imaginaire radiophonique, lorsqu’on écoute dans la nuit. J’aimerais bien aussi, c’est une des recherches en ce moment, revenir visiter les « lieux biographiques » de Lovecraft en réalité virtuelle…
     
    1. August William Derleth (1909-1971), écrivain et anthologiste américain surtout connu pour avoir été le premier à publier les écrits de H. P. Lovecraft et pour ses propres contributions au Mythe de Cthulhu
    2. Weird Tales est un magazine américain de type « pulp » lancé en mars 1923, célèbre pour avoir publié entre autres dans ses pages les premières nouvelles de Lovecraft.
    3. Robert Hayward Barlow (1918-1951), écrivain et anthropologue américain. Exécuteur testamentaire de H.P. Lovecraft
    4. Edward John Moreton Drax Plunkett, 18e baron de Dunsany (1878-1957).  Écrivain irlandais, considéré comme l'un des fondateurs de la fantasy moderne.
    5. Sunand Tryambak Joshi, un critique littéraire et essayiste américain spécialiste des littératures de l'imaginaire, notamment de l'œuvre de H. P. Lovecraft.
    6. Bibliothèque du campus de la Brown University, à Providence, où vécut Lovecraft.
    7. Robert E. Howard (1906-1936), nouvelliste et romancier américain, inventeur de l’heroic Fantasy avec les aventures de son héros Conan le Barbare.
    8. https://www.youtube.com/watch?v=PEctuampfUg&list=PL0b9F8mHoFK6aGgjD14MCWC1W4DplnTxK
    9. https://www.franceculture.fr/emissions/fictions/-samedi/-noir/la/-couleur/-tombee/-du/-ciel
    10. https://www.franceculture.fr/emissions/fictions-samedi-noir/la-chose-sur-le-seuil-de-howard-phillips-lovecraft

     
    En savoir plus :
    www.tierslivre.net
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  • Les couleurs hallucinées / Entretien avec Ian Culbard, dessinateur et scénariste


    Grand Amateur d’Arthur Conan Doyle, Ian Culbard a fait paraître en France plusieurs adaptations de Sherlock Holmes avant de s’attaquer à Lovecraft, qui le suit depuis son enfance et son apprentissage de la lecture. Aujourd’hui, alors que la maison d’édition Akileos ressort une anthologie des quatre nouvelles du maître de Providence mise en images par ses soins, il revient avec nous sur ce parcours.

    Propos recueillis et traduits par Romuald Giulivo
     
    Romuald Giulivo – Quand et comment Lovecraft est-il entré dans votre vie ?
    Ian Culbard – Ma mère est polonaise, j’ai été élevé dans sa langue et j’avais étant enfant des difficultés à lire l’anglais. Mon oncle m’offrait alors énormément de livres, des livres de toutes sortes, de la bande dessinée, des romans, tout ce qui pouvait m’encourager à la pratique et la lecture de l’anglais. C’est également à cette époque qu’il m’a fait joué à Dungeons & Dragons1, dans un but d’abord pédagogique, pour m’enseigner les mathématiques et l’anglais. Je suis donc tombé très tôt dans le jeu de rôle, vers 10 ans : d’abord D&D, puis L’Appel de Cthulhu2. C’est ainsi que j’ai entendu parler de Lovecraft pour la première fois. Je suis évidemment loin d’être le seul à avoir découvert son œuvre par le biais du jeu de Sandy Petersen, nous sommes nombreux dans ce cas même si, en vérité, ce jeu n’a pas grand-chose à voir avec l’œuvre dont il est inspiré, il a un côté très aventure, un peu à la Indiana Jones.
    Les nouvelles de Lovecraft, que j’ai lues en suivant, ont une ambiance, une couleur bien différente. Si vous considérez par exemple Les Montagnes hallucinées – le premier récit dont j’ai réalisé l’adaptation –, l’histoire commence comme un livre de voyage, à la manière presque d’un documentaire du National Geographic, et l’horreur s’y immisce très lentement, subrepticement.
    Le jeu de rôle a toutefois très bien rendu un aspect à la base des textes de Lovecraft, ce sentiment de découvrir derrière la réalité un monde caché, vaste et dont la connaissance rend complètement fou. C’est ce rapport à la folie d’ailleurs, qui m’a fasciné et m’a donné des années plus tard l’envie d’adapter Lovecraft. Bien plus que son cosmicisme, sa conviction que l’homme n’est qu’une poussière dans l’univers. Ayant en effet grandi dans une éducation plutôt religieuse, cette vision ne correspond en rien à mon paradigme.
     
    Comment sont nées les adaptations des quatre nouvelles que vous avez réalisées, notamment la première, Les Montagnes hallucinées ?
    Je venais de réaliser plusieurs adaptations de Sherlock Holmes et j’ai proposé à mon éditeur de poursuivre le travail sur Arthur Conan Doyle par Le Monde perdu. J’avais très envie de dessiner des dinosaures, me plonger dans une ambiance prégnante comme celle de la jungle. Mon éditeur n’était pas forcément convaincu et, je ne sais plus comment, le nom de Lovecraft est arrivé dans la conversation. J’ai dit alors : « Super ! », j’ai dit : « Faisons Les Montagnes hallucinées » en me disant que j’aurais là une ambiance marquée à travailler. Je me suis dit aussi qu’avec toute cette neige, je n’aurais pas grand-chose à dessiner, que ça irait vite. C’est sûrement l’idée la plus stupide que j’ai eue de toute ma vie (rires).
     
    Comment avez-vous approché ce travail d’adaptation ?
    J’avais plusieurs grandes lignes de force en tête au moment de commencer. D’abord je me souvenais d’une lecture sans rapport, mais qui m’avait beaucoup impressionnée. Dans Sarah et le lieutenant français, John Fowles raconte une romance se déroulant à l’époque victorienne, mais le fait depuis notre époque, avec des commentaires, avec un regard modernes. Cette façon de se positionner à distance, et donc de s’extraire des contraintes de l’adaptation pure, m’a énormément inspiré. J’avais besoin, pour me sentir libre, de me rappeler que je lisais l’auteur classique qu’est devenu Lovecraft depuis aujourd’hui et maintenant.
    Ensuite, j’ai décidé d’effectuer de larges coupes dans la prose très complexe, très stylée qui fait pourtant sa singularité. Mais ces passages, ce qui y est dit, ressenti, je m’en suis servi pour alimenter la chair des personnages. Chez Lovecraft, les personnages sont toujours peu nombreux et très peu approfondis. Or, quand vous dessinez un personnage, ses attitudes, son visage, vous avez besoin qu’il soit très bien caractérisé.
    Enfin, se posait évidemment le problème de l’indescriptible, cette façon qu’a Lovecraft de beaucoup suggérer pour créer un sentiment inquiétant. J’ai pourtant le sentiment, tout du moins en ce qui concerne Les Montagnes hallucinées, qu’il se montre très descriptif concernant ses créatures. On dispose même de croquis réalisés de sa main pendant l’écriture de la nouvelle. Mais cela ne m’a épargné une réflexion sur la nature de l’horreur en bande dessinée. On sait bien qu’il suffit de dessiner un monstre pour qu’il ne soit plus inquiétant. Il m’a donc fallu inventer des dispositifs pour conserver un sentiment de trouble, d’inconfort dans ces scènes. Quelque part, cela a été plus simple pour L’Affaire Charles Dexter Ward, où il n’y a aucun monstre. Dans cette nouvelle, l’horreur vient d’un personnage, de son changement et son étrange décrépitude.
     
    Votre style graphique, avec sa ligne claire et ses couleurs vives, est très éloigné de ce qu’on pourrait attendre dans un récit d’horreur, mais aussi des autres adaptations de Lovecraft – notamment celles de Breccia...
    C’était quelque chose de très conscient dans mon approche. Mes premiers dessins pour Les Montagnes hallucinées étaient beaucoup plus sombres. Puis je me suis dit soudain qu’il serait intéressant de surprendre le lectorat, de quitter les sentiers battus. J’ai eu envie que le livre ressemble d’abord à un récit très léger, que cela commence en quelque sorte comme un album de Tintin où, soudain, surgirait l’horreur.
    Et pour les créatures, je ne voulais pas d’une énième représentation cauchemardesque à la manière de la couverture d’un album de death metal, je voulais être dans un réalisme marqué, car c’est aussi de là que vient l’horreur chez Lovecraft, de cette idée d’un autre monde bien réel.
     
    Comment s’est effectué votre choix pour les quatre nouvelles et avez-vous d’autres adaptations en vue ?
    L’idée d’adapter Les Montagnes hallucinées s’est donc imposée rapidement et la réalisation a suivi le même rythme, j’y ai travaillé seize heures par jour pendant trois mois, j’avais besoin d’avancer sans réfléchir, ne pas penser à la tâche un peu folle que je m’étais fixée.
    Ce texte étant un récit d’aventure, d’expédition, j’ai eu envie ensuite d’explorer d’autres territoires caractéristiques de l’œuvre de Lovecraft, une enquête avec L’Affaire Charles Dexter Ward et un récit onirique avec La Quête onirique de Kadath l’inconnue. Quant à Dans l’abîme du temps, j’aimais l’idée de ce texte qui quelque part synthétise tous les aspects du travail de Lovecraft.
    Aujourd’hui toutefois, après des années passées en sa compagnie, je crois en avoir terminé avec le cas Lovecraft. Sa lecture est épuisante, obsédante et j’ai envie de me consacrer un temps à l’écriture de mes propres histoires qui, pour le coup, n’ont aucun lien avec le genre de l’horreur.

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    1. souvent abrégé en D&D, l'un des tout premiers jeux de rôle de genre médiéval-fantastique, créé dans les années 1970 par les américains Gary Gygax et Dave Arneson.
    2. L'Appel de Cthulhu (Call of Cthulhu) est un jeu de rôle créé aux États-Unis en 1981 par Sandy Petersen. Le titre vient de la nouvelle du même nom écrite par H. P. Lovecraft.