01 04 2019

Les éditeurs-artisans : en bordure du chemin

Par Mathilde Rimaud


Les éditeurs-artisans : en bordure du chemin

Photo : montage de couvertures d'ouvrages des maisons d'édition citées

Dans la droite ligne du métier de libraire-imprimeur d’antan, certains éditeurs choisissent un modèle proche de l’artisanat pour développer leur catalogue, en gardant la maîtrise d’un bout à l’autre de la chaîne. À la marge d’une industrie fortement centralisée, ces micro-éditeurs revendiquent leur choix, malgré les difficultés quotidiennes.

 
 

De la marge à l’artisanat


« La marge représente pour moi un lieu à partir duquel on peut regarder le monde. Ce qui importe dans la littérature, c’est moins l’histoire elle-même que sa langue, l’angle choisi pour dire, c’est-à-dire l’intention de l’auteur. Or aujourd’hui, quand on regarde le monde depuis la marge, il y a forcément de la colère, en tous les cas une révolte contre la société dans laquelle on vit et les textes que je publie expriment cela1. »

Bien qu’il ne se reconnaisse pas dans la notion de marge, c’est une même colère qui anime Julien Ladegaillerie et l’a conduit à lancer il y a un an les éditions Pariah pour « trouver une action sur le monde. Ou contre ce monde. Il me fallait élaborer des réponses politiques2 ». Cette résistance face à une chaîne du livre considérée comme un système dominant répond à une volonté de ne pas se poser les questions économiques d’abord, mais de répondre à un impératif de liberté de pensée et de « capacité à produire nouvellement du sens en constituant des réservoirs de langages et des syntaxes de manière autonome3 ».

Une posture de départ sous-tendue par une vision globale de la production de livres : « On donne de l’importance au sens ; la façon de faire compte tout autant que le produit lui-même4. » Une éthique du faire qui rassemble ces éditeurs plutôt récents5 ou très anciens : les éditions Rougerie fêtent cette année soixante-dix ans de poésie artisanale, prouvant tranquillement qu’il est possible de tracer une telle route : « Si on veut garder une certaine liberté, si on veut pouvoir en vivre (ce qu’on a réussi à faire, même modestement, puisque c’est notre seule source de revenus), on défend l’édition artisanale tout à la fois pour le plaisir de la lecture, le plaisir de fabriquer et le plaisir de transmettre, en faisant le tour de France des libraires. »

 

Des fabricants


Ces éditeurs partagent un même regard amoureux sur l’objet livre, pensé pour porter un certain rapport au monde : « Les couvertures sont noires et unies, l’auteur est rejeté à la fin. Le texte prime grâce à un certain anonymat. L’effet souhaité est celui du masque6. »

Chez Rougerie, L’Ire des marges et Les petites allées, l’éditeur est également fabricant. « À la base nous sommes imprimeurs typographes. Nous avons repris l’imprimerie en 2008 et commencé à éditer en 2012. Notre projet était vraiment d’être artisanal et autonome du début à la fin. Les couvertures sont réalisées en typo traditionnelle, les livres sont composés d’un seul cahier de 24 pages cousu main, dans un petit format qui tient dans une enveloppe. Fabriquer un livre nous prend environ quatre jours de travail à temps complet, pour un tirage de 100 exemplaires7. »

En deçà de 32 pages, les livres sont réalisés entièrement à la main. Pour les ouvrages plus importants, le recours au numérique pour les pages intérieures n’empêche pas ces éditeurs de réaliser eux-mêmes les finitions. L’Ire des marges a choisi de ne pas faire de couverture, mais de rendre apparents « les cahiers, les coutures, la colle lisse et transparente… Le livre est un objet technique, je voulais qu’on voie ses coulisses8 ». Les livres sont aujourd’hui recouverts d’un étui avec dos pour faciliter leur commercialisation.

Si LamaO éditions ne fabrique pas ses ouvrages, la démarche se veut responsable : « Je ne travaille qu’en local, mon imprimeur est à Langon, le presseur à Bordeaux… je vais au pied des machines, j’ai un vrai lien avec l’imprimeur9. »
 
 

Une liberté de publication choisie et parfois subie


Partir sans a priori : Rougerie et LamaO ne s’interdisent rien, dans le cadre d’une ligne éditoriale néanmoins clairement définie (la poésie pour l’un, les textes d’auteurs-compositeurs francophones pour l’autre). « Je ne voulais pas seulement créer une maison d’édition : je voulais faire connaître les mots des artistes francophones aujourd’hui, leur permettre de rentrer dans le monde du livre. La rencontre se fait par bouche-à-oreille, parfois au culot, comme lorsque j’ai contacté directement Jérémie Kisling dont j’adorais le travail. J’attends deux choses seulement : que l’univers me plaise et que ça passe avec l’auteur. Nous aurons un an ou deux de travail commun, alors il vaut mieux bien s’entendre10. »

Car il s’agit bien de bâtir un fonds et de patienter. Longtemps parfois. Olivier Rougerie insiste : « On fait ce qu’on peut. Il y a de nombreux échecs, il faut beaucoup d’humilité. Le deuxième titre que mon père a publié en 1949, ce sont les Cantilènes en gelée de Boris Vian. À l’époque, il n’en a pas vendu… Il faut souvent plus de dix ans à un auteur ou une œuvre pour être reconnus. » Donner leur chance à des auteurs, accompagner leur livre jusqu’au bout, c’est précisément ce que permet la taille réduite de la structure : « Nous avons délibérément choisi de ne pas nous développer plus, pour rester libres dans le choix des auteurs. Grandir nous aurait obligés à changer la nature de nos publications et à ne plus pouvoir aussi facilement prendre des premiers auteurs par exemple11. »

Pour démarrer les collections, Les petites allées ont eu recours à des ouvrages du domaine public : « La forme courte des ouvrages permet de redécouvrir la qualité littéraire des textes sans indigestion et avec une exigence absolue de qualité aussi bien dans le fond que dans la forme. » Mais la contrainte du format fait parfois naître une certaine frustration : « Lorsqu’on publie des textes courts d’auteurs contemporains, cela donne envie de publier des choses plus importantes, mais ce n’est pas de notre ressort : on ne peut pas à la fois faire petit et faire grand12… »
 
 

Une diffusion dans la dentelle


La diffusion commerciale est la principale difficulté rencontrée par les éditeurs-artisans, qu’ils aient réfléchi à la question en amont ou réalisé plus tardivement qu’il fallait aussi s’en occuper. Les libraires restent leurs partenaires naturels, malgré des relations parfois délicates. « Je pars avec ma petite valise. Nous sommes rarement mal reçus, les libraires trouvent les livres séduisants. Mais nos titres demandent un accompagnement. Il faut expliquer que c’est du beau travail, les livres sont emballés donc non manipulables… Si on arrivait à dégager du temps pour les relancer et faire un bon travail de diffusion, on pourrait vraiment développer la maison13. »

« Il y a deux ans, j’ai rendu visite à un libraire important de Lyon. À 9 h 30, il avait rendez-vous avec un représentant des Belles Lettres qui lui a présenté 300 titres en une heure et demie. Arrivé à 11 h avec mes 12 titres, je suis resté deux heures sur place, lui parlant longuement des livres. Toutes les nouveautés ont été prises en trois exemplaires… Jamais un diffuseur n’aurait pu les défendre ainsi14. » Rougerie est connu dans la France entière pour sa camionnette chargée de livres de poésie sillonnant la France (en 2018 pour quatre nouveautés, sept tournées d’une semaine) et a inspiré d’autres éditeurs comme Le Cheyne. Cette relation de confiance s’est tissée dans le temps. Les rayons poésie diminuent partout malgré l’implication de certains jeunes créateurs de librairies. Mais ce qui a vraiment changé « c’est que, depuis les années 2000, ce sont les nouveautés qui font le chiffre d’affaires et plus le fonds. C’est une vraie bascule15… ».

Les ventes directes (salons, site Internet) représentent du coup une part importante du chiffre d’affaires. LamaO s’appuie volontairement sur la base fan des artistes-compositeurs : « Quand l’artiste annonce la parution, entre 50 et 100 livres partent en trois jours. Pour les livres-disques, ils sont vendus à la sortie des concerts et représentent la moitié du chiffre d’affaires. Mon objectif est que la promotion se fasse sans passer par le système de diffusion normal mais via les artistes. Le système commercial de la chaîne du livre marche sur la tête et ressemble à une bulle financière qui risque d’exploser à tout instant. En parallèle, je suis présente dans le réseau des disquaires néo-aquitains grâce au RIM16. » Ce bouche-à-oreille par capillarité est au cœur de la « tactique » de Pariah : « J’aimerais, sur la durée, construire une communauté de lecteurs – à partir d’une communauté (d’une famille) de poètes déjà existante et que je sois un passage entre cette dernière et une autre toujours en devenir. »

La question de la diffusion déléguée se pose peu vu la taille des structures et la volonté de certains de rester maîtres de leur outil jusqu’au bout.Pourtant, L’Ire des marges, après une première tentative peu concluante avec un autre diffuseur, a rejoint Amalia, micro-structure de diffusion créée par Mathilde Roux et reprise en 2018 par un collectif d’éditeurs désireux de poursuivre son travail dans une démarche respectueuse des toutes petites maisons. « Amalia n’a pas vocation à grossir : nous sommes 12 éditeurs dans le collectif, le projet a redémarré avec les outils déjà en place. Je peux m’appuyer sur un vrai travail de diffusion mené par deux représentants17. »
 
 

Fragilité versus passion et engagement


Les éditeurs-artisans interrogés réalisent des chiffres d’affaires très modestes, quelques dizaines de milliers d’euros qui permettent a minima de financer le livre suivant. Partisan de la sobriété heureuse, Olivier Rougerie défend ce modèle qui lui permet tout de même de vivre grâce aux économies de frais réalisées sur tous les plans (fabrication maison, logement chez des amis lors des tournées…) : « Je vis mieux qu’un petit éditeur qui sous-traite tout. » La plupart ont néanmoins des revenus connexes ou, comme LamaO, proposent des prestations de service qui permettent d’arrondir les fins de mois en attendant un développement de l’activité.

Tous évoquent la passion et l’engagement qui les animent, leur envie aussi de mobiliser les lecteurs pour qu’ils aient conscience de leur démarche et les soutiennent. Mais la variable d’ajustement reste néanmoins la rémunération de l’éditeur.
 
 

Petits mais pas solitaires


Pas possible de rester isolé quand on est tout petit. En accompagnant les artistes au-delà du travail d’édition (demandes de subvention, aide pour les concerts…), LamaO se positionne comme un éditeur au cœur d’un réseau d’entre-aide. Face à un système qui n’est pas fait pour eux, ces éditeurs réagissent également par le collectif. « J’ai intégré une coopérative d’éditeurs indépendants, Editindé18. Nous portons une idée qui me semble urgente : les outils des plus grosses structures ne sont pas adaptés aux petites, qui n’ont pas vocation à se développer réellement. Qu’est-ce qu’on fait : est-ce qu’on crée un système parallèle avec d’autres outils ? » Les différents projets portés par la coopérative (revue, salons, caravane de l’édition…) sont de l’ordre de la surdiffusion et permettent aux éditeurs de partager des valeurs et de se sentir moins isolés. Pariah va plus loin encore en pensant que « s’écarter du système de la chaîne du livre en place n’est pas suffisant pour en faire sa critique. Ce système modélise déjà son extériorité pour en absorber les singularités ou les prétendues singularités19. » Il se reconnaît dans l’appel lancé par le bédéiste L.L. de Mars dans son ouvrage Communes du livre20, prônant une approche mutualisée et totalement dégagée du système commercial actuel, libraires inclus.

 

Un modèle stable ou évolutif ?


Chaque histoire est singulière, néanmoins ces éditeurs espèrent atteindre un seuil d’activité, même modeste, qui leur assure le minimum supportable pour vivre. « J’accepte d’acquérir des réflexes commerciaux : j’évolue ; ça devient simplement une nécessité pour que l’aventure continue21. » « D’ici cinq ans, nous souhaitons nous dégager de l’activité d’imprimeur. Pour fabriquer les livres nous n’avons pas besoin de grand-chose, mais il nous faut du temps pour renforcer la diffusion22. »

Un modèle expérimenté avec succès pendant de longues années par René puis Olivier Rougerie. Mais cette maison vénérable fait aujourd’hui face à un autre défi, la transmission du fonds à un repreneur capable de poursuivre cette aventure artisanale avec passion…
 
 
www.liredesmarges.fr
www.editions-rougerie.fr
www.lespetitesallees.fr
pariahpropagande.wordpress.com
www.lamaoeditions.fr
 
 
1 Bérangère Pont, fondatrice de L’Ire des marges, maison d’édition de littérature, entretien du 19/12/2018.
2 Julien Ladegaillerie, fondateur de Pariah, maison d’édition de poésie, entretien par mail du 30/12/2018.
3 Julien Ladegaillerie, ibid.
4 Olivier Rougerie, éditeur de la maison de poésie Rougerie, entretien du 08/01/2019.
5 Pariah a été fondé il y a moins d’un an à Poitiers, L’Ire des marges en 2013 à Bordeaux, LamaO en 2015 à Rions,
Les petites allées en 2012 à Rochefort.
6 Julien Ladegaillerie, ibid.
7 Nathalie Rodriguez et Michel Bon, fondateurs des Petites allées,
maison d’édition de littérature, entretien du 08/01/2019.
8 Bérangère Pont, ibid.
9 Fanny Souville, fondatrice de LamaO, maison d’édition entre mots et musique, entretien du 21/12/2018.
10 Fanny Souville, ibid.
11 Olivier Rougerie, ibid.
12 Nathalie Rodriguez, ibid.
13 Nathalie Rodriguez, ibid.
14 Olivier Rougerie, ibid.
15 Olivier Rougerie, ibid.
16 http://le-rim.org
17 Bérangère Pont, ibid.
18 https://editinde.coop
19 Julien Ladegaillerie, ibid.
20 Communes du livre, propositions pour une réinvention de la diffusion des œuvres, Adverse, 2017.
21 Bérangère Pont, ibid.
22 Nathalie Rodriguez, ibid.



 

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