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21 11 2016

Les châteaux de mon père

Propos recueillis par Christophe Dabitch


Les châteaux de mon père

Yves Mimaut

En résidence au chalet Mauriac, Yves Mimaut prépare un documentaire, sans doute inclassable, qui a pour nom « Sur ton nuage blanc », sur un personnage qu’il connaît très bien. Le long processus d’écriture parvient à son terme, le tournage dans la région de Marmande devrait commencer prochainement.

Christophe Dabitch – Quel a été votre parcours en tant que réalisateur de documentaires ?
 
Yves Mimaut – Je suis allé vers le documentaire par glissement, à la fin de mes études d’anthropologie. Je m’intéressais à l’anthropologie visuelle. Le premier a été un film sur le rugby, que je pratiquais, le portrait d’un pilier professionnel au Racing qui finissait sa carrière dans un petit club amateur. Je voulais accompagner sa fin de parcours. J’en ai fait un autre sur la boxe, qui est aussi un sport que je pratique, cette fois avec un jeune boxeur à l’approche de son premier combat. Un troisième film était un conte documentaire à l’adresse des enfants qui traite de la déportation des Tsiganes. Ce sont des documentaires presqu’autoproduits qui ont été diffusés sur des chaînes locales. Ensuite, j’ai été Journaliste reporter d’images pendant puis j’ai une fait un Master en réalisation documentaire à Bordeaux.
 
C.D. – Parallèlement, vous avez eu une carrière sportive.
 
Y.M. – Mes ambitions professionnelles ont été courtes, j’étais en semi-pro à Nice et mon club a été en liquidation judiciaire. J’avais 21 ans et je me sentais un peu juste pour percer là-dedans. J’ai continué mais en amateur dans des petits clubs en Nationale 2 et j’ai repris des études à ce moment-là, sociologie puis anthropologie.
 
C.D. – Quels sont vos choix de réalisation en documentaire ?
 
Y.M. – Sans commentaires, en immersion. J’ai longtemps eu la prétention et l’idée fausse qu’il fallait tourner seul mais je voudrais maintenant un travail d’équipe, d’autant plus sur un sujet très proche comme le prochain film. Il y a une touche artistique de l’équipe dont je n’ai plus envie de me priver. J’adore filmer, c’est difficile pour moi de renoncer au port de la caméra. C’est un langage, un rapport physique que j’aime. Sur le film que je prépare, j’aimerais à la fois tenir la caméra et la confier à quelqu’un d’autre.
 
C.D. – Quel est ce projet pour lequel vous êtes en résidence ?
 
Y.M. – C’est l’histoire de l’assaut d’un royaume dans lequel vit un personnage assez étrange qui est dépositaire du plus grand secret de l’histoire de l’art, un être tout puissant qui se dit capable de voler, d’avoir des dons de divination et qui vit avec sa femme dans ce château autour duquel il a créé toute une mythologie avec l’existence de temple, de rites païens dans ce lieu etc. La particularité de ce personnage, c’est que c’est mon père. C’est donc un sujet très proche. J’écris depuis deux ans et demi, je veux y aller avec une équipe et cette fois, j’ai une productrice, Carine Ruszniewski, De films en aiguilles. Au départ, j’ai écrit une sorte de magma d’affects et plus ça va, plus je prends de la distance avec les personnages tout en conservant bien le fait que c’est le fils qui filme le père.
 
C.D. – Cela se passe où ?
 
Y.M. – Près de Marmande. Cela a toujours été une maison de vacances pour nous mais mes parents n’y vivent que depuis quelques années. L’écueil évident est le film psychanalytique ou l’enfermement familial.
 
C.D. – Votre avez déterminé votre point de vue, votre distance ?
 
Y.M. – Je sais ce que ce n’est pas et je commence de plus en plus à savoir ce que je veux. Ce n’est pas un règlement de compte en tout cas. Avec le film, c’est peut-être une nouvelle rencontre de ce personnage qu’est mon père, et de son univers. Je vais peut-être même utiliser certains codes de cet univers, avec un traitement cinématographique à la hauteur de sa mythologie. Je dois trouver un biais pour entrer en contact avec lui. Je ne veux pas entrer dans un rapport de force. On a un pouvoir énorme quand on a une caméra, un micro et un monteur. Je veux lui laisser la place d’être à l’intérieur de ce film ce qu’il a envie d’être.
 
C.D. – Pouvez-vous nous dire deux mots sur cet univers ?
 
Y.M. – C’est un lieu d’abord, un ancien château. Ce personnage a des centaines de toiles, peintes pour la plupart par son arrière grand oncle, dont il prétend qu’elles sont en fait l’œuvre de grands artistes, Cézanne, Picasso etc. Ce personnage est autodidacte, il a fait beaucoup de recherches en histoire de l’art et il est capable de vous convaincre qu’une toile est bien un Cézanne. Il a aussi un côté mystique. Il a par ailleurs une vie sociale normale. Il y a aussi une part sensible et touchante, une part plus sombre également. C’est un personnage à la frontière, dont on ne sait jamais démêler le vrai du faux. C’est aussi ce qui m’intéresse. On ne peut pas le catégoriser facilement.
 
C.D. – Vous êtes à quelle étape du film ?
 
Y.M. – Celle de l’écriture et de l’intention. Pour la partie scénarisée, c’est plus un dispositif. Je ne veux pas décider ce qui va se passer mais du cadre dans lequel ça va se passer. Une trame apparaît, même si on sait bien que le réel prend toujours le dessus. J’aimerais essayer de faire exister ce lieu avec la force que mon père y met. Il y a aussi le personnage de ma mère, difficile à écrire, c’est l’un des enjeux de ma résidence. Elle est un peu la gardienne des secrets. C’est pour cette raison que cela me fait plaisir d’être ici. La mère de mon père était une immigrée italienne, très pauvre, mais le père de ma mère était un bourgeois. Il y a un terreau familial de moyenne bourgeoisie bordelaise et de Marmande avec beaucoup d’histoires etc. C’est une ambiance très mauriacienne.
 
C.D. – Vous avez pensé à une autre forme qu’un film pour ce sujet ?
 
Y.M. – Je vais peut-être reprendre des études en littérature pour faire une thèse sur ce sujet, plutôt sur l’écriture de soi. On verra. Dans le film, j’aimerais essayer de me passer d’une voix narrative, je préfèrerais me faire exister dans la relation que j’ai avec les personnages, avec peut-être parfois une coprésence à l’image. Il y a aussi une question de legs dans cette famille, des biens et de l’histoire. Mon père est en train d’écrire un mémorandum pour ce legs.
 

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