Entretiens > À la Prévôté

05 11 2018

Les aventures néo-aquitaines de Martin Fournier

Propos recueillis par Véronique Durand


Les aventures néo-aquitaines de Martin Fournier

Photo : Alban Gilbert / ALCA Nouvelle-Aquitaine

Durant ses deux mois de résidence à la Prévôté, Martin Fournier, lauréat québécois 2018 de la résidence croisée Nouvelle-Aquitaine / Québec, aura vécu un été indien à Bordeaux mais aussi dans d’autres territoires de la région. « Parti de zéro » quant à son projet de résidence en arrivant à Bordeaux, l’historien passionné, rigoureux et épris de littérature rentre au Québec avec le plan détaillé du tome 4 des Aventures de Radisson (Éditions Septentrion), dont il a même commencé la rédaction.

 
Vous êtes l’auteur d’une thèse et d’une biographie  toutes deux consacrées à Pierre-Esprit Radisson, coureur des bois en Nouvelle-France, qui font toutes deux autorité, et des trois premiers volets d’une tétralogie consacrée à ce même personnage historique. Pourquoi être passé du côté de la fiction pour mettre en lumière cet aventurier auquel vous avez consacré plusieurs années d’étude ?
 
J’ai eu un véritable coup de foudre pour Radisson pendant mes études d’histoire, en découvrant les récits qu’il avait laissés comme témoignage de première main sur ses aventures de coureur des bois et d’explorateur dans la Nouvelle-France du XVIIème siècle. Par mes confrères et prédécesseurs de langue française, Radisson a longtemps été considéré comme un traitre notamment en raison de sa collaboration avec les Anglais dans la mise en place de la Compagnie de la Baie d’Hudson, voire comme un voyageur débauché dont les récits seraient sans valeur et peu fiables, sans doute en raison de leur grande différence avec les productions savantes de son temps. J’ai donc eu à cœur de le réhabiliter en montrant son évolution au cœur d’une société et d’une époque en pleine mutation tout en vérifiant par d’autres témoignages la véracité de ses propos. J’ai réalisé pour cela un travail d’historien en partant à la recherche de sources, et développé une réflexion sur son exceptionnelle capacité d’adaptation transculturelle.
 
Radisson est un personnage complexe, à la vie éminemment romanesque, mais en tant qu’historien je me devais de m’en tenir à des faits vérifiables, prouvés, en laissant de côté les émotions et ce que j’imaginais des ressentis de Radisson face aux épreuves traversées comme devant ses découvertes.
 

 

"Sans doute les Québécois ont-ils été longtemps victimes d’une « infirmité identitaire » qui leur a fait enterrer l’histoire des gens ordinaires sans savoir créer le mythe de leur Histoire."

 
 
Pour vous avoir entendu parler de Radisson devant des lycéens, des collégiens ou des lecteurs adultes, vous avez un vrai talent de conteur et de vulgarisateur qui vous permet de vous adapter au public. Les trois tomes des Aventures de Radisson déjà parus aux éditions Septentrion montrent aussi votre talent de romancier : le lecteur est immédiatement happé par la force du récit, le rythme donné, la véracité des dialogues. Comment procédez-vous pour composer vos romans et digérer la somme colossale de connaissances accumulées sur votre héros au fil des années ?
 
J’ai fait beaucoup de conférences au Québec devant différents publics mais assez peu devant des scolaires. Les anecdotes de la vie quotidienne sont à privilégier pour immerger le jeune public dans l’époque, et la vie aventureuse d’un jeune garçon de 15 ans leur permet aussi de s’identifier plus facilement. La vie de Radisson a de quoi frapper l’imagination tant elle est romanesque. Si un romancier l’avait inventée, on aurait pu l’accuser d’avoir forcé le trait ! Capter l’attention en parlant de la vie en Nouvelle-France, où le risque de se faire capturer ou tuer par les Iroquois est réel, n’est finalement pas très difficile. Mais effectivement, pour passer au roman il m’a fallu trouver un ton, un style, travailler beaucoup avec l’aide de mon éditeur notamment sur le premier volume pour déterminer un plan détaillé à partir duquel entamer la rédaction proprement dite. De plus, les éditions Septentrion voulaient un roman qui soit accessible dès l’adolescence car ils avaient pointé du doigt un manque réel en littérature jeunesse quant à cette période de construction de la Nouvelle-France.
 
Il n’y a pas eu que Champlain et La Fayette pour faire notre Histoire ! Et sans doute les Québécois ont-ils été longtemps victimes d’une « infirmité identitaire » qui leur a fait enterrer l’histoire des gens ordinaires sans savoir créer le mythe de leur Histoire. Donc, pour remédier à ce manque éditorial, j’ai travaillé sur le rythme et l’articulation des événements si nombreux dans la vie de Radisson et de son beau-frère Des Groseillers. La réalité et l’exactitude historiques sont là, mais j’ai pu aussi comme romancier, sans pour autant être anachronique, traiter des thématiques qui me sont chères et qui renvoient à la réalité d’aujourd’hui. Et puis m’amuser à faire renaître les joies et les déceptions, les émotions que je prête à Radisson après l’avoir tellement fréquenté que j’ai le sentiment de l’avoir véritablement rencontré. Grâce à mes voyages sur les lieux mêmes de ses aventures où j’ai pris beaucoup de photos, j’ai aussi pu écrire de courts passages plus descriptifs pour donner une idée non seulement des grands espaces mais aussi des sensations que leur vision avait pu provoquer chez lui.
 
 
« Le passé interprété et réinterprété devient conscience, connaissance vivante et vivifiante sur nous-mêmes et sur ce qui peut advenir », écrivez-vous dans votre thèse. L’Histoire nous éclaire sur notre présent et permet au romancier que vous êtes de mettre l’accent sur des thématiques qui sont tout à fait d’actualité comme la gestion des ressources, ou encore l’extraordinaire capacité d’adaptation transculturelle de Radisson que vous évoquiez précédemment…
     
La capacité d’adaptation à une autre culture que révèle Radisson dans ses récits et dont je témoigne dans mes romans est tout à fait singulière en effet. Mais il est aussi très influençable ! Sa grande force réside certainement dans ses qualités de fin stratège néanmoins très loyal, mais plus encore dans cette curiosité insatiable qu’il éprouve pour l’autre, quel qu’il soit. Les Iroquois ont développé une technique très efficace « d’adoption » pour remplacer les membres de la communauté morts au combat et ont reconnu en Radisson un élément de valeur. Adopté donc par les Iroquois, Radisson devient l’un des leurs pendant un an et demi, et cette expérience d’immersion dans une autre culture lui servira tout au long de sa vie dans son art consommé de la négociation comme dans sa soif de conquêtes et de réussite. Ce petit Français arrivé pour rejoindre ses sœurs en Nouvelle-France ne vivra pas replié dans le relatif confort de cette petite communauté d’immigrants, mais partira à la découverte des autres avec enthousiasme et un vif désir d’entreprendre et d’apprendre. Quant à la question des ressources, il faut bien voir que si la relation entre nations autochtones et habitants de la Nouvelle-France est de l’ordre du donnant-donnant – pour faire vite, les uns amènent le progrès technique et les autres participent au succès de la trappe de fourrures ­– très vite, la demande en peaux de castors, commerce très lucratif, va mettre en péril l’équilibre de la population animale mais aussi et surtout la survie des peuples autochtones, qui vont passer plus de temps à la chasse aux castors qu’à chercher à se nourrir en chassant d’autres animaux ou en faisant des cueillettes. Cela nous renvoie bien évidemment à des problématiques que nous connaissons aujourd’hui…
 

 

"J’ai eu envie en effet de laisser une trace de nos pérégrinations dans la région à travers ce Journal de résidence que j’ai proposé à l’ALCA."


 
Votre résidence à la Prévôté a répondu au rêve de venir en France avec votre épouse Marie, et si votre projet d’écriture a bien pris forme, vous avez aussi largement arpenté le territoire de la Nouvelle-Aquitaine au point que vous avez proposé de faire un Journal de résidence autour de vos différents voyages dans la région…
 
Oui, je suis très heureux de ma résidence car effectivement je suis arrivé au-delà de ce que j’avais prévu de faire en deux mois. Je suis arrivé ici en partant de zéro, avec l’idée que je ferai peut-être simplement le plan du tome 4 de Radisson tant c’est un tome difficile à mettre en œuvre. Il y avait déjà beaucoup d’événements à caser dans les premiers tomes mais là c’est encore pire ! Radisson et Des Groseillers vont partir en Angleterre pour essayer de bâtir un projet qui deviendra la Compagnie de la Baie d’Hudson. Il y a bien sûr les alliances à former mais aussi pas moins qu’une effroyable épidémie de peste et le grand incendie de Londres à placer là. C’est une période où les brusques renversements des conjonctures sociales et politiques ne manquent pas et sur laquelle Radisson n’a pas produit de témoignage direct. Il me faut donc replonger dans les éléments que j’avais déjà utilisés dans mes recherches universitaires pour aller au plus près de la véracité des faits ou élaborer des hypothèses pour remplir les manques… Le découpage doit être serré pour caler tous les éléments sans donner aux lecteurs l’impression de trop d’informations. C’est un vrai défi mais je crois être sur la bonne voie et suis assez satisfait de mon plan. Et j’ai même commencé la rédaction, ce qui n’était pas prévu au départ…
 
J’ai eu envie en effet de laisser une trace de nos pérégrinations dans la région à travers ce Journal de résidence que j’ai proposé à l’ALCA [que Martin est en train d’écrire et que l’ALCA publiera, ndlr]. Et outre l’immense plaisir que nous avons pris Marie et moi à visiter Bordeaux mais aussi le Sud-Ouest riche de nombreuses facettes, il n’est pas impossible que l’on retrouve dans mon tome 4 quelques vues de Sarlat dont l’ambiance médiévale restitue celle du Londres d’avant le grand incendie !

 

Tout afficher