Littérature et cinéma. Et plus si affinités…

Écriture cinématographique et écriture littéraire avec Santiago H. Amigorena

Écriture cinématographique et écriture littéraire avec Santiago H. Amigorena

Propos recueillis par Olivier Desmettre


Le temps qu’il faut perdre et celui qu’il faut gagner

Santiago H. Amigorena est écrivain. Il a « le projet, assez monstrueux, d’écrire la biographie et les œuvres complètes d’un narrateur graphomane animé du désir de cesser d’écrire. » Dans la plupart de ses livres, parus aux éditions POL, ce narrateur s’appelle Santiago H. Amigorena. La biographie commence par la publication, en 1998, d’Une enfance laconique et se poursuit avec Une jeunesse aphone, Une adolescence taciturne, Le Premier amour et La Première défaite. Les œuvres, qu’il appelle aussi les annexes, ont pour titre 1978, Des jours que je n’ai pas oubliés et, récemment, Mes derniers mots.
Santiago H. Amigorena est scénariste depuis la fin des années 80. De films de Christophe Loizillon, Cédric Klapisch, Brigitte Roüan, Marion Vernoux, Laurence Ferreira Barbosa, ou encore Idrissa Ouedraogo.
Santiago H. Amigorena est réalisateur, de quatre films à ce jour. Le premier, sorti en 2006, est Quelques jours en septembre, avec Juliette Binoche, John Turturro et Sara Forestier.
Olivier Desmettre Le métier de scénariste est-il apparu avant l’activité d’écrivain, comme le laisse croire votre biographie ?
 
Santiago H. Amigorena – Il s’agit bien pour moi du métier de scénariste et de l’activité d’écrivain : le premier comme gagne-pain, le second comme raison de vivre. Ma décision de faire ce métier est essentiellement liée à la nécessité de travailler, à un moment où la plupart des gens de ma génération, mes amis, voulaient faire du cinéma. Alors, comme j’étais celui qui écrivait un peu, c’est moi qui me suis mis à écrire...
La décision d’être écrivain, elle, remonte, je le dis dans mes livres, à bien avant ma naissance.
 
O.D. – Sur quoi repose selon vous les fondamentaux de l’écriture de scénario ? Est-elle même une écriture ou s’agit-il avant tout de techniques ?
 
S.H.A. – Il y a bien un côté très technique, mais qui en réalité n’est pas strict, parce que les scénarios peuvent être écrits de façons très différentes. Le but est surtout de chercher à écrire quelque chose qui sera lu par tous — producteurs, metteur en scène, acteurs, techniciens — d’une manière identique, pour qu’ils puissent travailler ensemble.
C’est une écriture consensuelle, alors que l’écriture littéraire est pour moi tout le contraire.
 
O.D. – Comment se déroule votre travail de scénariste ? Qui est le plus souvent à l’origine de l’idée ?
 
S.H.A. – J’ai travaillé de toutes les façons possibles : en réécrivant le travail d’un réalisateur ou d’un autre scénariste ; à partir d’une idée à moi ; très souvent, surtout, en cherchant avec d’autres réalisateurs. Mais être scénariste ne signifie pas seulement écrire. Il s’agit plutôt d’avoir une sorte de réflexion sur un projet de film, qui peut aboutir à quelque chose formulée par l’écriture ou non. Ce n’est pas une obligation qu’il y ait de l’écriture dans le métier de scénariste.

 
O.D. – « Santiago H. Amigorena est, et n’est pas, scénariste, journaliste, écrivain » avez-vous écrit.
Ce qui pourrait peut-être se comprendre ainsi : quand vous êtes écrivain, vous n’êtes pas scénariste et quand vous êtes scénariste, vous n’êtes pas écrivain. Pourtant, diriez qu’il manquerait quelque chose à l’un et à l’autre, si vous n’étiez pas à la fois écrivain et scénariste ?
 
S.H.A. – Je vais être un peu grossier en disant qu’à l’écrivain il manquerait sans doute de quoi acheter des livres ou payer la nourriture de ses enfants ! Je pense que j’ai appris à écrire des scénarios en écrivant de la littérature, et que je continue d’une certaine manière à apprendre de l’un et de l’autre. Mais ce qui est littéraire ne me semble pas enrichi par ce qui vient du scénario. Et ce n’est pas pour dire du mal de ce métier, très agréable, par lequel j’ai appris énormément, devant souvent écrire sur des sujets sur lesquels je ne connaissais pas grand-chose. Alors évidemment, j’ai dû lire, ce qui a pu influencer mon écriture. Mais la littérature me semble, dans ma vie en tout cas, un travail qui vient de plus loin et qui, j’espère, va plus loin. Les films sont des évènements ponctuels.
 
O.D. – Est-ce que l’écrivain utilise quelquefois le savoir-faire du scénariste ? Le scénariste celui de l’écrivain ?  
 
S.H.A. – Le scénariste utilise évidemment le savoir-faire de l’écrivain. Mes premiers scénarios étaient sans doute moins agréables à lire (rires). Mais si, peut-être, peut-être… L’écrivain s’est laissé allé à plus de dialogues, ce que je n’aurais peut-être pas fait si je n’avais pas écrit autant de scénarios. Mais je restreindrai cette influence à cela seulement.
 
O.D. – Cette double activité crée-t-elle un équilibre entre ce que vous faites seul, en tant qu’écrivain, et ce que vous faites avec les autres, en tant que scénariste — et dont vous faites dire à votre narrateur dans un de vos livres, qu’il existait lorsqu’il écrivait des scénarios et qu’il s’est rompu quand il n’a écrit que des livres ? En quoi est-il important, ou pas ?
 
S.H.A. – Il existe un équilibre dans ma vie. Comme pour tout écrivain, ma manière d’écrire est absolument solitaire et je n’ai jamais aimé ce qu’il y a autour de la littérature. Certains, peut-être, trouvent un intérêt au monde littéraire, qui leur permet de sortir de leur bureau et de vivre un peu à l’intérieur de ce monde-là. Moi pas. Le cinéma, avec son côté frivole, me permet en général de trouver un équilibre entre le temps qu’il faut perdre et celui qu’il faut gagner. Mais un temps qui n’a rien à voir avec le temps du scénario, où je travaille avec des gens. Cet univers très frivole du cinéma, vécu à petites doses, m’est très utile. Il me permet absolument de supporter l’aridité de la vie d’écrivain.
 
O.D. – Avez-vous jamais eu le désir de scénariser une œuvre littéraire que vous aimiez ? Un de vos livres ?
 
S.H.A. – Un de mes derniers scénarios doit beaucoup à L’Idiot de Dostoïevski, que j’admire énormément. Mais, la plupart du temps, ce que je lis ne me semble avoir aucun rapport possible avec le cinéma. Et les livres que j’écris, en général, ne me semblent pas du tout possibles à adapter. Pourtant, les deux derniers livres que j’ai publiés sont, d’une manière un peu particulière, en train d’être adaptés ! Mais je n’y participe que de loin et n’en serai pas du tout le scénariste principal.
Adapter une œuvre littéraire forte est un problème si l’on pense que l’adaptation doit être à la hauteur de l’œuvre. En ce qui me concerne, il s’agit surtout, par quelques évocations, de dire qu’il y a de l’amour pour un livre. Pas du tout dans le but de transmettre ce que je ressens en lisant L’Idiot, qui me semble inatteignable par n’importe quel autre discours.
 
O.D. – Dans la plupart de vos livres il y a un narrateur appelé Santiago H. Amigorena qui vous ressemble. Y a-t-il dans vos scénarios un personnage qui pourrait s’appeler Santiago H. Amigorena et vous ressemblerait ?
 
S.H.A. – Dans mon premier film, les acteurs principaux me disaient, à un moment ou à un autre : mon personnage, c’est toi. C’était vrai, et très clair, que dans chaque personnage il y avait une part fondamentale de moi. Mais ce n’est pas du tout le même travail en littérature, où, d’abord et avant tout, je cherche à me comprendre. Au cinéma, si je me mets dans mes films, la manière est tout à fait différente, il s’agit de se montrer, pas de se comprendre.
 
O.D. – Je pensais aussi des scénarios que vous écrivez pour les autres.
 
S.H.A. – Quand je travaille avec d’autres réalisateurs… Je ne pense pas. Si pourtant, il y a un film dont on me parle tout le temps en me demandant quel personnage je suis, c’est Le Péril jeune. Un scénario écrit avec Cédric Klapish et Alexis Galmot, avec lesquels j’étais au lycée. Quand nous en parlons, nous avons tendance à dire que deux des personnages de la bande de cinq sont des interprétations d’amis proches, tandis que les autres sont à la fois nous et pas nous. Chacun a son personnage et, en même temps, bien sûr, ce n’est pas vrai…
Sinon, l’idée de mettre un personnage qui serait moi dans chacun de mes scénarios ne me tente pas du tout (rires) ! Par contre, je suis sûr que certains metteurs en scène, quand ils me demandent d’écrire, me demandent aussi de mettre quelque chose de moi dans chacun des personnages.
 
O.D. – Justement, avez-vous le sentiment que votre statut d’écrivain joue un rôle, en bien comme en mal d’ailleurs, dans le choix que l’on fait de vous comme scénariste ? En bien, pour ceux qui recherchent une dimension littéraire, en mal pour ceux qui la fuient au contraire ?
 
S.H.A. – J’ai travaillé longtemps comme scénariste bien avant de publier, donc pas à cette période-là.
Maintenant, je dirais que les deux situations coexistent. J’ai l’impression que certains m’appellent parce que l’idée de travailler avec un écrivain leur plaît ; d’autres non, parce que je suis beaucoup trop écrivain, en plus avec un certain succès critique, mais pas commercial !
 
O.D. – À votre avis, les lecteurs de Santiago H. Amigorena connaissent-ils le scénariste ?
 
S.H.A. – Non, je ne crois pas.
 
O.D. – Le métier de scénariste se situe plutôt du côté de l’ombre, sans beaucoup de reconnaissance, par le public en particulier. Devenir écrivain, porter seul un texte, n’est-ce pas une manière d’apparaître à la lumière ? L’avez-vous vécu comme cela, avez-vous eu ce désir ?
 
S.H.A. – Ma carrière de scénariste a correspondu avec la revendication, en France, d’un statut différent pour le métier, une demande de mise en lumière. J’ai toujours dit qu’il ne fallait pas mettre le scénariste devant, qu’il était très bien à l’ombre. Et pour moi, la place de l’écrivain est un peu la même. Bien sûr, dans le cirque médiatique constant qui traverse tous les domaines, difficile de dire non à un éditeur qui vous demande d’aller parler à la télévision ou à la radio, mais, sincèrement, ne jamais le faire ne me gênerait absolument pas.
 
O.D. – Paradoxalement, le dernier film que vous avez réalisé, Les Enfants rouges, ne reposait pas sur un scénario et utilisait une voix off, procédé plutôt littéraire… Etait-ce une sorte de revanche de l’écrivain sur le scénariste ?
 
S.H.A. – J’avais le désir très fort de rapprocher les deux activités, me demandant ce qui se passerait si j’essayais de mener le cinéma au plus près de ce qui me fait vraiment plaisir dans la littérature, c’est-à-dire un travail sans responsabilités économiques ni pressions extérieures. Un film où je pouvais décider de filmer ou pas, telle chose ou bien telle autre. Pour ma vie et mon plaisir personnel, cela fonctionne très bien parce que cette manière de faire un film, en dehors de l’industrie cinématographique, est absolument géniale. Elle ne fera évidemment jamais vivre personne, mais c’est un autre problème.
 
O.D. – Récemment, j’entendais Umberto Eco dire que c’est en regardant La Chevauchée fantastique de John Ford, qui contient selon lui tous les mécanismes fondamentaux de la narration, qu’il a eu envie de devenir écrivain. Y a-t-il pour vous un film qui a joué ce rôle, soit dans votre désir de devenir scénariste, soit en tant qu’écrivain ?
 
S.H.A. – Umberto Eco dit cela parce qu’il n’est pas du tout écrivain à l’origine. Il est un théoricien qui envisage tout d’un coup d’écrire des romans, en témoigne par exemple la dimension très romanesque du Nom de la Rose.
Pour moi, la littérature est autre chose, elle est avant tout poésie, sans aucune narration ni construction d’histoire.
Aucun film n’a eu cette place dans ma décision d’être scénariste. Par contre, un film a joué et joue toujours un rôle assez important dans ma vie, c’est La Dolce Vita, qui raconte l’histoire d’un écrivain, plutôt l’histoire de quelqu’un qui n’arrive pas à devenir écrivain…

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