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09 03 2018

Le temps d’une phrase avec Marie Cosnay

Propos recueillis par Nathalie Man


Le temps d’une phrase avec Marie Cosnay

Photo : Nathalie Man

Depuis Que s’est-il passé ? (Cheyne, 2003), l’écrivaine et traductrice Marie Cosnay a plus d’une vingtaine de livres à son actif. Son dernier, Eléphantesque, reconstitution minutieuse d’une mémoire familiale, est publié cette année chez Cheyne, et le prochain, Epopée, écrit pendant sa résidence au Chalet Mauriac, paraîtra à l’automne chez Les Ogres. Ils succèdent à la poétique traduction des Métamorphoses d’Ovide (Les Ogres, 2017) pour laquelle elle a été invitée au Printemps des Poètes, en plein cœur des Chartrons à Bordeaux. 


Ce qui me frappe dans votre œuvre, c’est la présence du corps, du vivant (concret, matériel, réel) dans toute sa dimension et, surtout, celle de sa finitude. Quel rapport entretient la poésie avec la mort ? Et quel rapport entretient votre poésie avec la mort ? 

C’est drôle cette idée du fini du corps et de l’infini du poème mais c’est un peu prétentieux de dire l’infini du poème. Chez Ovide, le corps est à la fois ce qui va s’achever et se terminer mal, cruellement, en métamorphose qu’elle soit végétale, minérale, liquide, animale. Et souvent il reste une chose : la voix qui, elle, est infinie.

Cela me fait penser évidemment à Écho. Quand commence l’histoire, Écho est déjà une voix. Elle a une voix mais une voix qui a un problème, qui est amputée puisqu’elle ne peut que répéter les dernières paroles. Elle n’a que la voix de l’autre. Elle est la langue de l’autre, elle a une langue mais elle n’a pas une parole. Elle ne peut que répéter la parole de l’autre. Et elle a tout à fait un corps car elle veut l’unir à celui de Narcisse qui refuse. Au moment où Narcisse refuse, elle se décompose. Son corps, du refus, se dessèche. Il n’y a plus le flux, le sang, il n’y a plus le vif, cela devient un rocher. La métamorphose d’Écho est très dure car ce n’est pas l’arbre qui va vers le ciel, ni la rivière qui va vers la mer, ce n’est pas ce qui flue mais ce qui reste, ce rocher. C’est d’ailleurs presque une souche, presque la mort. Ovide dit : elle est le son, il vit en elle. Elle demeure voix. Peu importe que ce soit une voix amputée ou une répétition puisqu’on est la répétition de ce qui déjà précède. 

 

"J’ai du mal à croire au fini. Je n’arrive pas à y croire. De là à dire que je crois à l’infini, c’est trop difficile."


La réponse à ta question sur le rapport de ma poésie à la mort est autour de ça. À la fois l’immensité du chant, qui commence et ne s’arrêtera jamais et à la fois le corps qu’on aimerait bien amener au même statut (de commencer et de ne jamais s’arrêter). J’ai du mal à croire au fini. Je n’arrive pas à y croire. De là à dire que je crois à l’infini, c’est trop difficile.


Lors de la rencontre chez Mollat en décembre dernier pour la présentation de votre traduction des Métamorphoses d’Ovide, vous vous êtes exclamée quand on vous demandait pour la énième fois pourquoi traduire ce livre : « Parce que j’en avais envie ! » Quel rôle a l’envie dans toute création ? Peut-on parler aussi de ferveur ? Quelle mine a cette ferveur en 2018, la voyez-vous autour de nous?

Ce que je voulais dire par « J’en ai envie ! », c’est que c’est un élan, l’inverse d’un « il faut traduire Ovide parce qu’il manque la traduction que moi je vais savoir faire… » Je ne sais pas quelle traduction manque à quoi. Ovide est un compagnon de route, comme j’en ai plein d’autres, auteurs ou pas. Cette rencontre va s’exprimer plus longuement que les autres parce qu’il s’agit de douze mille vers et que ça met du temps.

« Ferveur » est un mot qu’on utilise rarement. Tu parles de ferveur avec ce côté chaleureux, cette notion est celle qui m’intéresse le plus. La dernière fois que j’ai entendu ce mot, ça m’a beaucoup frappé. Je l’ai entendu de la bouche d’un directeur d’une administration, le CADA (Centre d’accueil de demandeurs d’asile) qui disait que dans le village où est installé un CAO (Centre d’accueil et d’orientation), les bénévoles avaient entouré les cinquante Soudanais d’une « immense ferveur ». Et je peux t'affirmer que les bénévoles qui travaillaient là et qui continuent de travailler avec les jeunes qui arrivent de loin, en font aussi une question de peau et de corps. C’est physique. Ils demandent : « Quand ils vont partir, qu’est-ce qu’on va devenir ? » ou encore « Je sauve ma peau ». Ils ne disent pas je sauve l’autre, ils disent, je sauve ma peau. Je mettrai la ferveur à côté de l’enthousiasme. En général, ce sont des notions qu’on retrouve dans le champ sacré, religieux. Et là c’était dénué de foi et de religiosité, quoi que. 

Après ce discours sur la ferveur, je pensais « bon sang, la ferveur c’est hyper communicatif ! ». C’est beaucoup plus communicatif que la peur, par exemple, qui est l’affect opposé. Cette ferveur, on la rencontre de l’étranger total parce que venant du Soudan Sud, Darfour etc. L’autre a fait la traversée, il arrive de loin, a fait les expériences du péril par son corps, ça, ça fait de la ferveur, ça fait une sorte d’échange de spiritualité. On peut dire qu’il y a eu une expérience proche du sacré et du religieux. La ferveur en 2018, je la vois oui.


Dans une interview en octobre dernier dans Éclairs vous disiez étouffer dans toutes les formes classiques. Vous disiez : « Il me semble qu’il y a urgence – face au constat actuel que la littérature a de plus en plus de mal à se saisir de la complexité de notre monde –, il y a urgence à inventer de nouvelles configurations, notamment en démultipliant et les voix et les moyens d’expression. » Quels sont vos champs d’expérimentation en ce moment ? 

Je travaille de plus en plus sur des formes qui sont oralisées. On a nommé cela avec Vincent Houdin, le musicien à la basse et à la contrebasse avec qui je travaille, des « Polychronies » (c’est-à-dire « tout notre temps »). Ce sont des chants qui traversent le quotidien. Vincent est engagé avec moi dans l’accueil des jeunes. Nous habitons dans des zones frontalières, moi à Bayonne, lui à Saint-Jean-de-Luz. On voit passer énormément de jeunes Guinéeens, Camerounais, quotidiennement, qui viennent notamment de Ceuta.

Ça, soit tu le sais pas, soit si tu as commencé à le savoir, tu ne peux plus ne pas le savoir. Et donc, qu’est-ce que tu fais ? C’est pour cela que cette question des formes… Disons que je n’ai pas le temps pour le livre. On fait, on agit. Mais j’écris oui, à l’ASE (Aide sociale à l’enfance)... 


« Demain : le monde en 2118 » est la thématique du festival L’Escale du livre où vous êtes invitée en avril. J’ai récemment interviewé quatre collégiennes sur leurs perceptions du futur, de ce 2118, de comment nous interagirons, nous écrirons. Elles m’ont parlé de messages constitués que d’émojis, de mots qui diraient toute une phrase… Qu’en pensez-vous ? 

Je suis quelqu’un de la grammaire, j’adore ça, donc le jour où le mot dira la phrase, cela sera horrible. 

Heureusement, on revient vers la syntaxe, vers le temps d’une phrase, d’une phrase qui s’accroche à une autre qui va nier celle d’avant, et la troisième qui va amener un nouveau point de vue. Ça, pour moi, c’est une vraie question d’envie, d’ardeur, de ferveur, de tout ! La chance est dans le temps.