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24 11 2016

Le secret du mécanicien, la lumière de la servante (& autres contes)

Propos recueillis par Olivier Desmettre


Le secret du mécanicien, la lumière de la servante  (& autres contes)

Jean-Philippe Ibos, co-fondateur de l’Atelier de Mécanique Générale, est en résidence du 21 au 28 novembre pour le projet « L’Encyclo des Mécanos », plus particulièrement l’élaboration, en compagnie de deux vidéastes, du site internet destiné à prolonger un travail de collectes et de mise en scène commencé il y a plus d’un an. Une résidence proposée par l’OARA (Office artistique de la Région Nouvelle-Aquitaine) en partenariat avec le Parc naturel régional des Landes de Gascogne.

En ce 22 novembre, le mécanicien est seul. Dire que sa parole est généreuse et passionnée autant que son sourire est rayonnant, cela en ferait un portrait assez juste ; ce serait pourtant oublier avec quelle énergie les accompagnent des mains en perpétuel mouvement, magnétiques elles-aussi. Résultat, deux heures ont passé sous le charme, comme un enfant heureux d’écouter des histoires. Un entretien d’entrée en résidence en forme d’entretien sans fin de résidence.
 
Ibos-Jean-PhilippeJean-Philippe Ibos – Je suis beaucoup dans le travail de compagnie, de construction de projets qui s’imaginent en les racontant, de formes dans lesquelles la parole tourne puis sort d’une manière toujours différente. Ce temps de la fabrique est assez mouvementé — particulièrement avec ce projet L’Encyclo des mécanos, construit à partir de collectages, de rencontres, d’agitation joyeuse et militante, de reconnaissance de la colère chez l’autre… C’est joyeux de se dire AH BON SANG, ON N’EST PAS DES MOUTONS !
Ah ça fait du bien, j’ai besoin de ça ! (rires)
 
À l’origine du projet, l’idée du multimédia était en germe dans l’équipe ; d’abord à partir d’un site, comme lien entre les projets de la compagnie, puis très vite quand nous avons commencé à raconter cette Encyclopédie, à faire les premières expériences sur le plateau, s’est renforcée l’idée de garder la mémoire de tout cela.
Cette idée d’archives me foutait sans doute un peu la trouille, elle n’est pas mon premier mouvement, moi qui suis sur le plateau, dans le direct, heureux de la seule trace laissée dans la mémoire des gens ! Je fus cependant rapidement convaincu de cette possibilité d’être aussi dans l’action avec un site, à la fois forain et numérique, forme de transposition de cette recherche, de cette joie du plateau.
Une manière possible pour les gens d’entrer quasiment dans une sorte de spectacle puis de finir par venir nous voir, et inversement. Comme des vies qui se renverraient l’une à l’autre.
 
Il s’agissait alors de réfléchir à une sorte d’hybridation : étant surtout du côté du concret — papier, texte, plateau, corps de l’acteur — je découvrais ainsi la possibilité du virtuel. Cela fait une bonne année que la fabrication du site est envisagée et que j’accumule du matériau, dans les collectages, les ateliers, etc. Puis arrive le moment où on bascule du plateau, de la chair, des rencontres, vers l’idée de ce site, coquille vide dans laquelle il faudrait arriver à transposer cette agitation, cet apprentissage de la manière de ne pas toujours être d’accord ensemble.
Or, toute cette matière qu’il faut arriver à saisir à un moment donné, cela ne peut se faire dans l’agitation. Il faut se couper du monde, se protéger de l’extérieur, des sollicitations, pour finalement refermer quelque chose, essayer d’être avec le projet en même temps qu’avec soi.
 
Et même si mon travail consiste d’abord à écrire pour le théâtre, ce temps —  qui consiste à laisser le poétique saisir les choses ; finalement même, peut-être, laisser les choses se saisir elles-mêmes — fait le même son que celui que je connais au début de l’écriture d’un projet. Les sons se rejoignent, je retrouve dans ce travail la mécanique qui consiste à laisser les choses s’associer.
 
C’est un cadeau de pouvoir ouvrir une parenthèse, dont je sais que je ne pourrais pas la refermer à la fin de la semaine, car elle va ouvrir le son de cette écriture-là, qu’il va perdurer et que je pourrais le convoquer à nouveau, plus tard. J’aime beaucoup cette idée, liée à la plupart des résidences de création — ce que celle-là sera aussi, d’une certaine façon — de quelque chose qui se fonde et continue de nous accompagner longtemps ensuite.
 
Bien sûr, nous avons préparé notre venue cette semaine, courte parce que située entre plusieurs autres projets. Nous avons 80 films de différentes durées, dont le contenu est fabriqué avec les habitants, dans différents lieux. Il est important pour moi, et c’est la raison pour laquelle, je crois, ceux qui participent se laissent embarquer, que les gens comprennent l’objet, la mécanique dramaturgique de ce qu’on cherche.
 
Dans un film comme Fais attention par exemple, la manière de filmer aussi est importante…
 
J’ai un peu de temps pour raconter ?
 
(partie I)
Le processus de collectage se fait à la rencontre de groupes déjà constitués autour de différents projets, sans savoir ce qui va en sortir : ici, dans un centre social, avec des femmes assises autour d’une table, on tchatche, on tchatche, à partir de la question de savoir, toujours la même, ce qu’il faut mettre dans une encyclopédie de la vie. Et puis quelqu’un raconte cette histoire, qu’elle dit souvent à son enfant « Fais attention » et, ce sont ses mots, « Je me demande si je lui dis pas trop ». Moi aussi, dis-je, je m’entends le dire, et d’autres aussi s’entendent le dire… Alors — c’est là mon rôle — j’attrape ça tout de suite et je comprends qu’il faut s’arrêter. Chacun se met alors à écrire sa liste de « Fais attention » ! Puis ensuite, les lisant, on se rend compte de l’objet incroyable ainsi constitué. On leur demande alors si elles acceptent de confier leur texte pour une mise en forme rythmique et si elles seraient d’accord pour que l’on filme.
Le texte pourra soit être restitué sur le plateau, par nous ou bien même par elles ; soit être filmé, pour en garder la mémoire. Car, avec ceux qui sont là, participants et animateurs d’un centre social, il s’agit toujours de porter une parole, mais une parole qui fait écho à plus de gens que ceux qui sont réunis dans la pièce.
Et dans ce projet, comme souvent, il y a ce hasard magnifique de la présence de cette dame qui amène le groupe à penser plus loin.
Dans le film, on doit donc retrouver ça, et dans le site également. Car c’est tout l’intérêt de mon travail, qui va bien au-delà de l’objet, social, d’une structure qui nous accueille : dans ce moment, il s’agit de faire jaillir l’étincelle, une parole qui pourrait faire écho ailleurs, afin de faire quelque chose de plus grand, de plus important que nous, qui va nous dépasser. C’est ça que j’essaie d’attraper. Par le groupe, comme expérience de parole, de plaisir, de compréhension des choses, et de liens entre elles.
L’idée de filmer est bien sûr liée à ce projet multimédia, mais ce qui est saisi par l’image peut aussi être utilisé au plateau, alors enrichi de ce matériau, afin de ne pas réduire la dramaturgie aux seuls acteurs et à ceux qui veulent être sur la scène. La manière de filmer aussi — plan fixe, petit théâtre de Méliès en carton — reproduit une forme d’adresse théâtrale, qui ne dépareille pas quand une séquence est projetée au plateau. L’idée du site repose aussi, bien sûr, sur cette envie de garder le côté forain et théâtral, réduit à sa plus simple expression.
Alors on commence, avec la liste des « Fais attention », chacun choisit ceux qu’il aimerait dire, qu’il en soit l’auteur ou pas ; avec de temps en temps des témoignages, des questions, des échanges, et puis des directions aussi, de notre part, nécessaires avec des amateurs qui n’ont pas l’habitude du théâtre pour arriver à quelque chose dans le jeu, car il est important que les gens qui se voient jouer, soient satisfaits d’eux-mêmes, pas maladroits ou empêtrés.
Et puis il y a une petite règle, un peu difficile à intégrer au début : c’est toujours moi qui arrête… Alors, comme ils doivent continuer tant que j’ai pas dit « Coupez », il peut y avoir, dans ces moments, des choses magnifiques. Comme dans le film, cette femme qui égrène les « Fais attention » : « dans la cuisine, dans la salle à manger, dans la chambre… », qui finit par « Et à l’extérieur c’est pire ». !
Toux ceux qui participent sont donc associés à la construction de la pensée. Mais il ne s’agit pas d’un atelier de montage de film. Alors, avec ce matériau-là, les vidéastes de l’équipe et moi essayons de garder l’esprit de ce qui s’est passé. Le film est ensuite montré aux participants, certaines séquences supprimées si elles les gênent, quelque fois même tournées à nouveau.
Parfois, c’était l’idée du site également, des spécialistes sont sollicités, pour avoir du recul, un point de vue déplacé, etc. Tout cela pour former cette encyclopédie qui brasserait quelque chose du côté du  savoir — empirique, j’en sais autant, sans m’en rendre compte —et du plaisir du savoir.
(fin de partie I)
 
La structure du site est bien avancée, élaborée à partir de deux idées simples : une entrée par la carte, le territoire, de façon à ce que quiconque a participé puisse se trouver immédiatement ; une entrée par l’ordre alphabétique des rubriques, en s’amusant avec cet ordre, et c’est là que j’écris, à la fois au plateau et, ici, en résidence.
Beaucoup de gens parlent du travail, mais la rubrique est « échelle » car il faut commencer au bas de l’échelle ; il est beaucoup question de communication, marketing, etc., mais la rubrique est « cerveau » parce qu’il s’agit de cerveau disponible. La rubrique elle-même est donc déjà un titre de spectacle, une entrée dans le déplacement, la poésie, l’impertinence.
Bien sûr le site sera amené à s’enrichir, à partir des projets sur lesquels nous continuons de travailler et aussi des rubriques dont la création nous apparaîtra nécessaire. Certaines procèdent aussi par accumulation, comme celle nommée « Que sont devenues nos colères ? », possiblement infinie…
 
Bien entendu, et nous le savons par nos expériences, de compagnonnage ou autres, l’exploration est sans limite. Néanmoins la compagnie a besoin de temps de pause, de mise en suspens, afin de retrouver l’auteur, l’acteur, l’écriture, le projet. La mécanique a besoin de se ménager, par la résidence ou par d’autres moments de replis, sans efficacité immédiate.
Pour que l’acte d’écriture radical puisse advenir, il faut trouver l’espace dont il a besoin.
Et cet équilibre, entre l’énergie dépensée dans la réalisation des projets et ces temps de pause nécessaires, la compagnie a mis un peu de temps à le trouver. Mais depuis plusieurs années déjà, grâce à l’expérience et à l’organisation mise en place, nous savons très bien rendre ces moments possibles.
Car cette compagnie n’est pas un projet de metteur en scène, elle est quand même, toujours à l’origine, un projet d’auteur.
 
J’ai un peu de temps pour raconter ?
           
(partie II)
Je fonctionne beaucoup comme dramaturge. Penseur d’un projet global, par le sens, le social, ce qu’on raconte, pourquoi, comment cela va résonner… Pour moi tout cela est de l’écriture. La vraie part de l’auteur. Son intuition. Une mise en pensée qui précède toujours la mise en acte. Et à l’origine d’un projet, quel qu’il soit, il y a toujours une phrase, écrite comme sur un fronton, qui va guider l’ensemble. Tout le reste va s’aligner au-dessous. Souvent je pars de ça, sans savoir ce qui apparaîtra ensuite. Mais je sais que tous les moments qui viendront, les manières de construire, même de solliciter les partenaires, tout va se retrouver sous cette petite enseigne qui dit : voilà ce qu’on est en train de faire.
Comme une étoile qui me conduit.
Ce fronton n’est pas public, ne regarde souvent personne d’autre, auquel il serait peut-être même complètement incompréhensible. C’est un secret, jamais dit dans la plupart des cas… Mais comme je le répète souvent pour L’Encyclo des Mécanos, je peux le faire de nouveau ici (rires).
Et cette phrase c’est : « COMMENT ON CONSENT, COMMENT ON RÉSISTE ».
Je ne l’évoque pas à chaque étape du travail, mais souvent, dans la manière d’attraper les choses, on la perçoit très bien. Dans « Fais attention », si vous regardez à nouveau le film, vous y entendrez cette chose-là. Qui fonctionne comme un bornage, me permet de savoir si je suis dedans ou à côté ; et si à côté, alors pourquoi ? Cet espace va me simplifier la vie, ensuite.
(fin de partie II)
 
C’est la première fois que je viens au chalet Mauriac. Il y a évidemment ici, dans ce retranchement, quelque chose de radical, que l’on perçoit très vite : la création est au travail, c’est elle que l’on rencontre, qui passe dans les couloirs. Chacun peut ouvrir la porte, traverser, ce n’est jamais un problème. Alors qu’au contraire, en répétition par exemple, le cerveau pris dans le travail, alors vulnérable, une entrée impromptue sur le plateau est souvent vécue comme une effraction. Ici, ce n’est pas le cas, car nous savons que nous sommes de la même famille, celle qui se coltine le même objet, pas clair, pas sûr, avec lequel on se bagarre. Alors c’est peut-être là que se trouve la filiation, dans ce lieu destiné à l’écriture qui réunit celles et ceux venus pour ça.
Comme hier, dans les théâtres, existait encore la servante, la veilleuse, cette petite ampoule laissée allumée par le régisseur quand le lieu était vide, une façon de garder le lien avec tous ceux qui y étaient passés. Puis lorsque l’activité reprenait, la servante était éteinte.
Il y a quelque chose de cela, ici, de très particulier, comme un fil, une lumière dont on sent la présence. Immédiate. Il ne m’a pas fallu trois secondes, en arrivant, pour être dans l’écriture.
 
Une soirée de restitution aura lieu le samedi 3 décembre au Cercle ouvrier à Saint-Symphorien.

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