Films

20 03 2015

Le retour du radeau de la Méduse

Par Christophe Dabitch


Le retour du radeau de la Méduse

La véritable histoire du radeau de la Méduse de Herlé Jouon – Crédit photo : Grand Angle Productions

Un an et demi de travail et un budget conséquent pour un documentaire historique : La véritable histoire du radeau de la Méduse, de Herlé Jouon, coproduit et diffusé par Arte (le 21 mars 2015 à 20 h 50 et + 7), tente de comprendre le drame qui a fasciné le peintre Théodore Géricault.

Auteur entre autres d’une série de documentaires pour Thalassa sur les grands naufrages de l’histoire, d’un film sur le Titanic pour Arte, le réalisateur Herlé Jouon ne peut que parfois subir la question de ses proches : « Quand vas-tu arrêter avec tes histoires de naufrage ? ». Navigateur lui-même mais n’ayant heureusement pas connu ce genre de catastrophe, il avoue une forme de fascination : « la mer est un univers où l’on n’a pas sa place, la moindre erreur ne pardonne pas, c’est quelque chose que les terriens ont parfois du mal à comprendre. Un simple boulon qui cède peut entraîner le drame. Les choses peuvent basculer très vite, c’est pour cela que j’aime les histoires de mer et que je travaille à Thalassa depuis quinze ans. »
 
Radeau-Meduse4Dans le genre mystérieux, l’histoire du radeau de la Méduse se pose effectivement comme un cas où l’erreur humaine et coupable d’un commandant (de la même manière que le Titanic ou encore plus récemment le Costa Concordia souligne Herlé Jouon) entraîne de nombreuses morts mais aussi comme un cas où les recherches historiques n’épuisent pas les mystères. Le film lui-même, s’il permet de découvrir et comprendre de nombreux éléments, ne résout pas quelques énigmes de taille qui feront peut-être l’objet d’autres développements : que s’est-il réellement passé sur le bateau avant le naufrage puis sur le radeau durant la lente dérive ? Pourquoi, par exemple, les survivants appartenaient-ils aux classes sociales ou militaires supérieures ?
 

Une enquête à plusieurs niveaux

Ce documentaire de 90 minutes est construit selon trois niveaux de narration : l’enquête de Géricault à l’époque et l’exécution de son tableau (reconstitution en équipe cinéma avec comédiens), l’enquête contemporaine mené par Philippe Mathieu, administrateur au Musée national de la marine de Rochefort (qui est aussi la « voix » du réalisateur) et la reconstruction du radeau de la Méduse à l’identique par une équipe d’ingénieurs (qui ont travaillé sur l’Hermione) et le sculpteur sur bois Philippe Bray. Emboîtés les uns dans les autres avec rythme, sur une musique que l’on pourra trouver trop présente et significative, ce système pour évoquer la « Machine » (surnom donné au radeau par les naufragés) aboutit par touches successives à une compréhension du drame d’un côté et de l’œuvre d’art de l’autre. Comme le dit Herlé Jouon, aidé pour l’écriture par l’auteur Émilie Dumond, ce documentaire est très scénarisé et presque entièrement écrit avant le tournage, avec une longue préparation et un casting précis avec un « modèle » narratif en tête, la série québécoise « Cold case ». Sachant que l’idée de la construction du radeau, avec la fédération de nombreuses personnes de différents métiers autour du projet, est sans doute ce qui a emporté l’adhésion de la chaîne Arte, diffuseur et coproducteur.
 
De son côté, Philippe Mathieu, ancien de la Marine nationale qui a fini sa carrière militaire comme capitaineRadeau-Meduse2 de corvette, passionné par la Méduse et habitué des recherches dans les rayons des archives, a vécu le fait de devenir un « personnage » de documentaire comme une « expérience fantastique » qui lui permis de rencontrer de grands chercheurs tel l’historien d’art spécialiste de Géricault, Bruno Chénique. « Je me suis mis au service des choix de narration du réalisateur. Dans le film, je pose mes questions et les siennes. Bon, parfois, on doit se demander si je maîtrise mon sujet et j’ai l’air de découvrir des choses mais c’est le jeu pour intéresser le grand public, même si c’est sur Arte. » Lui qui côtoie la Méduse depuis trente ans sait aussi que le film a ses contraintes temporelles et formelles. Des aspects qui l’intéressent n’ont pu être tout à fait abordés, précisément le contexte des faits et leur déroulement précis. Car des archives inédites existent, certaines bloquées dans des familles et d’autres qu’il vient de récupérer. La Méduse est également, encore aujourd’hui, une affaire gênante dans la Marine, un événement dont on n’aime pas parler : « On fait l’amalgame entre un commandant désigné par la royauté de retour au pouvoir, Hugues Duroy de Chaumareys, et la Marine alors que ce corps militaire n’y est pour rien. Le commandant est coupable, mais il faut contextualiser pour vraiment comprendre. En fait, cette affaire est le procès de l’État et de ses choix, que l’on n’a pas fait à l’époque puisque le commandant a été condamné à trois ans de prison alors qu’il méritait la mort. » Philippe Mathieu se pose également d’autres questions que l’on peut résumer ainsi : pourquoi mange-t-on de la chair humaine au bout de seulement trois jours ? Pourquoi lorsqu’au cinquième jour ils attrapent des poissons les agrémentent-ils de chair humaine quand ils les font cuire ? Mais un livre est en préparation avec Bruno Chénique…
 

Une production d’envergure

Radeau-Meduse5La véritable histoire du radeau de la Méduse a réuni une équipe très importante pour un documentaire, du fait de la part fictionnelle et de la construction du radeau. La structure bordelaise Grand Angle Productions, déjà productrice de deux précédents films de Herlé Jouon, qui produit environ quatre-vingts documentaires par an pour des chaînes françaises et étrangères, dont un certain nombre consacrés à l’histoire et à la mer, a travaillé presque deux ans sur ce projet dont le budget global avoisine les 800 000 euros avec une coproduction à hauteur de 62 % par Arte et TV5 Monde et, notamment, un soutien du Conseil régional d'Aquitaine1. Suivi par Guillaume Pérès, ce documentaire a suscité selon la directrice de production Anne Fredon une « vraie dynamique avec des partenaires qui ont été de tout cœur avec nous, c’était un projet très ambitieux et très motivant. Le film est un vrai mélange d’histoire et d’aventure humaine, dans le passé et le présent, c’est à la fois historique et très actuel. »
 
Quand il a tourné ce documentaire, Herlé Jouon avait une autre idée en tête : il a dédicacé son film à tous les migrants d’aujourd’hui qui deviennent des naufragés. « Les Français de la Méduse partaient coloniser l’Afrique et aujourd’hui des personnes qui veulent changer de vie se retrouvent sur des radeaux identiques. On les abandonne en mer de la même manière. »
 
1. D’autres collectivités locales ont aidé ce film : Région Poitou-Charentes, Département des Charentes, ville et agglomération de Rochefort, Ministère de la Défense.


En savoir plus

https://vimeo.com/grandangle


www.grandangle.com

http://pro.arte.tv/2015/02/la-veritable-histoire-du-radeau-de-la-meduse


www.musee-marine.fr/content/la-veritable-histoire-du-radeau-de-la-meduse

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  • La Méduse en dates
    › 16 juin 1816 : la Méduse appareille de l’île d’Aix pour rejoindre Saint-Louis-du-Sénégal. Elle est accompagnée de trois autres navires, la Loire (sur laquelle a embarqué le futur explorateur de Tombouctou, René Caillié), l’Argus et l’Écho.
     
    › 2 juillet 1816 : la Méduse se plante sur le banc d’Arguin au large de la Mauritanie, à environ 80 kilomètres des côtes.
     
    › 5 juillet : le radeau de la Méduse commence sa lente dérive avec 151 personnes à bord.
     
    › 7 juillet : actes de cannibalisme.
     
    › 11 juillet : il ne reste que 27 survivants sur le radeau.
     
    › 15 juillet, après 13 jours de dérive, l’Argus retrouve le radeau, il ne reste que 15 survivants, 7 meurent sur le bateau avant d’arriver au Sénégal.
     
    › 3 mars 1817 : le commandant du navire, Hugues Duroy de Chaumareys est condamné à trois ans de prison. Il risquait la peine de mort.
     
    › 25 avril 1819 : le tableau de Théodore Géricault est exposé au Salon de Paris où il va provoquer de nombreux débats. Initialement intitulé « Le radeau de la méduse », il est à cette occasion rebaptisé, après censure, « Scène de naufrage ». Il reprendra son vrai titre plus tard.
     
    › 1824 : après la mort du peintre, le Musée du Louvre se porte acquéreur du tableau, il est aujourd’hui exposé dans la salle Mollien.
  • Le « vrai » radeau au musée de Rochefort
    Radeau-Meduse3Construit pour les besoins du documentaire au cœur de la forêt des Landes par le sculpteur sur bois Philippe Bray (d’après des plans publiés à l’époque par l’un des rescapés, l’ingénieur Alexandre Corréard) puis mis à l’eau à Rochefort, le radeau de la Méduse est maintenant visible dans la cour du Musée national de la marine de Rochefort. Mesurant 20 mètres de long par 7 mètres de large, cette maquette à l’échelle 1 permet de mieux imaginer ce qu’ont vécu les naufragés : promiscuité, impossible stabilité des corps dans le roulis, immersion quasi permanente, inconfort radical… Une évidence : le radeau originel avait été construit dans les règles de l’art par les marins (en mer avec toutes les difficultés que cela suppose) mais pour transporter du matériel et ainsi alléger le navire mais sûrement pas pour qu’un si grand nombre de personnes s’y réfugient.
     
    Renseignements et visites guidées : http://www.musee-marine.fr/rochefort