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08 10 2014

Le retour à Ithaque

Par Nathalie André


Le retour à Ithaque

© Nathalie André

Comédien et metteur en scène pour le théâtre, Sébastien Laurier est surtout connu pour ses deux grands spectacles : Mais que sont les révoltés du Bounty devenus (2009) et L’Affaire coin-coin ou la débâcle du monde (2012), mais il est aussi auteur1. Il s’est installé au chalet Mauriac du 15 septembre au 5 octobre dernier puis il y reviendra du 3 au 10 novembre, pour y écrire le texte d’un projet de littérature « Intozelandes ou le voyage aux sources2 ».

Nathalie André – Avant d’arriver au chalet, vous avez effectué un circuit des sources et fontaines guérisseuses des Landes à vélo. C’était le préliminaire à votre projet d’écriture ?

Sébastien Laurier – Au départ, c’était surtout une quête de guérison liée à ma maladie auto-immune. Je venais de passer un mois au Groenland, tout seul avec le coin-coin en plastique que j’avais emmené3 et j’avais besoin de me ressourcer. La forêt des Landes est venue comme une évidence. Je suis parti à vélo, le 5 juin avec une carte et l’ouvrage d’Olivier Marliave4 qui recense toutes les sources des Landes, et je voulais arriver le 24 juin, devant la fontaine Saint-Jean dans le village de mes grands-parents maternels près d'Onesse-et-Laharie, pour la Saint-Jean, la fête du solstice d’été. Devant la fontaine qui soigne les rhumatismes parce que c’est ce dont je souffre. Et ce retour à la « cellule » de base me semblait indispensable pour comprendre et donc pour guérir. Et puis c’est devenu un projet.
J’ai senti que ce serait guérisseur de revenir aux racines, aux « sources » parce que je m’interrogeais sur la transmission des maladies, la « psychogénéalogie » : « qu’est-ce que j’ai reçu de mes ancêtres qui me fait boiter aujourd’hui ? » Pourtant je ne suis pas anti-médecine moderne ni ésotérique ni mystique... Mais les sources, et ça vient peut-être du voyage au Groenland, c’est le côté lumineux de la force. Donc j’ai entrepris ce périple à vélo en faisant confiance à la sérendipité5 et aux rencontres qui m’emmèneraient de sources en sources... Je voulais savoir où on en est avec la maladie, le sacré populaire et ce que font les gens pour se soigner. Ça date des temps les plus archaïques et pourtant, en 2014, les gens continuent d’aller aux sources.... C’est un monde un peu souterrain mais on n’est ni dans la magie ni dans la sorcellerie, plutôt du côté du magnétiseur, du guérisseur...
Il y a plus de 200 sources guérisseuses répertoriées dans les Landes parce qu’il y a de l’eau partout avec des propriétés et des vertus médicales différentes. Les gens que j’ai croisés ne sont pas forcément croyants mais ils « écoutent » ce qui échappe au corps et à la médecine allopathique. Et les sources, ça "marche" et ça échappe à la foi parce qu’on est juste sur un petit sacré, populaire, individuel, qu’on peut s’approprier.

N.A. – Alors est-ce que votre projet d’écriture va être le carnet de bord d’une réflexion sur la spiritualité ?

S.L. – Non mais je ne sais pas encore exactement où ça va me mener mais j’ai plusieurs pistes déjà. À la différence du journal que j’ai tenu au Groenland, qui est le récit d’un coin-coin - moi, perdu tout seul là-bas -, j’exploite mes notes de façon plus littéraire. Dès le début, j’ai expliqué aux partenaires de ce projet, Écla Aquitaine, l’IDDAC et le Parc régional naturel des Landes de Gascogne – qu’il y aurait d’abord le voyage et un temps, après, pour tout revisiter. Je voulais faire cette résidence d’écriture ici parce que certaines sources se trouvent tout près et pour être toujours immergé dans la forêt... Et parce que j’ai fait des études universitaires d’histoire, j’aime en raconter. Sont-elles vraies ou fausses, ce qui m’intéresse c’est ce qu’elles nous apprennent.

N.A. – Vous « tournez », dans tous vos projets, autour du domaine de l’eau : les rescapés du Bounty sur une île, les coins-coins de la Nasa perdus sous les eaux de la banquise, maintenant les sources guérisseuses des Landes...

S.L. – C’est aussi la quête de soi, de l’intime à l’universel. Le Bounty, c’est la quête de la vérité, du paradis perdu aussi ; les Coins-coins, c’est demain, l’enfer climatique à venir peut-être.

N.A. – Jusque-là ce sont des êtres qui se sont perdus et dont on ne sait rien qui vous ont intrigué... Les sources, c’est le retour sur soi ? Comment se retrouver soi ?

S.L. – C’est comme si les Coins-coins m’avaient amené à une quête plus souterraine : la source, donc les origines. Là, c’est mon pèlerinage, mon Compostelle ; il faut parfois être seul pour aller à la rencontre de soi. « Intozelandes » vient de Into the Wild6. Mais je ne veux pas finir comme le héros qui se rend compte finalement que « le bonheur n’est réel que s’il est partagé ». Et j’ai aussi l’impression qu’il faut maintenant tout réinventer, notre rapport à la spiritualité aussi – et je ne parle pas de religieux. Je cherche à retrouver un sens au sacré pour me réenchanter du monde. Pour ça, j’ai besoin de créer et partager des histoires qui font grandir, qui nous élèvent et nous nourrissent aussi.
 
Propos recueillis par Nathalie André, le 16 septembre 2014 au Chalet Mauriac.
 

1. Sébastien Laurier, Le Groenland, Journal d'un chercheur de coincoins, collection « Passeport pour le monde », éditions Élytis, 2012.
2. Titre provisoire.
3. En septembre 2008, la NASA lâche 90 canards en plastique jaune dans les crevasses d’un glacier au Groenland pour étudier les effets du réchauffement climatique. Depuis, aucune nouvelle. Ils ont disparu… S’emparant du sujet, réel, et après des résidences d’écriture et un voyage sur place au Groenland, Sébastien Laurier crée deux spectacles avec la compagnie du Soleil bleu, en 2012 : L’Appel à coin-coin, un format court de trente minutes puis L'affaire Coin-Coin ou la débâcle du monde.
4. Sources et saints guérisseurs des Landes de Gascogne, L’Horizon chimérique, 1994. Rééd. en 1999.
5. La sérendipité, parfois appelée découverte accidentelle, est originellement le fait de réaliser une découverte scientifique ou une invention technique de façon inattendue, accidentelle, à la suite d'un concours de circonstances fortuit et très souvent dans le cadre d'une recherche concernant un autre sujet. Ex : la pénicilline...
6. Into the Wild est un film américain réalisé par Sean Penn en 2007, adapté du livre Voyage au bout de la solitude, écrit par Jon Krakauer en 1996. C’est l'histoire réelle de Christopher McCandless et sa quête - funeste - du bonheur à travers l'indépendance, la liberté et... la solitude.

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