L’actu pro

09 05 2019

Le réseau national des résidences de création en réflexion au Chalet Mauriac

Propos recueillis par Nicolas Rinaldi


Le réseau national des résidences de création en réflexion au Chalet Mauriac

Photo : Maya Soulas, Yann Dissez, Eunice Charasse, Nadine Chausse, Pascal Jourdana et Aimée Ardouin / ALCA

Réunis du 24 au 26 mars au Chalet Mauriac de la Région Nouvelle-Aquitaine, des porteurs de résidences de création de toute la France ont mené des ateliers de travail, faisant suite à deux premières rencontres, d’abord en septembre 2017 à la Maison des écritures Lombez Occitanie puis en novembre 2018 à Villeneuve lez Avignon sous l'impulsion d’Occitanie Livre & Lecture. Des ateliers qui visent à préparer les troisièmes rencontres nationales qui auront lieu le 26 septembre à la MÉCA, à Bordeaux, à l’invitation d’ALCA.

 
Dans quelle mesure ces deux jours de travail à Saint-Symphorien s’inscrivent dans la continuité de ce qui a été entrepris ces deux dernières années ?
 
Maya Soulas (Maison des Écritures Lombez Occitanie) : Quand nous avons invité nos homologues à Lombez, dans le Gers, c’était sans précédent récent et cela procédait, de notre part, d’un sentiment d’isolement. Nous avions très souvent la tentation d’aller visiter tel ou tel alter ego mais nous ne disposions pas de suffisamment de temps ni de moyens. Nous avons saisi l’occasion du dixième anniversaire de la Maison des écritures pour inviter les autres porteurs de résidences de création à venir à Lombez et initier un dialogue. Il n’y avait alors quasiment pas d’échanges ni de connaissances mutuelles. Dans certaines disciplines, des manifestations, notamment des festivals, justifient de telles rencontres, mais il n’y a pas d’équivalent entre les résidences d’auteurs. Nous avons donc créé lors de cette journée une sorte de grand panier dans lequel se trouvent les interrogations et les réalités de chacun, dont il en est surtout ressortie la possibilité de dialoguer.
 
Eunice Charasse (Occitanie Livre & Lecture) : Les deuxièmes rencontres se sont déroulées selon un concept un peu différent. En tant qu’agence régionale pour le livre, l’une de nos missions est le soutien à la création et l’accompagnement des auteurs qui jouent un rôle essentiel dans la vie littéraire et intellectuelle. Cela se traduit par l’attribution de bourses d’écriture et des bourses de résidence. Ces aides directes sont assorties de résidences, en Occitanie et hors région. Lors de cette journée d’étude à caractère national étaient présents des porteurs de projets, mais aussi des auteurs. Nous avons invité dans un des lieux majeurs en France et en Europe, La Chartreuse, les interlocuteurs de l’interprofession, la SGDL, le CNL et son président Vincent Monadé. L’objet était d’asseoir une réflexion sur les divers modes et finalités assignés aux résidences, de rassurer également les auteurs sur la pérennisation des dispositifs. Nous avons proposé par ailleurs un atelier sur l’élaboration d’outils communs, ce qui a suscité de nouvelles initiatives, c’est pourquoi nous sommes réunis cette année au Chalet Mauriac.
 
 
 

"Annoncer, certainement lors des rencontres nationales de septembre, une assemblée constituante de ce réseau de résidences de création."

 
 
Aimée Ardouin (Chalet Mauriac, ALCA) : L’idée de ces ateliers de travail, ici, à Saint-Symphorien, est de revenir sur des questions très pragmatiques pour les porteurs de résidences que nous sommes : quels outils communs mettre en place ? Quelles ressources ? Quelle structure ? Sachant que nous souhaitons tendre à la constitution d’un réseau, qui puisse prendre en compte la diversité de nos pratiques et de nos besoins. Nous sommes en quelque sorte, nous aussi, en résidence de création. Ces journées de travail vont ainsi permettre d’annoncer, certainement lors des rencontres nationales de septembre, une assemblée constituante de ce réseau de résidences de création.
 
 
En 2017, vous définissiez comme grands chantiers de réflexion de ces rencontres cinq problématiques : Quels auteurs accueillir ? Quel ratio création/ intervention ? Comment concevoir la résidence dans le territoire ? Quels moyens et financements ? Et quelle méthodologie ? Deux ans après, que ressort-il de ces travaux ? Des propositions ont-elles émergé lors de ces ateliers 2019 ?
 
Pascal Jourdana (La Marelle) : Il conviendrait de commencer par la question de la méthodologie, qui permet de faire avancer nos travaux et donc de répondre aux autres problématiques. Les outils sur lesquels nous travaillons nous permettent en effet de se donner le temps de la réflexion et de proposer des éléments concrets. Quant aux financements, cela dépendra de la nature de nos échanges, eux-mêmes tributaires de la forme de notre réseau ou association à venir, disons plus largement de notre collectif. Ce collectif s’appuierait sur une charte ou des engagements communs.
 
Sur la question de l’intégration d’une résidence dans le territoire, on se rend compte, en énumérant toutes les formes de résidences existantes, des différentes définitions qui renseignent ce même terme. On distingue par exemple des dispositifs d’auteurs accompagnés ou parfois un type de médiation, plutôt qu’une résidence de création. Mais même à l’intérieur de nos propres dispositifs de structures qui ne font que de la résidence, on observe des variétés immenses de formats et de relations avec le territoire. Cela va dépendre des territoires, des porteurs de projets, des auteurs eux-mêmes…
 
Yann Dissez (Ciclic) : Notre idée n’est pas de formater ces variétés mais au contraire de comprendre, d’appréhender les résidences, les dispositifs d’accueil d’auteurs, dans leur diversité. De même, pour les auteurs : il n’existe pas un auteur type, mais une grande diversité d’individus, aux parcours, aux motivations, aux besoins très différents qui rendent nécessaire la mise en œuvre de dispositifs complémentaires. Concernant le collectif, notre travail va donc dans un premier temps consister à déterminer nos besoins, ce qui nous rassemble, par-delà nos différences, afin de pouvoir structurer et hiérarchiser des propositions et des actions communes.
 
 
Pour répondre à ces besoins, la structuration du collectif doit-elle nécessairement passer par la création d’une structure juridique ?
 
Yann Dissez : Il faut faire attention avec cette histoire de structure ou de réseau : on a souvent tendance à les envisager comme finalités alors que la structuration en réseau ou en association n’est qu’un moyen, un outil adapté aux besoins, mis au service de projets communs. Une façon de structurer les échanges, de répartir les missions et tâches, d’organiser des modalités de travail collectives au service, comme le rappelait Pascal, de besoins et de fondamentaux communs. Il s’agit aussi de concevoir nos modes d’échanges adaptés à notre éloignement géographique, des documents de travail communs ou visioconférences, par exemple. Réunir régulièrement un groupe de travail dans un lieu de résidence chaque fois différent permet de nous retrouver pour échanger, mais aussi de découvrir des projets, des lieux de résidences que nous connaissons mais n’avons eu l’occasion de visiter… peut-être pourrions-nous l’ouvrir à d’autres champs artistiques ? Nous retrouver en petit groupe de travail dans un même lieu est extrêmement fécond et productif. Nous sommes immergés dans une ambiance de travail qui ne se cantonne pas aux temps dédiés, mais se prolonge lors des repas, notamment. Enfin, les journées nationales, qui s’adressent à un public plus large que les organisateurs de résidences, enrichissent tous ces travaux.
 
 
 

"Nous, porteurs de projets, faisons partie des meubles et bâtissons constamment des confiances sur le long terme avec notre environnement."

 

 
Votre premier axe de travail est le choix des auteurs accueillis. Comment peut-on susciter des candidatures de qualité et faire en sorte que des auteurs qui n’ont jamais été intéressés par une résidence le deviennent ?
 
Nadine Chausse (Maison des auteurs de Limoges) : Chaque lieu définit différemment la notion de qualité. Qu’est-ce qu’une candidature dite de qualité si nous ne l’avons pas au préalable définie ? Faut-il retenir la qualité existante, déjà diffusable et partagée, ou alors le potentiel voire la diversité ? À la Maison des auteurs de Limoges, de par notre spécificité francophone, nous nous situons dans une diversité, d’origine géographique et culturelle. Plutôt que cette notion d’auteur de qualité, nous privilégions toutes les étapes par lesquelles passe un auteur : il commence puis continue à écrire. Notre rôle alors est de l’inciter, à travers des dispositifs, à poursuivre son œuvre aussi après la résidence et devenir l’auteur « de qualité », celui qui sera plus confirmé. Il faut donc également interroger le rôle des résidences à cet endroit-là.
 
Le travail pour susciter les candidatures se fait bien en amont, les échanges avec les auteurs pouvant d’ailleurs avoir lieu en-dehors de la résidence. Nous discutons autour de textes avant les comités de sélection et instaurons ainsi un lien avec les auteurs, ce qui constitue un travail d’accompagnement, et qui débouchera ensuite sur un temps de résidence. Nous pouvons aussi les inciter à candidater en lançant des appels à projets, selon la nature de la résidence que l’on propose. Mais une résidence découle bien souvent d’un échange de deux à trois ans autour des textes de l’auteur, du potentiel que l’on va déceler. La constitution d’un réseau de résidences peut en ce sens permettre une meilleure orientation de ces auteurs et les aider à construire leur parcours.
 
Maya Soulas : Nous, porteurs de projets, faisons partie des meubles et bâtissons constamment des confiances sur le long terme avec notre environnement. Notre rôle est aussi de bâtir ces mêmes confiances avec des auteurs émergents et de les mettre en contact avec des publics…
 
Nadine Chausse : Et peut-être également de mettre en contact des auteurs entre eux, qui vont être en résidence à différents moments de leur parcours. On voit naître des projets entre auteurs qui n’avaient aucune raison de se rencontrer. Au sein d’une même discipline artistique, l’échange de pratiques, la simple discussion autour de l’œuvre ou le regard porté sur le monde peuvent bousculer la manière de créer. Nous avons récemment accompagné, jusqu’à sa création au Festival des francophonies 2018, un projet d’écriture né de la rencontre en résidence de trois auteurs, l’un québécois, l’autre néo-aquitaine et le troisième camerounais.
 
 
 

"Il suffit donc parfois qu’un auteur vienne écrire en résidence pour que l’environnement local change."


 
 
Dans les conclusions de vos premières rencontres, vous questionniez le plafond de 30 % du temps de l’auteur accueilli en résidence consacré à des interventions. Comment peut-on concilier une limitation du temps d’intervention de l’auteur avec une volonté de transmettre l’œuvre et le métier du créateur dans le territoire et donc d’inscrire la résidence dans le territoire ?
 
Eunice Charasse : La notion du temps long, nécessaire à la création, est centrale pour répondre à cette question. Il faut un temps pour le livre, un temps pour l’écrivain face à son œuvre. La résidence offre cet espace de liberté. L’auteur prendra le temps qui lui est nécessaire pour écrire et investir ce nouveau lieu. Tout déplacement génère une lente adaptation, il y a quelque chose de très organique dans l’écriture. Il faut donc connaître finement l’auteur accueilli, comprendre son rapport au public, et faire en sorte qu’il se sente « habiter le territoire », favoriser ce tissage subtil entre l’imaginaire et la nécessaire médiation qui ne doit pas être une contrainte mais un plaisir.
 
Pascal Jourdana : Le lieu de résidence étant fixe, il noue des partenariats avec des acteurs et structures de proximité. Ces derniers connaissant le lieu et les dispositifs, ils savent qu’il s’y passe quelque chose. Il suffit donc parfois qu’un auteur vienne écrire en résidence pour que l’environnement local change. Au-delà de l’inscription dans le territoire, les auteurs en deviennent par la suite des ambassadeurs. À la Marelle, par exemple, les auteurs que nous accueillons diffusent une image de Marseille bien différente de celle que donnent à voir les médias.
 
Nadine Chausse : Les temps d’intervention peuvent relever d’une demande dans le lieu, l’auteur s’adaptant alors en fonction du type de public, soit cela se construit à partir de l’auteur. Nous devons alors, porteurs de résidences, trouver l’interlocuteur pour construire l’intervention. On ne se trouve plus du tout dans des enjeux quantitatifs ou même d’éducation artistique et culturelle. Il s’agit de trouver un espace commun entre l’auteur et les personnes qu’il va rencontrer.
 
Maya Soulas : Se pose aussi la question de l’intérêt général. Il est très clair pour nous que la place de l’auteur qui crée dans la cité est essentielle pour tous, mais cela peut s’avérer moins perceptible pour l’élu local ou la voisine d’en face. Il est vrai que la conversation entre cette dernière et l’artiste, suppose des temps de « médiation » et une subtile recherche de points de contact, y compris avant ou après la présence de l’auteur.
 
 
Le 26 septembre prochain auront lieu les troisièmes rencontres nationales à la MÉCA, à Bordeaux, à l’invitation d’ALCA. Quelles sont les attentes de ce prochain rendez-vous ?
 
Yann Dissez : Comme nous l’avons évoqué plus tôt, il faudra bien entendu reprendre les discussions déjà menées, mais sans être dans la redite. Nous attendons une densification des relations et des questionnements, un affinement et une intensification des travaux que nous menons en ce moment.
 
Aimée Ardouin : L’idée est de nous réunir à nouveau et, surtout, de nous rendre visibles auprès de l’interprofession, des interprofessions... Il nous faut être un peu moins « mystérieux » et nous montrer, afin de porter une voix commune. Nous commencerons par des séances plénières le matin pour valoriser les impulsions politiques possibles dans leur rapport aux enjeux de création. Pour montrer, également, l’émergence de différents réseaux de résidences d’écritures régionaux, notamment en Nouvelle-Aquitaine et en Occitanie, au regard du projet de réseau national. L’après-midi sera plus pratique avec des ateliers au cours desquels nous confronterons les points de vue et expériences des porteurs de résidences et des auteurs... : « ah ! la résidence idéale ! ». Ce sera aussi l’occasion de présenter l’ouvrage Organiser des résidences artistiques et littéraires en bibliothèque, publié en avril 2019 par les presses de l’Enssib. Et nous espérons, bien sûr, avoir assez avancé sur ce chantier, pour annoncer une assemblée constituante de notre réseau à ce moment-là.