28 11 2019

Le Poitiers Film Festival, un carrefour de la création émergente internationale

Propos recueillis par Olivier Daunizeau


Le Poitiers Film Festival, un carrefour de la création émergente internationale

Photo : visuel du festival 2019

Le Poitiers Film Festival, dont l’origine remonte à 1977 et dont la 42e édition se tient du 29 novembre au 6 décembre, est un festival consacré aux films d’écoles et à la jeune création internationale. On y fête l’accomplissement des apprentissages et les promesses des premières œuvres. Grâce aux ateliers Jump In, le PFF s’est renforcé dans son rôle d’accompagnateur du début de la carrière de jeunes cinéastes des cinq continents.

 
Quel est le principe des ateliers Jump In ?
 
Élodie Ferrer1 : Ce sont des ateliers que nous avons créés il y a quatre ans à partir d’un constat : au Poitiers Film Festival, il y a une sélection internationale de nombreux films d’école et donc potentiellement de nouveaux cinéastes prêts à se lancer sur le marché. Ces jeunes réalisateurs ont une connaissance technique et artistique, mais pas encore une vision globale du marché. Ils viennent à Poitiers montrer leurs films d’études, parler avec le public, mais jusqu’en 2016, il n’y avait pas d’endroit spécifique où échanger avec des professionnels, qui en toute bienveillance auraient pu leur expliquer comment le marché international fonctionne.
 
Les trois premières années, nous avons donc choisi des projets prometteurs d’auteurs qui venaient en même temps que la sélection de leur film d’école, pour participer aux premiers ateliers Jump In. Mais l’an dernier, j’ai constaté que c’était trop à la fois : chacun venait montrer un film terminé et il lui fallait en plus se présenter devant des professionnels par rapport à un film qu’il n’avait pas encore fait. Connecter les deux énergies n’était pas facile. À partir de cette année, les ateliers sont donc ouverts à des réalisateurs venus au Poitiers Film Festival il y a un an ou deux. Depuis leur départ de l’école, ils ont pu sortir du cocon protecteur et se confronter à des premières expériences sur le terrain tout en mûrissant un projet de long métrage, documentaire ou fiction. Pour les ateliers 2019, les cinéastes invités sont donc venus en 2017 ou 2018. Cela nous permet d’avoir des projets mieux réfléchis, plus aboutis, nous pouvons construire des liens avec les réalisateurs sur un temps plus long et, à terme, cela nous permettra d’alimenter notre nouvelle section "premier long métrage". Développer son projet seul ou accompagné ? Chercher des partenaires étrangers ou pas, et pourquoi ? Ce sont ces questions, entre autres, qui sont abordées dans les master class et les ateliers où chaque intervenant lit chaque projet en détail.
 
 
Les écoles de cinéma ne font pas ce travail d’insertion professionnelle ?
 
EF : Les sections "réalisation" des écoles n’enseignent pas, en effet, le fonctionnement du marché. Bien sûr, une école ne peut pas tout proposer en matière d’insertion. Ce qu’on fait ici est complémentaire, et je crois que l’insertion professionnelle repose avant tout sur le fait que, dans chaque école, quelqu’un s’occupe d’intégrer les films de fin d’études dans les bons circuits. Ensuite, la véritable insertion vient avec le temps car, pour être à l’aise, il faut connaître vraiment beaucoup de choses sur les plans juridique et commercial, notamment.
 
 
D’où viennent les participants ?
 
EF : Nous sommes l’un des seuls festivals, en France, à montrer des films d’école non européens, ce qui fait que les professionnels viennent voir des films qu’ils ne pourront pas voir ailleurs. Pour sa sélection internationale, le PFF reçoit 1 600 films d’école et en programme une cinquantaine issus d’une trentaine de pays différents. Les films reçus viennent majoritairement d’Europe, certains viennent d’Amérique latine et d’Asie, mais assez peu d’Afrique. Sur 8 à 10 participants pour les ateliers Jump In, on retrouve toutes ces origines, et cette diversité-là est importante puisqu’en cinq jours, les lauréats ont le temps de se rencontrer vraiment et d’échanger notamment sur la manière dont ils ont été formés au cinéma.
 
 

"Comme le Ouaga Film Lab porte avec une énergie très forte des projets qui viennent de toute l’Afrique subsaharienne, c’est aussi une chance, pour nous, d’accueillir des projets déjà consolidés de jeunes Africains connectés à un parcours de formation."


 
Comment est né le partenariat avec le Ouaga Film Lab2 ?
 
EF : Nous avons donc décidé d’élargir le cadre initial de Jump In en initiant deux partenariats : l’un avec le dispositif La Résidence de La Fémis et l’autre avec le Ouaga Film Lab. J’étais dans une démarche de recherche de jeunes auteurs-réalisateurs, notamment Africains, sortis récemment de formations – au sens large, parce que je trouvais que je n’avais pas assez de propositions venant des écoles. Comme ALCA avait envie de créer un prix au Ouaga Film Lab, nous avons trouvé cohérent d’offrir à des lauréats du Lab une sorte de continuité : Jump In est encore davantage axé sur le développement international. Et comme le Ouaga Film Lab porte avec une énergie très forte des projets qui viennent de toute l’Afrique subsaharienne, c’est aussi une chance, pour nous, d’accueillir des projets déjà consolidés de jeunes Africains connectés à un parcours de formation.
 
 
Comment articulez-vous la francophonie, qui a une dimension internationale, avec l’échelle régionale ?
 
EF : Nous recevons encore assez peu de films de pays francophones non européens, que ce soit sur l’Afrique francophone, le Liban ou le Maghreb. C’est donc essentiel que nous puissions coopérer avec la Région Nouvelle-Aquitaine dans le cadre de sa politique à l’endroit de la francophonie. Par ailleurs, les ateliers Jump In ont permis au Poitiers Film Festival de trouver un lien avec les professionnels de la région, et notamment les producteurs. Comme il y a une volonté politique, de la part du Conseil régional, de dynamiser la filière du cinéma et de l’audiovisuel et comme de plus en plus de producteurs du territoire travaillent à l’international, le Poitiers Film Festival est un lieu de potentiel développement du secteur, au bénéfice de tous. Il y a cinq ans, aucun producteur en Poitou-Charentes ne développait de long métrage documentaire ou fiction à l’international. Aujourd’hui, on peut mesurer le chemin parcouru en regardant chaque année le bilan des producteurs de la Nouvelle-Aquitaine.
 
Nous nous situons donc au carrefour de plusieurs volontés, en invitant de jeunes professionnels des régions francophones faiblement représentées sur le marché international, en même temps que des professionnels de notre région qui dynamisent le territoire et portent le nom de la Nouvelle-Aquitaine à l’étranger. Cette année, nous aimerions que sur les dix réalisateurs invités au Jump In, cinq soient francophones. Cela nous permettrait de proposer des interventions plus ciblées pour certains domaines, car il y a des spécificités à la francophonie.
 
 
Avez-vous des nouvelles des projets qui sont passés par Jump In ?
 
EF : Oui, bien sûr. Je pense au projet français de Lawrence Valin, qui était là au Jump In 2017. Il est venu aux ateliers avec un projet de premier long métrage et à la suite de ce travail, il a décroché de nombreux soutiens, a réalisé un moyen métrage et obtenu l’aide du CNC pour son projet de long qui est actuellement en développement chez un producteur. Je pense aussi à Clara Stern, une Autrichienne qui a aujourd’hui tourné son film. Finalement, beaucoup de personnes ont avancé depuis quatre ans et des connexions entre auteurs se sont faites : par exemple, deux réalisatrices – une Belge et une Israélienne – qui se sont rencontrées à Jump In ont décidé d’écrire ensemble. Le fait d’être en petit groupe pendant une semaine crée, pour le meilleur, le début d’une communauté d’entraide, ce qui est essentiel dans ce secteur où les traversées sont parfois longues et solitaires.
 
 
Des envies, en toute subjectivité, pour cette nouvelle édition ?
 
EF : Oui, forcément ! En l’occurrence, j’ai écrit ce matin à Michal Blasko, un réalisateur slovaque venu au Poitiers Film Festival en 2017 et à qui nous avions proposé de venir en 2018. Il ne pouvait pas car il travaillait sur un tournage. Son travail est remarquable et j’aimerais beaucoup qu’il puisse venir cette année. Autre chose : l’année dernière, dans le cadre du focus francophone, nous avions fait venir Pascale Abu-Jamra, qui est Libanaise et porte un projet très beau et très fort sur la guerre du Liban. J’aimerais qu’elle puisse revenir à Poitiers dans le cadre des résidences de la Villa Bloch3. Cela me permet de conclure en disant qu’avec Jump In, le Poitiers Film Festival est déjà plus qu’un festival et que, grâce à la toute nouvelle Villa Bloch mise en place par la Ville de Poitiers, notre accompagnement peut trouver d’autres prolongements encore.
 

 Plus d'informations sur le Poitiers Film Festival : poitiersfilmfestival.com

 
1Élodie Ferrer est déléguée aux programmes professionnels du Poitiers Film Festival.
2Ouaga Film Lab est un laboratoire de développement et de coproduction de projets cinématographiques au Burkina Faso qui favorise des rencontres entre experts et jeunes talents du continent africain et la mise en réseau de talents d'Afrique avec des réseaux professionnels du reste du monde.
3La Ville de Poitiers a inauguré en 2019 la Villa Bloch, nouveau lieu de résidence pour quatre artistes, dont l’un des espaces est réservé à un auteur fuyant le régime répressif de son pays d’origine.

 

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