Éditeur aquitain

23 04 2015

Le Poisson pourrit par la tête : burn-out

Par Sébastien Gendron


Le Poisson pourrit par la tête : burn-out

Crédit photo : Le Castor Astral

Le Poisson pourrit par la tête : burn-out de Michel Goussu, Le Castor astral
Un an après avoir quitté son poste chez Avenir Futur pour partir donner un sens à sa vie, un jeune trentenaire se rend à l’évidence : sa vie n’a pas vraiment pris de sens et il va bien falloir qu’il retrouve du boulot. Le voici donc redemandant un entretien d’embauche chez Avenir Futur. On ne lui fait pas l’honneur de le réintégrer à son ancien poste, mais dans une branche dédiée à l’assurance des comptes bancaires. Là, va commencer une lente mais inexorable descente dans un enfer cotonneux qui ne propose que deux alternatives : l’endormissement de la conscience ou le burn-out.
 
Ce qui frappe d’emblée dans ce « Poisson », c’est le ton et sa lente détérioration sémantique au fur et à mesure des pages et du temps qui passe. Immédiatement, le texte est drôle, plein d’oxygène, le narrateur considérant la vie comme une grande et bonne blague, l’obligation de travailler, comme son corollaire. Il n’en est pas encore à tirer de bilan, même si ses choix l’ont jusque-là conduit dans le mur et, après un passage sabbatique, il est donc prêt à replonger dans l’univers détestable de la finance. Le principe est de ne pas s’y noyer, de tenir tout ça à distance. Il connaît les arcanes du métier, il sait éviter les pièges, il tourne en dérision ces collègues dévorés par l’ambition ou paralysés par la domination du chef. On rit donc avec lui et on espère que ça va durer le plus longtemps possible.
Or, comme le narrateur, on ne sent pas venir l’ensablement. Michel Goussu a un talent certain pour le dégradé textuel. Comme le narrateur, on s’est dit qu’on se moquerait des collègues, on s’est cru blindé, tellement au-dessus de la mêlée. Et comme pour le narrateur, le travail de sape interne nous cueille par surprise. C’est ainsi que l’on passe du riant au ricanant, puis à l’aigreur, avant de couler dans la dépression de cet homme qui abandonne la partie le temps de toucher le fond de l’inacceptable.
Les personnages de Michel Goussu sont autant de portraits acides des victimes et des bourreaux, les deux parfois réunis dans le même costume étriqué, serrés au cou par la même cravate – « fort avec les faibles, faible avec les forts » comme il est si souvent répété à travers ses pages. On découvre des hommes et des femmes désincarnés, pratiquant une « novlangue » à peine compréhensible parce que véhiculaire de rien, juste d’un grand vide qui serre à se cacher. Ainsi n’était-il pas rare d’entendre cette Blondine qui dirige le bureau, prononcer dans la même phrase deux contenus que tout oppose, créant chez le subalterne une confusion absolue qui, s’il n’y prend pas garde, va le dévorer totalement. Mais personne n’y trouve à redire. Voilà l’autre point fort de ce roman. Personne ne moufte alors que chacun sait et comprend que ce système de contrôle des individus ne fonctionne pas, qu’il est contreproductif pour l’entreprise elle-même.
C’est ce que démontre Michel Goussu dans ce laboratoire grandeur nature. Lui qui, selon la courte bio disponible sur la 4e de couverture, a travaillé dans le secteur financier, dissèque la bête et révèle une sorte de solution possible : cette hiérarchie peut être renversée par les mots. Il suffit que celui qui la subit comprenne comment elle fonctionne, ce qui semble assez simple : en l’obligeant à appliquer une grammaire à laquelle il n’entend rien, on le prive de mot, donc de pensée. Mais chacun de ces petits chefs étant lui-même privé de mots et de pensées par son propre supérieur, lorsque le narrateur réinjecte de la conscience dans la machine, le chaos advient. C’est Kafka contre l’idée d’un monde kafkaïen. C’est l’absurde vaincu par la raison. C’est l’arbitraire global détrôné par celui qui dit juste : « Non ! » et qui renverse soudain le discours. L’histoire remonte alors la pente, et le lecteur de la dernière page pense immédiatement : « Un de sauvé ».
 
Ces dernières années, les récits traitant de l’horreur managériale ont fait leur apparition. Avec la crise, cette tendance ne s’est pas démentie. On pense notamment au terrifiant Les visages écrasés de Marin Ledun ou encore à l’écœurant Des clous de Tatiana Arfel. Avec Le poisson pourrit par la tête Michel Goussu rajoute une brique remarquable dans la peinture contemporaine de l’aliénation dans le monde de l’entreprise.

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