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13 05 2015

Les 40 ans du Castor

Propos recueillis par Delphine Sicet


Les 40 ans du Castor

40 ans d’édition, 1 000 titres, 400 auteurs, un prix Nobel, littérature, musique and Co, un animal curieux et indépendant ! Telle est l’accroche – tambour battant – du Castor Astral qui célèbre en affiche et festivités le long cheminement de la maison d’édition.

Propos recueillis par Delphine Sicet
 
Delphine Sicet – Marc Torralba, vous avez co-fondé avec Jean-Yves Rezeau la Maison Castor Astral il y a 40 ans. Pourriez-vous décrire le contexte dans lequel votre projet éditorial singulier a émergé ?
 
Castor-Astral2Marc Torralba – Nous nous sommes rencontrés lors de nos études Carrières du livre à Bordeaux. Nous nous sommes très vite découvert une passion commune pour la poésie contemporaine  C'était des années où l'édition en France était très traditionnelle dans un contexte post soixante-huitard. La presse en revanche était très vivante, multiple. Très vite en 1973 nous avons créé notre revue de contre-info, qui a duré 3 numéros.
Puis dans le cadre de nos études nous avons effectué un stage au Canada. JNous avons eu un choc en arrivant, en découvrant la jeunesse et la liberté de l'édition qu'il n'y avait pas en France. Au Canada l'édition était dynamique, la poésie était très présente, et les maisons avaient des noms rigolos ... Cette expérience nous a convaincu que nous pouvions nous affranchir du poids traditionnel de l'édition, et nous lancer à notre manière dès notre retour. Il n'y avait pas de projet de création d'entreprise en tant que telle mais un souhait d'être acteur de quelque chose. On découvrait des auteurs de poésie dans des revues, on les contactait. On tapait à la machine, on dupliquait nos plaquettes grâce à notre réseau et des combines. On vendait partout, dans les restaurants universitaires, les fêtes politiques... 
 
D.S. – Comment vous êtes vous organisés après vos études ?
 
M.T. – Jean-Yves travaillait dans la musique et l'édition, moi dans l'imprimerie. Faire de beaux livres me passionne. J'ai créé mon imprimerie au service des éditeurs.
Notre organisation s'est aussi calée rapidement sur une réalité géographique : Jean-Yves vivait à Paris, et moi à Bordeaux.  Jean-Yves gère l'éditorial, la communication et les relations presse/librairie. De mon côté j'assure la direction générale, je gère les aspects techniques (fabrication, maquette, impression...) et administratifs de la maison.
 
D.S. – Comment résumer la vie du Castor Astral ces 40 dernières années en quelques étapes clefs ?
 
M.T. – Au début des années 80, 2 livres jalons ont rencontré un succès public qui ont permis au Castor Astral de franchir des seuils de développement :
– le premier récit en prose de l'actrice Juliet Berto
– l'anthologie de la jeune écriture de poésie francophone intitulée Anthologie 80. C'était une œuvre pionnière dans ce domaine. Cela nous a amené beaucoup de propositions.
Éditorialement nous faisons un travail de découverte depuis le début car nous sommes curieux de tout. Mais l'Anthologie 80 a été un déclencheur, elle nous a ouvert des horizons et nous avons découvert beaucoup d'auteurs à traduire. Tomas Tranströmer (prix Nobel 2011) fait partie de ceux là.
Sur les plans techniques et logistiques, il y a eu progressivement besoin de déléguer la diffusion et la distribution, de  professionnaliser nos outils de fabrication. Les manuscrits sont arrivés plus volumineux, il fallait pour limiter les coûts de fabrication tirer un nombre plus important d'exemplaires... et engager une stratégie commerciale pour toucher le public.
 
D.S. – Suivez-vous une ligne éditoriale précise ?
 
M.T. – Non, nous suivons plutôt des chemins. Nous recevons environ 1200 manuscrits par an, et nous sommes très ouverts. Le choix des titres publiés est collectif. Nous avons beaucoup expérimenté, puis arrêté ou alors développé, comme la collection Castor Music devenue prépondérante.
Les opportunités ont fait que nous publions des textes rares ou inédits en France d'auteurs connus. Ces pépites regroupées au sein de la collection les Inattendus et qui marche bien.
Nos publications sont également liées aux rencontres et au partenariats que nous pouvons nouer. Ainsi Auguste Derrière est né de notre rencontre avec un collectif d'artistes qui a amené un beau projet, alors que n'avons pas de collection Humour.
Le Castor Astral publie 35 à 40 titres par an. Cette année 2015 est particulière, pour nos 40 ans nous rééditons les livres qui ont « fait » le Castor Astral.
 
D.S. – Comment assurez-vous votre visibilité ?
 
M.T. – C'est une question cruciale. On réfléchit beaucoup à la manière de travailler un livre. Les libraires sont noyés sous une avalanche de titres, il est difficile d'imposer des romans.
Nous y parvenons avec Castor Music ; les éditeurs sont moins nombreux et le public plus facilement accessible. Les auteurs classiques tournent bien également.
Avec ces 40 ans, nous abordons un nouveau virage ; notre objectif est de développer nos ventes en littérature. Pour cela nous allons réduire le nombre de nos titres pour leur donner plus de visibilité. Nous continuerons à publier de la littérature d'exception, et dans le même temps nous permettrons à des romans populaires  mais avec une exigence d'écriture, de rencontrer leur public.
 
D.S. – Intégrez-vous le numérique dans votre stratégie commerciale ?
 
M.T. – Oui nous commençons, même si cela alourdit beaucoup les budgets. Cette année, le roman  La route des coquelicots de Biefnot-Dannemark, est sorti à la vente en format e-pub audio, et sera offert à ceux qui achètent le roman papier. Nous n'avons pas de stratégie systématique, il semble qu'un livre homothétique n'apporte pas de plus-value ou de meilleure visibilité.
En revanche pour les écrits sur la musique on réfléchit à des contenus plus créatifs, avec des musiciens, des labels... Mais imaginer un autre objet que papier demande un travail et un investissement qui pour le moment ne sont pas prioritaires.
 
D.S. – Comment préservez-vous votre indépendance et cette liberté éditoriale ?
 
M.T. – Nous refusons les contraintes, aussi l'équipe donne beaucoup d'elle-même. Il y a une énergie et un investissement énorme, autant physique que financier. Nous avons des livres de fonds qui nous coûtent cher en stockage mais qui font de bonnes ventes et nous permettent de prendre des risques par ailleurs.
Nous avons intégré un partenaire britannique à notre capital, dans l'objectif de mieux faire. Par exemple, la collection musique pourrait s'étoffer avec des achats de droits de livres à fort potentiel. Nous pourrons aussi mieux valoriser le fonds existant, qui comporte un millier de titres.
Avec cette nouvelle aventure, nous restons fidèles à nous-mêmes. L'histoire de la maison s'est faite avec des idées. Le Castor Astral, ce n'est pas une personne ou une personnalité. C'est un lieu de rencontres, ouvert aux apports extérieurs. 
 
D.S. – En 40 ans votre métier d'éditeur a beaucoup évolué comment le voyez-vous aujourd'hui ?CastorAstral-Livres
 
M.T. – Il n'y a pas un mais plusieurs métiers d'éditeurs . Il existent beaucoup de sortes d'éditeurs.
Aujourd'hui ce qui est vivifiant, c'est de voir des jeunes éditeurs qui se soucient de la qualité de fabrication d'un livre, sont en quête d'innovation dans ce domaine. Faire des objets remarquables à l'époque du numérique donne de l 'optimisme, car quand on met les lecteurs en situation d'être curieux et ouverts, les résultats sont là.
 
D.S. – Que peut-on vous souhaiter pour la suite ?
 
M.T. – D'arriver à résister et à continuer notre route. Que le Castor Astral nous survive !

Programme des rencontres :
http://castorastral.com


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  • Entretien avec Francis Dannemark, auteur et directeur de la collection Escale des Lettres
    Delphine Sicet – Francis Dannemark, vous êtes un auteur prolifique, écrivain et poète, essentiellement publié aux éditions Robert Lafont. Vous êtes également éditeur pour le Castor Astral. Comment cette aventure a-t-elle débuté pour vous ?
     
    Castor-Astral-DannemarkFrancis Dannemark – J'ai publié une première œuvre au Castor quand la maison a été créée. Puis nous nous sommes perdus de vue pendant 20 ans.
    J'organisais des festival internationaux et je trouvais absurde d'inviter des auteurs sans garder trace de leur venue. En 1998 j'ai proposé au Castor Astral la publication d'anthologie de poésies. Cela devait être la ligne éditoriale de la collection « Escale du nord » devenue plus tard « Escale des lettres ». Mais dans le même temps j'ai eu l'opportunité de publier Le livre des Rabinovitch de Philippe Blasband. La collection a donc été atypique dès sa création. Elle est devenue l'axe majeur littéraire de la maison.
    Elle s'est étoffée : fictions, nouvelles, pièces de théâtre, poésie, anthologie, essais, collectifs... Elle accueille des auteurs belges, néerlandais francophones ou non. Mais on trouve aussi Pasolini, Owen...
    Cette collection littéraire sort du cadre et pose beaucoup de questions. Et le monde du livre est accablé par les étiquettes. Notre priorité aujourd'hui est de valoriser l'axe fiction afin de bien le travailler dans un contexte économique devenu difficile.
     
    D.S. – Et donc orienter différemment la ligne éditoriale de la collection ?
     
    F.D. – Elle va plutôt connaître un resserrement de son cap dès 2015. Le nombre de titres publiés sera réduit. Ils seront clairement littéraire. Par ailleurs, le Castor Astral avec la publication de La Route des coquelicots1, le Castor Astral souhaite ouvrir une nouvelle voie  : être populaire avec une exigence littéraire, et travailler en profondeur les relations presse et librairies.
     
    D.S. – Il s'agit de faire évoluer votre image ?
     
    F.D. – Le Castor Astral bénéficie d'une très bonne image, mais pour beaucoup il s'agit d'une maison d'intellectuels. Quand on se penche sur le catalogue, on découvre une variété de genres et d'auteurs originale et inattendue. Le Castor Astral doit sa longévité à sa capacité de saisir les opportunités. C'est une tribu de castor, avec plusieurs visages, c'est ce qui fait sa richesse. Il faut aider les libraires à parcourir ce catalogue en touchant le grand public.
     
    D.S. – Votre double casquette auteur/éditeur a t il changé votre perception du métier d'éditeur ? 
     
    F.D. – Quand on est éditeur, on lit tant qu'on finirait par perdre le goût de la lecture. Et en même temps il ne faut pas affecter d'être au-dessus de la mêlée économique. Ce qui permet d'avancer et je le dis en tant qu'auteur, c'est de tenir compte des lecteurs, sans perdre son âme en tant qu'artiste. On peut aussi en tant qu'éditeur réfléchir à la manière de s'adresser à un public. Garder une exigence littéraire et viser de bonnes ventes. C'est très chouette de démarrer cette expérience avec La route des coquelicots.

    1.  La route des coquelicots, Biefnot-Dannemark, mars 2015
     
  • Échange avec Jean-Yves Reuzeau, associé et co-fondateur du Castor Astral
    Castor-Astral-JYReuzeauJean-Yves Reuzeau souhaitait imprimer et faire circuler des recueils de poésie contemporaine d'auteurs n'ayant jamais été publiés.
    Puis le catalogue s'est élargi avec la littérature et à la musique. La poésie, toujours avec des dominantes post-surréalistes et néoréalistes autour d'un travail approfondi autour de la langue, représente aujourd'hui 25 % du catalogue.
     
    Propos recueillis par Delphine Sicet
     
    Delphine Sicet – La poésie est un genre confidentiel. Comment continuez-vous à le défendre après 40 ans ?
     
    Jean-Yves Reuzeau – Avec  enthousiasme ! L’évolution du dire poétique nous passionne et doit circuler.
    Le problème majeur reste la faible mise en place en librairie. Les livres sont peu confrontés au regard des lecteurs potentiels, ont peu de chance d'être relayés par les médias. La poésie contemporaine reste méconnue. Elle a un public fidèle mais restreint, et l'enseignement ne participe pas vraiment à la formation de nouveaux lecteurs. En classe on fait généralement l'impasse sur les auteurs contemporains. En fin de cycle scolaire, l'image de la poésie est souvent à mille lieues de la réalité. Or la poésie est vivante,  évolue et invente.
    Heureusement, grâce aux aides du CNL, nous pouvons conserver une certaine ambition. La poésie doit créer ses propres circuits de diffusion : lectures, salons... Une grande partie des ventes s'effectue en dehors des librairies.
     
    D.S. – Pouvez-vous nous dire quelques mots sur la collection Castor Music
     
    J.-Y.R. – Elle est liée à ma passion pour les musiques électrifiées, mon expérience dans le milieu du disque (Warner, Elektra...), et l'écriture de biographies (J. Joplin...) pour les éditions Gallimard. La ligne de Castor Music concerne des biographies et des documents dans les domaines du blues, du rock et du jazz, et plus modestement de la chanson française. Nous nous penchons particulièrement sur les années 1960 et 1970, magiques pour la musique. On s'intéresse aussi à des genres très contemporains (rap, French touch...), à des histoires transversales de la musique sur une époque ou un genre. Cette collection d'ouvrages de référence a pris un essor inattendu pour représenter près de la moitié de notre production. Moins soumise aux effets de mode que la littérature, elle a une vie très longue en librairie.
     
    D.S. – Comment votre travail d'éditeur a t il évolué pendant ces 40 années ?  
     
    J.-Y.R. – Il a bien sûr fallu apprendre à imposer les auteurs que l'on suit, à travailler en profondeur avec la presse et les libraires. Le catalogue s'est construit autour de collections très ouvertes, sans s'éparpiller. Nous nous concentrons aujourd'hui sur 4 domaines : poésie, littérature, musique et humour.
     
    D.S. – Est-ce qu'il y a un souvenir particulier que vous aimeriez partager ?
     
    J.-Y.R. – Spontanément, je dirai le fait d'avoir publié l'écrivain suédois Tomas Tranströmer, disparu cette année. Une rencontre capitale. Son prix Nobel de littérature a donné un éclairage important sur la maison, et grâce à la poésie, ce qui a été une grande satisfaction.
    Il y a les rencontres avec les auteurs, l'amitié, la complicité avec la plupart d'entre eux. Et enfin la magie du coup de cœur dès la lecture de la première page d'un manuscrit reçu par la poste. Mais ça c'est la cerise sur le gâteau. Rarissime et délectable.