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09 11 2015

Le Mois du film documentaire avec Chakaraka

Propose recueillis par Aline Chambras


Le Mois du film documentaire avec Chakaraka

La vie Rom, ensemble

Chakaraka signifie en langue Romani « faire la fête ensemble ». C'est aussi le titre du film documentaire réalisé par Sylvain Mavel et Éric Cron sur la communauté rom de Bordeaux et le nom du groupe de musique rom popularisé dans la foulée du film. Retour sur un projet où le son et l'image se mêlent pour dire le droit à la différence.

Aline Chambras – À partir de 2010, vous décidez d'aller à la rencontre de la communauté rom de Bordeaux puis d'en faire un film. Pourquoi ? Quel a été votre déclic ?
 
Sylvain Mavel – Tout est parti du choc que j'ai ressenti lors du désormais tristement célèbre discours de Grenoble prononcé par Nicolas Sarkozy, alors président de la République, en juillet 2010. Ses propos racistes et populistes envers la communauté rom m'ont fait froid dans le dos et je me suis tout de suite dit que je devais faire quelque chose. Peu de temps après, j'ai croisé des Roms qui jouaient de la musique dans le quartier Saint-Michel : j'ai engagé la discussion et de fil en aiguille, j'ai décidé que je devais creuser cette rencontre, d'autant que je me suis rendu compte que je ne connaissais pas du tout ces populations. J'ai donc invité Gaucho, Ivo et leurs amis musiciens à venir jouer chez moi un soir et à y faire tourner le chapeau. Éric Cron, qui est un ami, était là. Puis, Éric et moi, nous sommes allés avec les musiciens dans les squats où ils vivaient. Et en 2011, j'ai sorti pour la première fois ma caméra, à leur demande.
 
Éric Cron – Le traitement médiatique et politique réservé aux roms fait tristement écho à la face la plus sombre de l’homme, à notre incapacité à considérer l’autre pour ce qu’il est réellement. Il n’y a malheureusement rien de nouveau dans cette histoire. Mais quand on la vit en direct, au plus profond de ses convictions, l’action s’impose alors comme un acte de résistance citoyenne. Au-delà de la dimension politique, j'avais envie d'interroger mon rapport à cette communauté, d'aller à la rencontre de l’autre, de franchir un mur. L’histoire humaine commence ainsi. Les premiers contacts se sont donc fait via la musique, la culture. Puis, la nécessité de filmer s'est imposé en 2011 quand ils nous ont appelés pour nous demander d'assister à la destruction du squat qu'ils occupaient rive droite avec environ 600 autres personnes.
 
A.C. – La musique s'est alors faite plus politique ?
 
S.M. –  Oui. Quand nous avons filmé pour la première fois lors de l'évacuation du squat en 2011, nous ne nous attendions pas à une telle violence, policière notamment. Une de nos caméras a d'ailleurs été cassée par la police à ce moment-là. Cela a déclenché en nous une forme de rage, qui s'est traduite par le sentiment suivant : nous devions continuer à filmer pour témoigner de la vie des communautés roms à Bordeaux, et plus largement en France. Notre angle d’approche restait la musique, via les membres de l'orchestre Chakaraka avec qui nous avions tissé de vrais liens, mais nous voulions aller au-delà et montrer la vie de cette communauté dans son quotidien. Traiter ce sujet, très fort au niveau politique et social, via cet axe musical nous permettait de tisser un canevas qui correspondait à nos aspirations. Et qui donnait une représentation juste de ce qu'est la culture rom.
 
E.C. – La mécanique très froide de la destruction du squat a cristallisé notre envie de poursuivre cette rencontre mais surtout de la faire partager. La violence la plus dérangeante au moment de la destruction a été sans doute, pour moi, de constater à quel point les familles et les « gros bras » du squat étaient passifs et acceptaient l’inacceptable, la mécanique du pire étant devenue banale et normale. Certaines images ne me quitteront jamais. Or, rien ne justifie une telle disproportion, rien ne justifie d'obliger des familles à dormir dans la rue, pas même le fait qu'elles occupaient un terrain illégalement. Donc oui, l'idée du documentaire est née de là et avec elle, l'envie de donner une visibilité à l'orchestre. Jongler entre la musique et la dimension sociale et politique comme nous le faisons dans le film, avec en arrière-plan toutes les difficultés que l’on peut imaginer au quotidien pour ces familles, a permis d’ouvrir sur autre chose : le portrait d’une culture.
 
A.C. – Comment se sont passées les trois années de tournage dans les squats ?
 
E.C. – Un squat est par nature un endroit sous tension où tout peut basculer rapidement, mais nous avons toujours été bien accueillis par certaines familles qui étaient notre porte d’entrée dans la communauté, à commencer par celle de Gaucho. Notre façon de procéder a favorisé aussi notre intégration : notre priorité a toujours été de les aider, d'être avec eux, avant d'être derrière une caméra. Quand ils ont reconstruit des cabanes après l'expulsion de 2011, nous avons d'abord mis la main à l'ouvrage avec d’autres amis. Il n'était pas question de nous contenter de les regarder derrière le viseur de la caméra. Je ne compte plus les fois où il a fallu poser la caméra malgré l’intérêt de ce qui se passait. C'est comme cela que nous avons vraiment pu nous immerger et tourner des scènes précieuses et justes, des scènes où l'on sent bien que les habitants du squat oublient parfois la présence de la caméra.
 
S.M. –  Nous avons toujours pris le temps de discuter avec les protagonistes de ce documentaire, de les rassurer, de lever leurs doutes quant à nos objectifs notamment. D'autant que nous avons dû faire face à de fortes pressions politiques. En gros, certaines personnes – dont je tairais les noms – ne souhaitaient pas que nous réussissions à faire ce film. Certains musiciens du groupe Chakaraka se sont même vus proposer des logements et du travail à la condition qu'ils refusent de participer au tournage. Mais nous n'avons pas lâché, nous avons expliqué ce que nous voulions faire, quel discours nous tiendrions dans le documentaire et nous avons réussi à convaincre la communauté rom de poursuivre ce projet avec nous.
 
A.C. – Comment le projet s'est-il finalisé ?
 
E.C. – Nous avons travaillé pendant deux ans tous seuls. Puis nous avons rencontré un producteur, Loïc Legrand de Prima Luce. Sylvain l'a emmené dans le squat, on voulait le tester, il a compris beaucoup de choses très vite et il nous a tout de suite fait confiance. Sans ces producteurs, qui savent travailler à façon, il n’y aurait plus de documentaires de création. C'est lui qui a monté tous les dossiers de financement. Ensuite nous avons appris que France 3 Aquitaine acceptait de diffuser un 52 minutes, ce qui était plutôt courageux de leur part. Cela nous a ouvert quelques portes, à commencer par celles de la Région Aquitaine. Pour la télévision, nous avons donc dû nous plier au format du 52 minutes, ce qui n’a pas été une mince affaire. Nous avons immédiatement pris le parti de réaliser un long métrage de 80 minutes plus propice à illustrer cette immersion qui seule peut permettre au spectateur de percevoir cette culture. C'est cette version qui est projetée dans le cadre du Mois du film documentaire.
 
S.M. –  Nous sommes d'ailleurs ravi d'avoir été choisi pour être diffusé durant cette manifestation. C'est très important pour nous que ce film tourne, qu'il soit vu, que l'on puisse en parler avec le public.

Un avant-goût de Chakaraka

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Avec l'aimable autorisation de Sylvain Mavel.

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  • Les réalisateurs
    Sylvain Mavel est réalisateur indépendant. Il a suivi des études de cinéma à Bordeaux, de prise de vue et d’exploitation audiovisuelle des métiers de la télévision à Bayonne. Actuellement, il est responsable du service audiovisuel du CAPC musée d’art contemporain de Bordeaux où il réalise des documentaires et des films d’artiste liés à l’art contemporain. Il est également président de l’association Plan Large.

    Éric Cron est chef du service régional de l’Inventaire et du patrimoine à la Région Aquitaine. Docteur en histoire de l’art, il a publié de nombreux articles et plusieurs ouvrages sur la période moderne. Membre des associations Plan Large et Cinéréseaux, destinées à la réalisation, à la production et à la diffusion de documentaires, il s’investit depuis plusieurs années dans des projets personnels liés à la photo et à la vidéo et centrés sur la place réservée aux minorités culturelles dans nos sociétés contemporaines.
  • L’association Collectif Roms Chakaraka
    Créée en 2012, l’association Collectif Roms Chakaraka a pour objet de valoriser, de promouvoir et de diffuser la culture rom, de changer le regard des personnes sur cette minorité et de favoriser l’intégration des populations roms en Europe. L’association se fixe également pour objectif de produire et de soutenir des groupes de musique rom et notamment le groupe Orchestra Chakaraka.
    Collectif Roms Chakaraka
    www.facebook.com/ORCHESTRA.CHAKARAKA
  • Sur Prima Luce
    Prima Luce
    Créée en 2012 à Bordeaux, Prima Luce est une société de production qui se consacre d’abord au genre documentaire. Les films s’inscrivent dans une démarche artistique affirmée et sont autant portés par des sujets que par le désir de cinéastes à nous surprendre.
    La société développe par ailleurs des projets télévisuels et web : séries courtes ou programmes culturels.

    www.primaluce.fr/portfolio/chakaraka
  • Chakaraka à voir dans le cadre du Mois du Film documentaire
    Chakaraka
    Un film de Sylvain Mavel et Éric Cron
    France / 2015 / Producteur : Prima Luce, Bordeaux / 80'
    Avec le soutien de la Région Aquitaine en partenariat avec le CNC.

    Synopsis
    Bordeaux, rive droite de la Garonne. Derrière un grand mur couvert de tags, se cache un squat de fortune investi par des familles roms de Bulgarie. Un monde à la marge de la ville. Gocho vit ici. Il est le chanteur de la formation musicale Chakara.
    Mêlant magnifiquement la mélancolie d’une vie perpétuellement accidentée et l’énergie joyeuse de la fête, la musique rythmant sa vie quotidienne effacera en quelques mesures et pour un temps seulement les difficultés inhérentes à son existence, pour laisser place à l’expression d’une inaltérable force de vivre.

    Diffusion
    — Oloron-Sainte-Marie - mardi 03/11 à 18h00
    — Mérignac - mardi 10/11 à 19h00
    — Bayonne - jeudi 12/11 à 19h00
    — Monein - jeudi 12/11 à 21h00
    — Cadillac - vendredi 13/11 à 21h00
    — Lège-Cap Ferret - samedi 14/11 à 18h00
    — Créon - lundi 16/11 à 20h00
    — Léognan - mardi 17/11 à 20h30
    — Bazas - mercredi 18/11 à 20h30
    — Blaye - jeudi 19/11 à 20h30
    — Cestas - vendredi 20/11 à 20h00
    — Castets - vendredi 20/11 à 20h30
    — Capbreton - dimanche 22/11 à 18h00
    — Mugron - dimanche 22/11 à 20h30
    — Sabres - lundi 23/11 à 20h30
    — Sainte-Foy-La-Grande - mardi 24/11 à 20h30
    — Mussidan - mardi 24/11 à 20h30
    — Eymet - mercredi 25/11 à 20h30
    — Casteljaloux - jeudi 26/11 à 21h00
    — La Roche Chalais - jeudi 26/11 à 21h00
    — Ribérac - jeudi 26 à 20h30