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10 03 2016

Le Mississippi depuis la Hure

Par Donatien Garnier


Le Mississippi depuis la Hure

Matthieu Duperrex et Frédéric Malenfer – Photo : Donatien Garnier.

Matthieu Duperrex et Frédéric Malenfer sont en  résidence numérique pendant tout le mois de mars au Chalet Mauriac. Proche des sciences humaines, le premier se définit comme auteur-enquêteur. Le second est peintre et illustrateur. Tous deux font partie du collectif toulousain Urbain, trop urbain qui interroge la ville sous l’angle de ses marges, de ses représentations et de son impact environnemental. Ils profitent de leur séjour sur les berges de la Hure pour mettre en forme leur projet : Mississippi Riverbook.

FABRIQUE. Deux hommes m’accueillent dans le hall du chalet Mauriac. Une barbe châtain clair bien fournie. Matthieu Duperrex. Une barbe noire plus courte. Frédéric Malenfer. Au sol, une longue bande de papier blanc déroule un paysage fluvial à l’encre de chine : barges, forêt, grues, installations portuaires, oiseaux, cabanes, shamans, ponts… Nous le suivons jusqu’à la grande salle de réunion où les deux résidents ont installé leur atelier.  Partout, des cartes géographiques, des dessins, des livres. Sur les écrans, des photos et des vidéos. La Louisiane d’hier, celle d’aujourd’hui. Le delta du Mississippi.
 
KATRINA. Matthieu Duperrex n’a pas attendu que nous soyons installés pour me plonger dans le projet Mississippi Riverbook. L’idée est née l’été dernier, à l’occasion des célébrations organisées à la Nouvelle Orléans pour les dix ans du cyclone Katrina. Matthieu s’y est rendu dans le cadre d’une enquête de deux mois sur les manifestations locales de l’anthropocène. Un travail restitué au Collège de France sous la forme d’une installation vidéo : In Wildness is the preservation of the world. Le séjour est un vrai choc. L’occasion d’éprouver « ce qu’on appelle le sentiment géographique, ce moment où l’on est en prise directe avec un espace, avec ses devenirs. »
 
TOXIQUES. Au cours de son voyage, Matthieu ne cesse de croiser, de traverser, de longer, le Mississippi. Il s’intéresse à son histoire et aux effets de sa canalisation. Des milliers de kilomètres de digues qui ont figé le cours du plus grand fleuve des États-Unis et permis, en favorisant la circulation des tankers, l’installation de complexes chimiques et pétroliers. « Cette partie du Mississippi a reçu tout un tas de surnoms évocateurs comme “Cancer alley” ou “toxic corridor”. Mais, si l’ingénierie est omniprésente, le monde sauvage, les cultures anciennes, les pratiques vaudou, ne sont pas effacés. » Restituer ce paysage hybride, son immensité et sa diversité, dans les quatre cents derniers kilomètres du fleuve, de la prison d’Angola au Golfe du Mexique, est le projet.
 
LINEAIRE. Très vite, un dispositif est imaginé. Il croise le livre numérique, pratique fondatrice d’Urbain, trop urbain, avec un système ancien de panorama mobile, précurseur du cinéma, qui rencontra beaucoup de succès au XIXe siècle – un décor peint sur une longue toile enroulée sur elle-même était dévidé mécaniquement tandis qu’un récitant détaillait les paysages traversés. « Nous voulons garder cette simplicité, ne pas multiplier les arrière-plans et les liens. En ce sens, la fresque de Frédéric, qui défilera à l’écran en même temps que le texte, sera essentielle. »
 
DISTANCE. À Frédéric Malenfer la lourde tâche de mettre en images ce fleuve qu’il n’a pas vu. « J’aime beaucoup travailler sur le vif, en reportage. Cela ne m’empêche pas d’être passionné par cette expérience. Je lis tout ce que je trouve sur le Mississippi et j’écoute Matthieu. J’ai un peu l’impression de m’approprier son initiation, les temps forts qu’il a vécus, les rencontres, les performances auxquelles il a assisté, les deux jours passés en prison pour avoir photographié une usine chimique ». Plus tard, autour d’une omelette au lard, Frédéric me montrera le document de référence emporté à Saint-Symphorien pour transmettre à son pinceau la fraicheur et le mouvement de la découverte. « C’est mon premier carnet de voyage. Je l’ai réalisé en Écosse il y a vingt ans. Un moment fondateur pour moi. » La distance avec la réalité a aussi ses avantages. Elle facilite par exemple le choix des angles de vue. « Je ne peux pas rester frontal ni descriptif tout le temps. Il faut que je varie le traitement, en allant parfois jusqu’à l’abstraction, que je change les positions, milieu du fleuve, survol, ras de l’eau, une berge puis l’autre, tout en soignant les transitions pour que le spectateur ne soit pas perdu. »
 
VINGT METRES. Les deux premières semaines auront donc été essentiellement consacrées au partage de l’expérience de Matthieu et à sa division en douze séquences par Frédéric. « Nous en sommes pratiquement aux deux tiers : une dizaine de mètres de croquis pour une fresque finale qui devrait mesurer entre quinze et vingt mètres de long ». Ce premier jet achevé, les deux auteurs reprendront une autonomie relative. Frédéric pour peindre la version définitive du panorama. Matthieu pour trancher les nombreuses questions qui se posent encore sur l’interface numérique et sur le texte – son ton, son contenu, le statut de son ou de ses narrateurs, sa mise en voix, sa vitesse de défilement. « On est vraiment en période de création, dans la validation des concepts. C’est tout le confort que nous offre la résidence. »
 

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