Résidences de créateurs : le champ des possibles

Journal de bord de Sol Hess au Chalet Mauriac

Journal de bord de Sol Hess au Chalet Mauriac

Sol Hess au Chalet Mauriac

DALE COOPER


7 avril 2014, 12h20
 
C'est après avoir été accueilli en résidence par Aimée Ardouin, la coordinatrice du Chalet Mauriac, que je pose ma valise dans la chambre numéro 2. Mon bureau fait face à une grande fenêtre qui donne sur le parc. Le chalet a beau ne pas manquer d'espaces de travail tous aussi lumineux et spacieux les uns que les autres, je sais déjà que je vais rester ici, y étaler mes affaires, semant livres, documents, vêtements, images et disques pour tenter d'en faire l'endroit sacré et aléatoire de ma recherche. Le sanctuaire d'une enquête. Je pense aux flics et détectives privés de mes lectures, qui louent une chambre d'hôtel sordide pour se retrouver seuls face à un mystère, faisant corps avec les indices et  les éléments épars d'un crime insolvable. Et qui s'endorment raides saouls au milieu de ce joyeux fatras.10 avril 2014, 22h12

10 avril 2014, 22h12

L'obscurité se prête particulièrement à mon récit. J'écris donc mieux la nuit. Le soir, on mange tous  ensemble: la romancière nantaise Laurence Vilaine, la bédéiste bordelaise Marion Duclos, la réalisatrice parisienne Maïa Thiriet... et moi... le détective privé britannique élevé à Bazas.
Laurence Vilaine écrit son second roman. Le titre du premier me revient souvent: « Le silence ne sera qu'un souvenir ».
 
13 avril 2014, 00h27
 
Ce soir Maïa et moi avons regardé The Ghostwriter de Polanski. L'écrivain fantôme. En vrai c'est le terme anglais pour désigner un nègre en littérature. Mais dans l'ancienne résidence de François Mauriac, la traduction littérale est plus à propos. Surtout que tout le long du film, les lumières automatiques dans l'escalier derrière nous n'ont cessé de s'allumer et de s'éteindre sans raison.
 
14 avril 2014, 17h35
 
C'est l'agent Dale Cooper qui m'a appris à écrire. Je n'ai pas fait d'écoles de scénaristes ni de Bande Dessinée. J'ai étudié le Cinéma à l'Université, là où on n'apprend pas à en faire mais à l'aimer.
Pour l'instant, je n'en suis qu'aux prémices de mon scénario. Ce sera mon troisième. J'ai quelques indices, quelques bribes de scènes, des éclairs d'images encore cryptées... Des sensations...
ça parle d'Elvis Presley, de sa première petite amie Dixie, d'un prédicateur fou et de deux sorcières païennes dans la ville fantôme de naissance du King, Tupelo. Ça s'appelle « Dixie Love ». C'est un joyeux bordel et je ne sais pas trop comment ça va se terminer.
Mais j'ai bien observé Dale Cooper dans Twin Peaks : lorsqu'il mène son enquête, il a souvent l'air de faire autre chose.
Moi aussi j'ai souvent l'air de faire autre chose. J'espère n'en avoir que l'air.
 
17 avril 2015, 01h55
 
Un chien hurle à la mort toutes les nuits. C'est drôle, c'est ainsi que commençait la première séquence que j'ai écrite de Dixie Love, avant même de venir en résidence. A présent, il s'agit de la séquence 17.
 
20 avril, 2014, 23h02
 
J'ai passé le weekend chez ma mère à Bazas. A vingt minutes de Saint-Symphorien. Comme je n'ai ni voiture ni permis, Laurence a gentiment proposé de venir me chercher. Au retour elle me parle de son roman. On se retrouve sur l'idée d'une écriture intuitive. Quelque chose qui ressemble bel et bien à une enquête ; on croit devoir emprunter un chemin, pour se rendre compte qu'on s'est peut-être trompé, qu'on a omis un indice essentiel.
« Rien à voir, me dit-elle en riant, mais le robinet automatique des toilettes au rez-de-chaussée n'a cessé de s'allumer et de s'éteindre tout le weekend. Comme j'étais seule dans le chalet, ça a suffi à me filer les jetons.» Trop de capteurs dans ce chalet. Ça énerve les fantômes.
 
29 avril 2015, 16h04
 
Adrien Demont, mon acolyte dessinateur, m'a rejoint en résidence depuis quelques jours. J'ai quasiment terminé mon premier jet et Adrien a commencé a dessiner. C'est vraiment beau.
Dans quelques jours se termine ma première session. On reviendra en juin pour la seconde.
Comme prévu, j'ai passé la plus grande partie de mon temps dans cette chambre. Je m'y sens un peu dans un état second. La temporalité s'y efface peu à peu, et le réel qui m'entoure semble se fondre à l'imaginaire de mon scénario. J'entends souvent venant du fond de la forêt ou de la nuit des musiques. Des ballades d'Elvis portées par le vent.

BLUE MOON

9 juin 2014, 19h32
 
  • Soooooooooooooollllllllllllllll !!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!
  • Sooooooooooooooooooooooooollllllllllllllllllllllllllllll !!!!?
 
Guillaume Guéraud beugle mon nom de toutes ses forces dans l'escalier du Chalet Mauriac.
J'arrête d'écrire et je descends.
  • Qu'est-ce que tu fous ? Tu dors ou quoi?
  • Non.
  • Tu viens ? On boit l'apéro.
Guillaume, je l'ai tout juste rencontré cette après-midi lorsque je suis arrivé pour ma seconde session.
Je les rejoins tous les trois à la cuisine: Guillaume, Thierry Roberecht et Nelson Bourrec Carter. Je sens qu'on va bien rigoler.
 
12 juin 2014, 23h16
 
Ce soir, nous nous sommes rendu compte qu'aucun d'entre nous n'avions connu nos pères. Quatre auteurs monoparentaux en résidence en même temps... C'est louche. Une des explications semblerait être que nous fassions partie d'une émission de télé-réalité au cours de laquelle nos quatre pères débarqueraient d'une minute à l'autre. Thierry Roberecht en profite pour me dévoiler qu'il est en fait ma mère. J'en suis bouleversé.
 
17 juin 2014, 19h25
 
Depuis que j'ai terminé mon premier jet, je passe moins de temps reclus dans ma chambre. Adrien m'a de nouveau rejoint en résidence depuis hier et nous travaillons dans l'endroit le plus chaleureux du chalet : la cuisine. Le soir, on fait rôtir des poulets qui embaument toute la maison. Bien que le fantasme de détective privé me soit un peu passé, je me dis que cela aurait bien plu à Dale Cooper.
 
23 juin 2014, 21h21
 
La fine équipe : Guillaume Guéraud, Thierry Roberecht, Nelson Bourrec Carter, Adrien et moi. Chantal, la femme de ménage, nous évite et il paraît même que les habitants du village n'osent plus sortir de chez eux. On mange, on boit, on regarde des films et on se marre. On travaille aussi, le jour. Mais le soir, on est le pire gang de bad-boys de Saint Symphorien. Les Mauriac's Angels.
 
3 juillet 2014, 03h42
 
On frappe à ma porte.
  • Eh mec, tu dors ?
C'est Adrien. Je me lève et lui ouvre.
  • Mec, t'as entendu !? Dehors ?
  • Hein ?
  • Ouvre, vite !
Ma chambre donne sur une terrasse. J'ouvre la porte vitrée et m'y avance. A ma grande surprise, « Blue Moon » d'Elvis Presley remplit la nuit. Ça vient de la forêt et je n'en crois pas mes oreilles. Une fois terminée, la chanson repart à zéro. On reste là à écouter la chanson en boucle, se demandant quand est-ce qu'elle va s'arrêter. J'en ai les larmes aux yeux. Au bout de la septième écoute, alors qu'on attend que la chanson redémarre, le silence de la nuit s'installe pour de bon.
 
3 juillet 2014, 08h12
 
Adrien et moi traversons la forêt de long en large à la recherche d'une explication. On ne trouve rien. Cela aurait pu être une blague de la part de Guillaume, Thierry et Nelson, mais ils sont rentrés chez eux depuis quelques jours déjà. D'autres auteurs se sont installés: Daniela Felice, Mathieu Chatelier et Yvan Delatour. Ils n'ont rien entendu du tout. 

CHICKEN OF THE CAVE

6 juillet 2014, 17h39
 
Adrien et moi pensions que ce serait impossible de surpasser l'enthousiasme gastronomique du mois passé avec Guillaume, Thierry et Nelson. On a eu tort : Daniela Felice est italienne.
 
15 juillet 2014, 23h30
 
Adrien et moi écoutons en boucle Je Veux de Marie Möör. On peine à écouter autre chose : le climat de ses morceaux nous imprègne tous les deux jusqu'à l'obsession. Je lui ai envoyé un email hier, pour lui proposer de venir faire un concert à Bordeaux. Ce soir, sans prévenir, elle m'a appelé au téléphone pour qu'on en parle. Ça m'a vraiment fait drôle, on a passé tellement d'heures à l'écouter. Elle a exactement la même voix que sur ses enregistrements.
 
20 juillet 2014, 23h52
 
Chicken of the Cave. Poulets des cavernes. C'est comme ça que Champ Kind dans Anchorman 2 renomme les chauve-souris qu'il sert à la place de poulets dans son restaurant de fast-food. Anchorman 2 est sans conteste le film le plus drôle du monde.
C'est en le regardant pour la cinquième fois, qu'Adrien et moi sentons quelque-chose frôler nos crânes. On allume la lumière : la pièce s'est remplie d'une dizaine de chauve-souris qui planent sur nous avec gravité.
Plus tard, Adrien, hilare, en trouve huit autres dans sa chambre.
 
21 juillet 2014, 8h40
 
Avant qu'on envisage de faire frire les chauve-souris de la veille, Aimée nous ramène à Bordeaux.

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