Les nouvelles images politiques

Le dessin et l'humour comme armes

Le dessin et l'humour comme armes

Dessin de Kishka (Israël) – Cartooning for peace

Propos recueillis par Catherine Lefort


Cartooning for Peace / Dessins pour la paix se définit comme « un réseau international de dessinateurs de presse engagés qui combattent, avec humour, pour le respect des cultures et des libertés. » Avec pour arme le dessin, l’association œuvre pour la liberté d’expression, la tolérance et la démocratie. Elle mène aussi un travail salutaire de médiation et de pédagogie. Entretien avec son directeur général, Mark Gore.

Catherine Lefort – Quel a été le contexte fondateur de l’association créée en 2008 ?
 
Mark Gore – L’embrasée de violences dans le monde, suite à la publication des caricatures de Mahomet dans le journal danois le Jyllands Posten en 2005, avait conduit des dessinateurs à s’interroger sur la manière dont le dessin de presse pouvait contribuer à la promotion d’une meilleure compréhension et d’un respect mutuel entre des peuples de différentes croyances et cultures. Dès lors, un congrès fondateur de l’association s’est tenu le 16 octobre 2006 à l’O.N.U. à l’initiative de Kofi Annan, à l’époque Secrétaire général des Nations-Unies, et de Plantu, dessinateur au journal Le Monde et à L’Express : ces deux personnalités ont réuni 12 des plus grands dessinateurs de presse mondiaux pour réfléchir sur le thème « Désapprendre l’intolérance ».

Les problématiques qui ont présidé à la création de Cartooning for Peace il y a dix ans sont évidemment et malheureusement plus que jamais d’actualité. Les attentats – entre autres à Paris en 2015, à Bruxelles et à Nice en 2016, mais aussi ceux, plus sanglants que jamais, qui ont régulièrement lieu à travers le monde – et la prise de conscience du fossé qui se creuse entre certaines composantes de nos sociétés, font que la création d’un espace de rencontre et de dialogue autour du dessin de presse, comme outil pour débattre entre autres de sujets qui fâchent, reste plus que nécessaire… Ainsi, Cartooning for Peace se développe…

Comment définissez-vous votre responsabilité éditoriale ?
Il est difficile d’en donner une définition succincte : nous défendons la liberté d’expression et la culture de paix. Aucun sujet n’est tabou, dès lors que le ou les dessins utilisés dans nos différentes activités pédagogiques, dans nos publications ou nos expositions ne visent pas à aggraver des fractures existantes. Qu’une caricature fasse grincer les dents, c’est fait pour ! Mais le travail d’explication, de débat, de contextualisation, de médiation, doit permettre à chacun de sortir par le haut des sujets sensibles ou difficiles. C’est un axe central du travail de l’association. Internet et les réseaux sociaux peuvent naturellement « dé-contextualiser » un dessin en un clin d’œil et faire des dégâts chez ceux qui le reçoivent… Nous sommes là pour désamorcer les tensions et faire surgir le dialogue.

Et comment et par quels moyens à la fois humains et financiers l’appliquez-vous ?
Nous sommes une petite équipe de 7 permanents repartis sur 3 axes stratégiques : la mission pédagogique dans le cadre scolaire ou carcéral, le travail éditorial et événementiel (à savoir les livres et les expositions essentiellement), le développement international depuis 2016 (j’y reviendrai) et un travail qui monte en puissance sur le plaidoyer en faveur de dessinateurs en difficulté… 

Financièrement, nous avons eu en 2016 un budget en dépenses de 550 000 € environ et en 2017 le budget devrait augmenter.
Nous avons la chance d’être soutenus par une palette assez large de financeurs, qui nous aident soit pour des projets spécifiques (par exemple la Fondation M6 pour intervenir dans les prisons ou le Fonds du 11 janvier pour nos projets sur le pourtour méditerranéen), ou des financeurs qui nous soutiennent pour l’ensemble de nos actions (La Bourse aux associations de la Fondation de France, le dispositif de La France s’Engage – dont nous avons été lauréats tout début 2017 –, ou la Commission européenne pour notre développement à l’international).                                                                                                                    

Comment travaillez-vous avec les dessinateurs de presse et pouvez-vous évaluer l’impact de leurs créations ?
Les dessinateurs de notre réseau nous envoient quotidiennement leurs dessins qui peuvent ou pas avoir été publié par ailleurs sur des supports divers. Et nous faisons toutes les semaines des appels à dessins pour enrichir notre activité éditoriale et notre « cartoonothèque ». La cartoonothèque est d’ailleurs un des outils centrales de notre travail et regroupe l’ensemble des dessins qui nous a été confié : elle va bientôt faire peau neuve avec un nouveau développement informatique pour en optimiser l’utilisation et l’accessibilité… !

Quant à l’impact de leurs dessins, question difficile: nous essayons d’évaluer aussi finement que possible l’effet qu’ils peuvent avoir dans le cadre scolaire par exemple (par des questionnaires, des retours oraux formels et informels). Mais la réception d’un dessin obéit à tant de paramètres – contexte de réception, subjectivité et bien d’autres variables – qu’il nous faut rester modeste sur cette question… ! Ce qui est sûr, c’est que la force du dessin de presse auprès des jeunes, son impact par l’image, son humour, ne laisse que rarement indifférent.

Quelle est l’étendue de votre action ? Et quels sont vos réseaux de diffusion ? 

Pour notre travail pédagogique, nous travaillons véritablement en national, grâce notamment à nos partenaires de la MGEN ou le CLÉMI entre autres. Nos expositions sont très demandées et nous avons multiplié les exemplaires en circulation. Et, grâce à la Commission européenne, nous essaimons à l’étranger : d’ici 2019, nous aurons travaillé en Tunisie, au Maroc, en Israël, au Burkina Faso, en Côte d’Ivoire, au Canada, au Mexique et au Brésil…. De belles perspectives !
En termes de diffusion de nos contenus et à titre d’exemple, nous publions au printemps, en partenariat avec les éditions Gallimard, les quatre premiers livres d’une collection « Cartooning for Peace » en format « livre de poche », illustrés par 60 dessins et préfacés par des grandes plumes sur des sujets d’actualité ou de société : Trump, les Femmes et d’autres sujets encore…

Vous travaillez avec de nombreux partenaires : mutuelle MGEN, institutions, médias, banques, fondations, associations et d’organisations non gouvernementales… et également le ministère de l’Éducation nationale.
Quels sont les grands axes de votre action éducative ?


Nous en avons essentiellement trois. Le premier, le plus développé, concerne les établissements scolaires, les collèges et les lycées. Dans ce cadre nous avons, à titre d’exemple, des partenariats privilégiés, comme avec le Département de la Seine-Saint-Denis, ou nous intervenons dans les collèges depuis deux années. Le deuxième, appelé à se développer en 2017, concerne les prisons, sur la base du volontariat des détenus. Enfin, nous avons des projets qui se dérouleront dans un cadre qu’on pourrait appeler « non formel » dont voici deux exemples : nous allons faire un projet pilote à Bordeaux à l’automne 2017, en faveur des enfant en 3e cycle (CM1, CM2, 6e) sur les temps d’activités périscolaires (TAPS) coordonné par les Maisons et associations de quartier de la ville ; et nous allons, pour un tout autre public, à savoir les jeunes sous mandat (PJJ), et en partenariat cette fois-ci avec la DRAC Île-de-France, former des animateurs à l’utilisation du dessin de presse dans le cadre de l’encadrement de ces jeunes.

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