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22 10 2015

Le dessin comme rituel. Roland Barthes par... Camille Lavaud

Propos recueillis par Nathalie André


Le dessin comme rituel. Roland Barthes par... Camille Lavaud

Camille Lavaud – Photo : Nathalie André

Devant une table immense, sur laquelle reposent des dessins, croquis, storyboards, captures vidéos imprimées, cahiers de notes, livres, boîtes de crayons, thermos et radio, Camille Lavaud est concentrée. Sur les murs autour d’elle, sont épinglés des textes préparés, comme le seraient des haïkus, des plans, des photos anciennes. Le temps de sa résidence d’octobre au chalet Mauriac, elle finalise, à partir de ses planches dessinées – elle est plasticienne illustratrice –, un dispositif animé sur Roland Barthes (dont on fête cette année le centenaire), pour le festival Ritournelles programmé par l’association Permanences de la littérature1, qui a lieu du 4 au 12 novembre 2015, en partenariat avec Écla Aquitaine.

Nathalie André – Ce qui se distingue de votre parcours aujourd’hui c’est que vos dessins, que vous intitulez « documents fictionnels d’identités », – un projet porté par Anne-Cécile Paredes - sont de plus en plus destinés à la presse et à l’édition. Est-ce ce lien commun avec Roland Barthes qui vous a mené vers lui ?
 
Camille Lavaud – En fait c’est une commande de Marie-Laure Picot, la directrice de Permanences de la littérature. Elle établissait le programme de son festival Ritournelles autour de Roland Barthes et elle m’a sollicité parce que je travaille surtout à partir d’archives. La presse, en effet, me demande d’illustrer des moments de l’histoire ou des personnages. Faire des recherches, exhumer d’un contexte, d’une histoire, des dessins, me plaît particulièrement. J’aime travailler sur des territoires qui me sont vierges et je passe autant de temps à chercher qu’à dessiner. Je ne connaissais pas très bien Barthes, ni l’homme ni l’œuvre, mais maintenant mes journées entières lui sont consacrées si bien que j’ai l’impression d’habiter avec lui, de le côtoyer, de mesurer sa profonde solitude aussi. C’est en lisant, « L’emploi du temps » qu’il a écrit dans Roland Barthes par Roland Barthes2, que j’ai commencé à tenir un fil conducteur parce que c’est au-delà de l’intellectuel ou du personnage médiatique. Il y égrène des tâches, les unes après les autres, du lever jusqu’au soir. Tout est très ritualisé et il ne se passe rien. J’ai transcrit et répertorié ces tâches comme des suites d’objets : « Pendant les vacances, je me lève à sept heures, je descends, j’ouvre la maison, je me fais du thé, je hache du pain pour les oiseaux qui attendent dans le jardin […]. À huit heures, ma mère descend à son tour ; je déjeune avec elle de deux œufs à la coque, d’un rond de pain grillé et de café noir sans sucre ; à huit heures et quart, je vais chercher le Sud Ouest au village ». À partir de ça, j’ai eu envie de conserver quelque chose d’ambiant, pris sur l’époque, pour travailler sur une vision intimiste de l’homme, en y intégrant le double mouvement de sa vie à Paris et à Urt3, avec ses deux bureaux aussi, traités comme deux espaces de vie.

N. A. – Beaucoup de documents sont compilés sur votre table de travail. Les archives de Barthes sont à la Bibliothèque nationale de France, c’est là que vous avez fait vos recherches ?

C. L. – Oui mais j’ai surtout lu tout ce qu’il a écrit et ce qui a été écrit sur lui. Mais j’avais aussi besoin de le voir en mouvement alors j’ai exploré les vidéos de l’INA. Ce qui m’a frappé c’est que sur toutes les images de lui, il est en train de fumer... y compris sur les plateaux télés et notamment celui d’Apostrophes - avec  Françoise Sagan - où il présente Fragments d’un discours amoureux (Le Seuil, 1977). J’ai aussi exploité un documentaire d’Arte où il marche dans Paris en décrivant le quartier où il habite ; il y parle aussi de Urt. J’en ai extrait des captures vidéo que j’ai imprimées et qui vont être utilisées pour l’animation.

N. A. – Sur la table, il y a aussi des créations. Des Unes fictives de Paris Match, des dessins de son bureau en effet. Comment allez-vous articuler tout ça ?

Camille-Lavaud-Dessin2C. L. – L’idée c’est d’extraire des fragments – ça fait partie de mes habitudes de travail et de découpage – et là, ça colle parfaitement au personnage. Ce sera donc des animations très légères avec des incrustations de fumée qui permettront de faire des transitions entre mes dessins et des images d’archives réelles. Ces fausses couvertures de Paris Match sont prévues pour fonctionner de manière tourbillonnantes comme dans les films des années 70. Elles sont datées pour faire un lien avec ce qu’il écrivait à ce moment là et des faits divers anecdotiques ; ça me permet de conserver la notion du fragment puisqu’il était très attaché à cette esthétique. Et confondre les genres, perturber les horizons, lui était familier. La bande son sera très légère, plutôt silencieuse, avec juste des sons prélevés dans la nature, des bruits de pas ou le bruit de son briquet…

N. A. – Sur le programme de Ritournelles, vous présentez ce dispositif animé dans trois lieux et sous deux formes…

C. L. – Oui, cela commence le 5 novembre à la librairie Mollat de Bordeaux, avec le vernissage de l'exposition composée de tirages agrandis des dessins. Il y aura ensuite autour du film, deux rencontres-lectures de Romain Jarry, à la bibliothèque de Bordeaux Mériadeck et à la médiathèque Roland Barthes de Floirac (voir programme ci-dessous). Il me reste quelques jours et j’ai hâte de voir ce que ça va donner quand ce sera animé parce que j’y travaille depuis longtemps mais aussi parce que c’est une telle vraie rencontre pour moi, qui résonne d’autant plus ici, dans la maison de Mauriac...
 
1. L’association Permanences de la littérature programme depuis 16 ans le festival Ritournelles, un rendez-vous autour de l’écrit et des arts contemporains. Ritournelles participe à l’année centenaire de la naissance de Roland Barthes en proposant une série de lectures publiques et de créations destinées à conduire l’auditeur au cœur de son expérience littéraire. Programme complet ici.

2. Roland Barthes par Roland Barthes, éd. Seuil, 1975.

3. Urt est situé au bord de l’Adour, à 15 km à l'est de Bayonne où la famille Barthes - qui vit  à Paris - passe toutes les vacances scolaires, chez les grands-parents. Roland Barthes par Roland Barthes (Seuil, 1975) témoigne de cette nostalgie, tout comme La lumière du Sud-Ouest, paru pour la première fois dans L'Humanité en 1977, réédité aux éditions du Seuil. Dans les années 60, Henriette Barthes, sa mère, achète la maison Carboué, à Urt. C'est là qu'à partir de 1968, l'écrivain passera tous les étés. À lire aussi Écrivains en Aquitaine, éd. Le Festin / Région Aquitaine, 1994.


Biographie et bibliographie de Camille Lavaud


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  • Camille Lavaud au Festival Ritournelles
    Ritournelles-AfficheDans le cadre du festival Ritournelles proposé par l’association Permanences de la Littérature, il est possible de rencontrer Camille Lavaud et de découvrir son travail lors de trois temps forts :
     
    › jeudi 5 novembre – librairie Mollat (Espace 91) – 18 h 45 :
    Vernissage de son exposition « Roland Barthes, Le dessin comme rituel »
    La déconstruction des mots
    Une création pour le centenaire de la naissance de Roland Barthes.
     
    › vendredi 6 novembre – Bibliothèque de Bordeaux Mériadeck – 18 h 30 :
     « Roland Barthes, à voix haute »
    Lecture par Romain Jarry sur les images animées de Camille Lavaud.
     
    › jeudi 12 novembre – Bibliothèque Roland Barthes de Floirac – 18 h
    Lecture par Romain Jarry sur les images animées de Camille Lavaud.
     
    Pour découvrir le programme complet de Ritournelles