Auteur néo-aquitain

12 09 2019

Le dernier sur la plaine

Par Véronique Durand


Le dernier sur la plaine

Photo : "Le dernier sur la plaine" de Nathalie Bernard, couverture de Tom Haugomat / éditions Thierry Magnier

Accueillie au Chalet Mauriac en 2018, Nathalie Bernard y a travaillé l’écriture du Dernier sur la plaine et poursuit ainsi son exploration littéraire du déracinement initiée dans Sauvages, publié également chez Thierry Magnier.

Un Indien solitaire contemple un paysage emblématique de l’Ouest américain, ciel bleu intense, terre rouge, rocs imposants, immémoriaux, vibrants de la lumière chaude d’une journée finissante.

Si la très lumineuse couverture de Tom Haugomat renvoie, avant même le livre ouvert, l’imaginaire du lecteur vers des images gravées dans notre inconscient collectif, faites de cow-boys et d’Indiens s’affrontant dans un décor grandiose en soulevant la poussière, elle dit aussi la dignité et la résistance, la fierté de celui que Nathalie Bernard a choisi de faire revivre pour ses lecteurs, le légendaire chef Comanche Quanah Parker.
Dès les premières lignes de son nouveau roman, Le dernier sur la plaine (Thierry Magnier, août 2019), Nathalie Bernard installe son lecteur au plus près de ses personnages, sans verser toutefois dans la tentation de la biographie mais en faisant œuvre de romancière avec la liberté que cela lui confère. Le prologue impose le rythme, empreint de douceur et de sérénité pour célébrer la naissance du jeune indien né au milieu des fleurs odorantes de la prairie. La naissance de l’enfant marque le début de la légende qui s’est forgée autour de sa singularité car il hérite des yeux clairs de sa mère, Cynthia Ann Parker, capturée fillette lors de l’attaque du Fort Parker, désormais épouse du grand chef Comanche Peta Nocona.

Décembre 1860.

Treize ans ont passé depuis la naissance de celui que l’on appelle encore « Kwana, le parfumé ». Le gros de la tribu marche vers les montagnes Wichita pour établir un campement et quelques Noconis, dont Kwana et les siens, sont restés à l’arrière dans l’attente de la guérison d’une blessure de Peta. La vie paraît joyeuse au sein de la tribu même si les rivalités avec Paracoa, un jeune indien de son âge, mettent Kwana hors de lui. Seuls les rêves peut-être prémonitoires de Pecos, son jeune frère, pourraient laisser pointer un soupçon d’inquiétude. Et pourtant … Sur la ligne de crête, au-dessus du campement, des hommes à cheval se dessinent. Ils sont nombreux et leur équipement ne laisse aucun doute : ils font partie des Rangers, cette milice redoutée des Indiens, plus encore peut-être que les Tuniques bleues. Des cris, la panique, des corps tombent, Kwana et Pecos voient leur père s’effondrer, leur mère s’interposer pour protéger leur fuite.

 

« Il faut fuir. Galoper sans se retourner. Sauver notre peau. »


En quelques phrases le récit bascule, l’innocence se disloque, il ne reste plus qu’à sauver sa peau avec, dans la tête, le chagrin et la peine pour le disputer à l’incompréhension. Seul avec son jeune frère, Kwana tente de comprendre les mots lancés par sa mère à l’homme blanc qui l’a hissée sur son cheval, quelque chose comme « Sintia Ann », comme un cri désespéré pour sauver ses deux aînés, se sacrifiant avec sur son dos, la dernière de ses enfants, la petite Topsannah. Désormais il n’y a plus qu’un seul espoir, tenter de retrouver la piste des leurs pour rejoindre la tribu…

De l’adolescence à l’âge adulte, Nathalie Bernard dessine avec soin la vie de Kwana avec comme fils rouges d’une part la description très méticuleuse et très inspirée du mode de vie nomade des Noconis, d’autre part la quête personnelle que le jeune Indien aux yeux clairs ne cessera jamais de mener pour élucider les paroles de sa mère et plus encore pour la retrouver ainsi que sa petite sœur. Au fur et à mesure que se construit Kwana, au gré des épreuves traversées comme des joies éprouvées, l’auteure que l’on sent totalement fascinée par son sujet insuffle au texte une forme de sérénité qui perdure autant que perdure pour les Noconis la possibilité de vivre en hommes libres à travers l’immensité des paysages, de vivre aussi comme ils l’ont toujours fait grâce à la chasse aux bisons qui leur procurent leur nourriture mais aussi la chaleur de leurs peaux. Cette harmonie entre l’homme et la nature se diffuse dans le style même de Nathalie Bernard : le présent de l’indicatif, le « je » du narrateur, impliquent le lecteur dans le moment de l’action et lui permettent dans le même temps de s’immiscer dans les pensées les plus intimes du héros, dans ses ressentis, dans ses émotions. Et la beauté du monde telle qu’elle est perçue par les Indiens est ainsi partagée avec le lecteur par la grâce d’un formidable pouvoir d’évocation, d’une grande sensualité.

Ni angélisme ni manichéisme toutefois. Les Noconis tuent, scalpent, kidnappent et pillent à l’occasion et pas seulement en cas de légitime défense même si la guerre qui leur est faite sans relâche sur leurs terres ancestrales est bel et bien une agression d’une grande violence ! Et là aussi, le style de Nathalie Bernard fait merveille, donnant à voir ces scènes de combat et de fureur en restant du côté du point de vue des Indiens. Le jeune Kwana dit « le parfumé » perd le nom de son enfance pour prendre son nom de guerre, celui qui entrera dans la légende : Quanah. Désormais allié à la tribu de celle qui partage sa vie et lui a donné un fils, Quanah devient un chef respecté doté d’un charisme qui galvanise les siens.

 

« Je rattrape la jeune fille qui court derrière la maison et la tire par les cheveux pour la hisser sur ma monture.»


L’écriture est limpide, enlevée, efficace, sait devenir sensuelle et douce pour les scènes plus intimes et devient, au fil du roman, de plus en plus mélancolique, se faisant l’écho d’un monde qui se meurt inexorablement.

Dix ans passent et la conquête de l’Ouest par les blancs se fait plus pressante, représentée par le terrifiant général Ranald Mackenzie, (dit « bad hand » en raison de plusieurs doigts perdus dans une bataille), dont Nathalie Bernard retrace, dans de brèves incises au cœur du roman, l’obsession farouche à réduire à néant tous les peuples des nations indiennes. Les paysages s’enlaidissent aux yeux des Indiens car les lignes infinies que dessinent les prairies se voient brisées de clôtures et de piquets. Les territoires de chasse s’amenuisent, rétrécissent et la famine commence à se faire sentir plus souvent que de coutume. La guerre fait rage dans les Hautes plaines, une guerre dont l’issue semble jouée d’avance, malgré la bravoure et la fierté des Noconis. Le cheval de fer parcourt les territoires de chasse dans un fracas d’enfer, de ses fenêtres, des blancs s’amusent à tirer sur les bisons comme sur des cibles de fête foraine, on entend parler de réserves où l’on entasserait les Indiens pour mieux les déposséder de leurs maigres biens mais surtout de leur liberté et de leur culture en les abreuvant d’eau de feu qui éteint toute lumière dans leur regard. Les bisons sont plus que décimés, certains se vantent d’en tuer des dizaines à la demi-heure. Un peuple chasse l’autre avec méthode, froideur, organisation machiavélique, toute entière incarnée par « bad hand » qui ne va pas tarder à se faire une réputation parmi les Indiens et trouver la méthode infaillible pour faire mettre genoux à terre à toute la nation indienne.

Aussi à l’aise, on l’a dit, dans les scènes intimistes que dans les scènes d’action, Nathalie Bernard excelle à décrire la fin d’un monde sans jamais sombrer dans le sentimentalisme. Elle plonge son lecteur dans un sentiment de tristesse intense en l’accompagnant au mieux sur ce chemin douloureux. Le shaman a vu la disparition des Comanches, les intentions des blancs sont on ne peut plus claires et nous, lecteurs, connaissons grâce à l’Histoire, l’issue de ce face-à-face. Mais si l’émotion est si forte, au-delà de l’empathie provoquée tout au long du roman, c’est peut-être bien en raison des résonances avec notre propre situation d’êtres humains à l’avenir incertain, pour ne pas dire compromis, que la dernière partie du roman provoque.

La romancière met toutefois un baume bienvenu sur ce sentiment de désespoir qui pourrait nous submerger en nous faisant découvrir comment Quanah terminera sa quête personnelle et comment il gardera la tête haute après la défaite : « je ne veux pas que nous pleurions sur notre passé mais que nous nous adaptions, comme nous l’avons toujours fait. » L’heure de la réconciliation avec ses deux identités, blanche et indienne qui se mêlent en lui, sonne enfin, et, plus fier que jamais, des projets plein la tête, il retrouve l’apaisement. Et le temps du roman devient le temps du futur, de l’espoir, de la vie. Malgré tout.


Le dernier sur la plaine, de Nathalie Bernard et Tom Haugomat
Éditions Thierry Magnier

Collection Grands romans
14.80 €
368 pages
ISBN : 9791035202729
août 2019








 

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