Films

05 11 2015

Le Challat de Tunis de Kaouther Ben Hania

Par Christophe Chauville


Le Challat de Tunis de Kaouther Ben Hania

Tunis, été 2003 et un mystérieux "justicier" qui rôde en moto, une lame de rasoir à la main pour châtier les femmes qu'il considère impudiques. Voilà les ingrédients qui ont forgé la légende urbaine du "Challat". C'est le point de départ qu'a choisi la réalisatrice Kaouther Ben Hania pour enquêter et délivrer au public ce film aux allures de comédie sur fond de drame. Rencontre.



Christophe Chauville Comment l’affaire du Challat de Tunis, qui s’est déroulée en 2003, a-t-elle marqué votre esprit au point de lui consacrer un film ?
Kaouther Ben Hania J’étais à l’époque en Tunisie : des rumeurs circulaient, chacun avait sa propre version des faits et y projetait des choses personnelles. En outre, les médias n’en parlaient pas, sinon quelques articles des rubriques faits divers dans certains journaux. J’avais intégré une école privée de réalisation en Tunisie, puis je suis venue en France pour suivre l’atelier de scénario à la Fémis. L’histoire du Challat était restée dans un coin de ma tête et j’y réfléchissais beaucoup, je rassemblais des éléments à son sujet et l’histoire s’est nourrie ainsi, petit à petit. Jusqu’au moment où elle était prête dans mon esprit et où j’ai pu me mettre à l’écrire.
 
C.D. Comment êtes-vous parvenue à une forme aussi atypique ?
K.B.H. Comme il n’y avait à la base que très peu d’informations sur l’affaire, c’est la rumeur qui m’apparaissait comme étant fondamentale. Elle supposait une grande part de fantasme, donc de fiction, tandis que le fait divers lui-même appelait le documentaire. D’où une forme hybride qui s’est précisée peu à peu. Dans le même temps, je voulais emprunter au film d’investigation ses codes, qui ont été très usés par la télévision. Je souhaitais utiliser tous ces clichés pour donner à mon film cette connotation, suggérée par le mot anglais “mockumentary”.
 
C.D. On a parfois une impression d’improvisation dans ce qu’on voit, est-ce aussi une fausse idée ?
K.B.H. Oui, le film était très écrit au départ, d’un bout à l’autre, et ce qui peut apparaître comme de l’improvisation n’est que le résultat d’un travail mené durant la phase de préparation avec des comédiens, tous non-professionnels. Certains des dialogues écrits pouvaient ne pas correspondre à leur langage et ils ont adapté le texte à leur façon de s’exprimer. Il m’intéressait de toucher à une certaine forme d’authenticité, de pouvoir donner l’impression que les choses étaient captées sur le vif, ce qui n’était pas le cas à l’ exception de deux scènes.
 
C.D. Dès la première scène, devant la prison, avec ce gardien excédé, vous posez un doute sur la nature de ce à quoi on assiste…
K.B.H. En fait, mon désir était de m’appuyer sur deux choses : d’abord, l’envie de contredire l’idée selon laquelle l’image documentaire est garante d’une vérité. J’avais besoin de provoquer ce doute, que je trouve sain pour un spectateur. Et puis il y avait ce qui faisait l’intérêt de l’histoire : la rumeur, qui nous place en situation de désinformation quand on la croit, à une époque où on est au contraire submergé d’images sans savoir distinguer le vrai du faux. À travers ce film, j’avais envie d’interroger la nature même des images.
 
C.D. En quoi la révolution de 2011 a-t-elle été importante dans l’évolution du film ?
K.B.H. Sous l’ancien régime, j’ai vite compris que je ne pourrais pas faire un film d’investigation et me suis tournée vers une forme de fiction tournée comme un faux documentaire. J’avais commencé à écrire en 2009, mais après la chute de Ben Ali, j’ai enfin pu m’adresser à la police et à la justice, consulter le dossier en question et rencontrer l’accusé désigné par le procès verbal : Jallel Dridi. Je suis allé le voir, j’ai voulu qu’il me raconte toute l’histoire et je lui ai proposé des essais caméra. Et cela a très bien marché, au-delà de mes espérances même, tant il jouait bien !
 
C.D. C’est en effet un acteur né ! Avait-il des affinités avec le cinéma ?
K.B.H. Non, pas du tout ! Il ne connaissait même pas Scarface et a acheté le t-shirt pour le film ! J’ai été chanceuse, car il n’était pas évident pour lui de livrer une interprétation aussi bonne de ce qu’il avait vécu. En 2003, il avait été incarcéré et avait été innocenté, car d’autres femmes avaient alors été balafrées. La police était surtout pressée de clore l’affaire et en avait fait un bouc-émissaire.
 
C.D. Pourquoi le premier plan du film colle-t-il au personnage, sur la route ?
K.B.H. Si l’affaire a particulièrement marqué les esprits, c’est parce qu’on ne savait pas qui était cette figure alimentant les fantasmes et ne s’attaquant qu’aux femmes, juché sur sa moto comme une sorte de chevalier maléfique, de cavalier de l’Apocalypse sorti des ténèbres. Cette image, d’un point de vue cinématographique, m’intéressait beaucoup.
 
C.D. Reste qu’il y a beaucoup d’humour dans la façon dont vous abordez les passants…
K.B.H. Lorsque cet homme me dit qu’il aurait mieux valu que je mette un pantalon, selon quelles normes juge-t-il ? Imposées par qui ? La notion de respectabilité est très suggestive, très variable. Elle n’a plus de sens, on devient dépossédé de son propre corps. En fait, le corps féminin est devenu un enjeu politique de taille, lié à celui du pouvoir. Cela a été vrai de tous temps, depuis les mythes fondateurs – telle la chute d’Adam et Ève.
 
C.D. L’une des premières images du film est d’ailleurs liée au corps féminin : pourquoi ?
K.B.H. Cette jeune femme représente, dans un certain fantasme collectif, le genre de femmes à pouvoir être attaquées : elle est belle, on la voit en bikini, ses formes sont magnifiques et c’est un stéréotype qui va dans le sens des préjugés. En fait, ce n’est pas le Challat qui l’a tailladée, mais elle-même : derrière sa façade d’émancipation, elle était sous la coupe d’un mari lui interdisant de se faire tatouer. Ce qui est une autre façon de balafrer, finalement.
 
C.D. On sent en les voyant que les victimes du Challat – les vraies – parlent de quelque chose de plus large, sur la condition féminine…
K.B.H. La révolution a libéré la parole ! Et on a découvert certaines choses, comme cette victime qui raconte comment, allant porter plainte à la police, l’un des fonctionnaires a terminé le travail du Challat. On était dans un système où tout le monde pouvait devenir un bourreau.
 
C.D. Vous semblez avoir bénéficié d’une liberté artistique totale pour mener à bien votre film…
K.B.H. On n’a pas eu beaucoup d’argent, car le style du projet n’était pas classique, mais mes deux producteurs, Habib Attia et Julie Paratian, m’ont fait une totale confiance. Ils ont été pour moi de véritables partenaires et en réalité, j’avais quasiment carte blanche. Parfois, j’ai changé des choses en pleine phase de tournage, ce que toutes les productions n’acceptent pas. Moi, j’ai eu la possibilité de le faire.
 
C.D. Il y a parfois un ton un peu fou à la narration, presque burlesque…
K.B.H. J’aime surtout l’humour noir. J’ai imaginé l’idée du “virginomètre” en contrepoint à ce produit chinois censé cacher la perte de virginité qui, lui, existe ! Mais à l’instar de ce jeu vidéo montré dans le film, c’est une chose qui aurait pu exister suite à l’histoire du Challat. Lorsqu’on évoque la frontière entre documentaire et fiction, on est dans le possible. J’aime creuser cet intervalle.
 
C.D. Vous considérez-vous comme une cinéaste féministe ?
K.B.H. Pour avoir montré les hommes de façon peu positive ? Non, je ne pense pas l’être en ce sens… Mon film, dans le registre de l’humour, s’adresse avant tout à ceux qui pourraient se transformer en Challat. La sortie tunisienne a été très intéressante, car je voulais faire rire d’eux-mêmes les machos. Vu le sujet, je voulais insuffler un humour grinçant, ce qui était possible en pleine période de transition, où les questionnements sont permanents et l’autodérision enfin possible. Et le film s’inscrit dans cet esprit-là.
 
C.D. Avez-vous été surprise de son franc succès rencontré partout où il est passé ?
K.B.H. Faire ce film a été très dur, avec tellement de rebondissements… Je suis donc ravie de son parcours. En l’écrivant, en le tournant et en le montant, je me posais énormément de questions sur sa future
visibilité : un film à petit budget et à langue arabe, porté par une forme hybride et peu classique… Mais je pense que si le film n’avait pas été présenté à Cannes, il n’aurait pas connu le même cheminement, avec plus de trente-cinq festivals à son actif. Simplement, un film venu du sud se doit de passer par un grand festival pour exister, ce qui peut paraître parfois injuste.
 
C.D. Votre exemple donne-t-il un espoir aux jeunes gens qui envisageraient de faire du cinéma en Tunisie ?
K.B.H. Depuis quatre ans, il y a beaucoup d’expériences très intéressantes, la période suivant la révolution a dégagé une sorte de “hargne” cinématographique qui a généré des films très intéressants, surtout dans le documentaire. Il était d’ailleurs magique, au moment de la révolution, de voir que tout le monde devenait réalisateur et faisait ses propres images de ce qui se passait, captait la réalité. Mais le rôle d’un cinéaste est d’en donner un sens, de donner du sens au chaos et faire comprendre toute la complexité de ce qui s’est passé. Dans une actualité très violente, avec son lot d’horreurs et de sang, le rôle de l’artiste est essentiel, surtout en ce qui concerne la réalité du monde arabe, finalement très peu filmée en dehors du point de vue journalistique.





Entretien avec Julie Paratian
Productrice


Christophe Chauville Comment avez-vous été amenée à travailler avec Kaouther Ben Hania ?
Julie Paratian En 2007, elle avait un agent et c’est ce dernier qui me l’a présentée. Elle voulait alors faire un documentaire et le projet qu’elle développait m’a immédiatement interpelée, je trouvais que cette histoire de Challat constituait un sujet de société extraordinaire, à la fois sur la Tunisie et sur le machisme en général. On ne savait pas encore quelle forme prendrait le film : documentaire d’enquête ou autre. Et puis il y a eu des difficultés pour trouver les bonnes informations, avoir accès aux archives officielles, ce qui nous a conduit à mettre le projet entre parenthèses. Kaouther est allée travailler à Doha, puis elle m’a appelée pour me dire qu’elle avait écrit un scénario de fiction sur le Challat. Il était ambitieux dans sa structure, très écrit, naviguant déjà entre réalisme et fiction parfois complètement décalée. Cette forme hybride nous permettait, au producteur tunisien et à moi, de chercher des financements du côté de la fiction et de celui du documentaire.
 
C.D. Le tour de table financier fut-il par conséquent moins difficile qu’on pourrait l’imaginer pour un projet aussi atypique ?
J.P. Au contraire, ça a été assez compliqué ! Jusqu’à la révolution, personne ne s’intéressait à la Tunisie et après, c’était le contraire, mais sûrement pas autour d’un fait divers qui ne montrait pas le pays à son avantage ! C’était l’inverse de ce qu’on avait envie de voir, à savoir un peuple enfin émancipé et assoiffé de liberté et de démocratie. Ce qui était déstabilisant pour nous et il a fallu laisser passer encore un peu de temps pour que les gens adhèrent à la proposition et à cette thématique de l’évolution des mœurs et du dépassement de certains tabous. Et au final, même si nous avons eu de l’argent de diverses sources, on n’a fait le film qu’avec 350 000 euros, ce qui est peu pour un travail de six années !
 
C.D. Existait-il certains risques à tourner sur place à Tunis ?
J.P. Certaines choses se sont un peu faites sous le manteau car après la révolution, on ne savait pas exactement sur quel pied danser : comment les autorités allaient-elles réagir au sujet ? Même les plus progressistes n’étaient pas ravis qu’on évoque ce fait divers plutôt sordide. Il ne fallait pas détruire le rêve tunisien…
 
C.D. Comment avez-vous décroché le soutien de la Région Aquitaine ?
J.P. Nous avions déposé au départ le dossier dans le cadre de l’aide au documentaire, ce qui est possible pour des films se tournant à l’étranger et n’ayant aucun lien apparent avec la région. Il n’y avait donc aucun souci, puisque ma société est basée en Gironde, où des raisons personnelles m’ont amenée à m’installer.
 
C.D. L’accueil enthousiaste réservé au film dans les festivals a-t-il représenté pour vous une récompense a posteriori à la confiance que vous aviez mise en ce projet ?
J.P. C’est exactement cela : la présentation dans la sélection de l’Acid à Cannes a constitué une excellente caisse de résonance, d’autant que nous avions refusé plusieurs offres de festivals purement documentaires. Nous avons alors trouvé un distributeur et le film a continué sa route à travers le monde, touchant des publics très divers et prouvant ainsi son universalité : la problématique du rapport aux femmes amène à la réflexion dans toutes les cultures, y compris en Occident.

A retrouver sur le site d'Écla.

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  • Synopsis
    Tunis, avant la révolution. En ville, une rumeur court : un homme à moto, armé d’un rasoir, balafrerait les fesses des femmes qui auraient la malchance de croiser sa route. On l’appelle le Challat, “la lame”. Fait divers local ? Manipulation politique ? D’un quartier à l’autre, on en plaisante ou on s’en inquiète, on y croit ou pas, car tout le monde en parle… Sauf que personne ne l’a jamais vu. Dix ans plus tard, sur fond de post-révolution, les langues se délient. Une jeune réalisatrice décide d’enquêter pour élucider le mystère du Challat de Tunis. Ses armes : l’humour, la dérision, l’obstination.
  • Biographie de Kaouther Ben Hania
    Réalisatrice et scénariste née en 1977 à Sidi Bouzid, en Tunisie, Kaouther Ben Hania vit à Paris. Après un cursus en hautes études commerciales, elle a fréquenté l’École des Arts et du Cinéma de Tunis (EDAC), puis en France, la Fémis et l’université Paris-III / La Sorbonne nouvelle (où son mémoire de recherche, en 2008, portait sur “Le documenteur : la fiction avec ou contre le documentaire.”). Elle a réalisé deux courts métrages de fiction : Moi, ma soeur et la chose (2006) et Peau de colle (2013), franc succès en festivals. En 2010, elle a signé un documentaire de 75 minutes, Les imams vont à l’école, sélectionné à Dubaï, Vancouver, Amiens, etc. Le Challat de Tunis a été sélectionné par la section de l’ACID au festival de Cannes 2014, avant d’être présenté à San Sebastian, Busan, Montréal et Namur, où il a obtenu le Bayard d’or de la meilleure première œuvre. Kaouther Ben Hania travaille actuellement au développement de son deuxième long métrage et achève un documentaire intitulé Zaineb n’aime pas la neige.
  • Paroles d'exploitant
    Nicolas Milesi
    Cinéma Jean Eustache , Pessac (33)


    « Le Challat de Tunis est de ces films qui arrêtent net l’antienne opposant le cinéma documentaire au cinéma de fiction. En adoptant une forme parfaitement hybride – et qui n’a rien à voir avec le simplisme laminant du docu-fiction – la réalisatrice Kaouther Ben Hania parvient à mettre en image le phénomène de la rumeur. À savoir la part infime de vérité que l’opinion publique boursoufflera des fictions les plus fantasmatiques. En creux, bien entendu, c’est la société tunisienne d’après la révolution – avec sa culture machiste archaïque toujours aussi vivace – que la réalisatrice questionne. Suivie de son caméraman, elle traque l’identité du Challat, presque dix ans après ses forfaits, non sans une persévérance et un courage qui forcent le respect, arpentant une rue tunisienne émaillée de combats de béliers et considérée par bon nombre comme « un piège à péchés ». Vrai geste féministe, ce fi lm donne aussi à rencontrer des femmes pas fatalement victimes et dont les témoignages ajoutent à l’humour corrosif ambiant. Car c’est bien par la dérision que la réalisatrice entend mettre à jour l’hypocrisie dominante autour du statut des femmes tunisiennes. Le quasi-abandon de son but premier – retrouver qui était le Challat de Tunis – devient l’acte de résistance ultime face à des individus qui eurent été fort soulagés de ravaler le « Challat » au rang de fait divers. Au contraire, la réalisatrice met en forme un objet cinématographique d’une intelligence imparable et assez jouissive. »