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23 03 2016

La voix de Lauranne Quentric

Propos recueillis par Lucie Braud / Enregistrement et photos : Romuald Giulivo


La voix de Lauranne Quentric

Lauranne-QuentricLauranne Quentric est illustratrice, principalement pour la littérature jeunesse. De l’album à la science-fiction, en passant par les contes et la mythologie, elle nous livre les auteurs et les livres qui occupent une place particulière de son enfance à aujourd’hui. C’est dans son petit jardin au cœur de Bordeaux, derrière la fenêtre de son atelier, qu’elle a choisi de nous recevoir.

Lucie Braud – Quels souvenirs as-tu de tes lectures d’enfance ?
 
Lauranne Quentric – Mes premiers souvenirs sont ceux de lectures d’albums. Je lisais les images pendant des heures. Plusieurs livres ont marqué mon enfance. Le Prince Pipo de Pierre Gripari est le premier auquel je pense. Le livre était illustré par plusieurs artistes. Les illustrations très surréalistes ne correspondaient pas forcément au texte. Chaque image racontait une histoire. Son intention au départ était qu’à la fin de chaque chapitre, il y ait une page blanche sur laquelle l’enfant pourrait illustrer l’histoire qu’il venait de lire. Il pouvait se laisser porter par plusieurs univers sans être tentée de reproduire un univers en particulier. Tous les livres de ce qu’on appelait « la littérature en couleurs », comme ceux publiés par Harlin Quinst ou Le Sourire qui mord m’ont profondément marquée.
Le plus vieux livre que je possède est Éléonore de Michelle Daufresne. C’est un livre sans texte et sans foisonnement surréaliste. Il est très linéaire. Je ne me souviens pas de ce qui me plaisait dans cet album, mais je passais des heures à le regarder. Idem pour les livres de Tomi Ungerer.
Petite, j’aimais beaucoup les livres. J’avais envie de lire aussi des livres sans images. Un des premiers romans que j’ai lu est Philippine de Daniel Meynard. J’ai ressenti une grande liberté, parce que je lisais seule, parce que les personnages n’allaient pas à l’école. Il raconte l’histoire d’une famille de cinq enfants, chacun né sur un continent différent. Le dernier enfant de la famille – Philippine – peut voler. Les jeux de mots donnent un côté absurde à l’histoire. Il y a plusieurs notions de liberté dans la forme et le fond qui me plaisaient.
Alice au Pays des Merveilles de Lewis Carroll me provoquait une véritable jubilation. Je me disais « C’est n’importe quoi, mais c’est génial ! ». Cet univers me fascinait. Les illustrations de Dušan Kállay étaient sombres et délirantes. Alice sous terre aurait été un meilleur titre.
En 6e, j’ai lu Lullaby de JMG Le Clézio. Ce livre a porté un désir de devenir écrivain ! Je voulais écrire un livre comme celui-ci. L’histoire est celle d’une lycéenne qui décide de ne plus aller à l’école. Elle va au bord de la mer et elle ressent l’effet que la mer produit sur elle, ses émotions. Lorsqu’elle revient à l’école, son professeur préféré lui demande si elle a fait un beau voyage. Suite à la lecture de ce roman, j’ai acheté un cahier dont j’ai illustré la couverture. J’ai écrit un début d’histoire. J’ai eu cette impulsion d’écrire. Et puis, j’étais une « grosse » lectrice et je me suis rendu compte que j’avais beaucoup d’histoires à lire et qu’il était compliqué d’en écrire.
Je piochais entre autres dans la bibliothèque de mes parents. Ce sont surtout les ambiances des histoires qui me donnaient envie de lire. Je lisais n’importe quoi sans chercher à lire quelque chose en particulier. Si un auteur me plaisait, je lisais ses autres livres. Certains thèmes m’attiraient – le départ, le voyage – pour comprendre quelque chose sur soi, qui nous sommes et ce que nous faisons là.
J’étais abonnée à la revue J’aime lire et je me souviens de l’histoire de Perle. Un été à Hossegor. J’avais une chambre d’enfant mansardée avec des fenêtres très basses qui donnaient sur la rue, à 300 mètres de l’océan. Perle vit sur une île et nage comme un poisson. Une nuit, elle va au bord de l’eau et se rend compte qu’elle a des branchies et qu’elle peut nager jusqu’aux abysses. J’avais 6 ans et j’ai fait comme Perle. Je suis partie la nuit pour aller nager dans les abysses. Je voulais partir à l’aventure. Je lisais beaucoup de romans sur la vie de tous les jours, sur la vie d’enfants du monde. C’était une autre façon de voyager.
Dans Les Aventures très douces de Timothée le rêveur (texte : Paul Fournel, illustration : Claude Lapointe), le lecteur suit en même temps une journée type de Timothée et ce qui se passe dans sa tête. Il s’imagine partir à l’école en moto ou qu’il est Zorro. Tout comme Timothée, j’aimais savoir que « c’est pour de faux » tout en me laissant la possibilité que « c’est pour de vrai ».
 
L.B. – Quelle lectrice étais-tu adolescente ?
 
L.Q. – J’ai continué à lire tout ce qui me tombait sous la main. Mes parents avaient une collection incroyable de livres de SF des années 60 et 70. J’en ai lu beaucoup. C’est assez proche d’Alice au Pays des merveilles, dans l’approche philosophique de l’être humain et de sa place dans le monde.
Au collège et au lycée, je lisais les lectures imposées dans les cours de français. Mais, j’étais habituée à lire ce que j’avais envie de lire et j’avais du mal à entrer dans ces textes.
Un peu plus tard, j’ai évolué vers les contes traditionnels et la mythologie. Je m’intéressais à ce qu’ils transmettaient. J’allais vers les textes fondateurs plus avec un regard d’enfant que celui d’une adulte en construction. Les contes et la sociologie des contes de fées prenaient beaucoup de place dans ma vie. Cet intérêt a motivé le choix de mes études. Ma maîtrise traitait des mondes imaginaires dans la littérature anglophone. Alice au pays des merveilles, Peter Pan, Bilbo le Hobbit… Une façon de revenir aux lectures de mon enfance.
C’est lors de mes études que j’ai lu Au cœur des ténèbres de Jospeh Conrad. Le thème ne m’intéressait pas. L’histoire d’un officier qui part au Congo, dans les colonies, sans en avoir envie et qui parle de l’âme humaine, de la part d’ombre que nous avons en chacun de nous. Je suis rentrée dans ce texte après en avoir rêvé et il a été une des lectures les plus marquantes de ma vie.
Mes dessins personnels rendent compte de ces thèmes et ces ambiances que j’aime chez ces auteurs : l’enfance, l’absurde, la cruauté. Les livres offrent la liberté de pouvoir dire ce que l’on veut par le moyen que l’on veut. Cela ne m’a pas empêché d’aimer Zola, Camus, Edgar Alan Poe ou Stephen King.
 
L.B. – Aujourd’hui, vers quelle littérature es-tu tournée ? Tes lectures ont-elles une influence sur ton travail d’illustratrice ?
 
L.Q. – Je lis beaucoup d’albums jeunesse et de bande dessinée. Je m’intéresse à nouveau beaucoup aux images. La bande dessinée est ce que je connais le moins. Je prends au hasard ou je demande à des amis de me prêter des livres qu’ils aiment.
Un temps je travaillais pour France Loisirs, dans le service éditorial en charge des traductions anglophones. Je ne lisais plus que les livres proposés au comité de lecture, je passais mon temps à lire, mais lire ainsi ne m’intéressait pas. Mes livres me manquaient. J’ai quitté ce travail, j’ai relu ma bibliothèque et redécouvert les textes. Ainsi, j’ai pris l’habitude de relire plusieurs fois les mêmes livres. C’est à ce moment par exemple que j’ai lu le Bison de la nuit de Guillermo Arriaga. Je l’ai lu plusieurs fois. Il parle de la folie. Un trio de jeunes de 20 ans au Mexique. L’un des garçons se suicide et l’autre raconte la difficulté de survivre à ça. Il y a un travail d’introspection qui montre bien comment ces jeunes sont centrés sur eux, sur l’amour.
J’ai refait un cycle sur la littérature américaine en relisant Faulkner, Miller, des auteurs que j’avais survolés pendant mes études. Et puis, il y a des auteurs que j’ai découverts récemment : Chroniques de l’oiseau à ressort de Haruki Murakami par exemple. Je ne sais pas ce que je cherche, mais un livre en appelle un autre. Je reviens à mes habitudes d’étudiantes, avec un système de lecture qui me plaisait et beaucoup de liberté.
Quant à la poésie, à part Aragon, je n’y étais pas très sensible, mais elle me fascinait et elle me frustrait, car je ne la comprenais pas profondément la plupart du temps. En maîtrise, mon directeur de recherche m’a fait découvrir William Blake et Les chants de l’innocence et de l’expérience où beaucoup des personnages sont des enfants. William Blake était graveur et peintre et illustrait ses recueils. Malgré l’enfance martyrisée qu’il dépeint, reste cette notion d’innocence qui prévaut. La poésie s’est ouverte à moi, quelque chose a cédé et j’ai lu ou relu TS Eliot, Emily Dickinson, Anthony Hopkins, Sylvia Plath...
 
J’aimerais mettre toutes ces influences dans mon travail. J’ai commencé l’illustration en répondant à des commandes. Quand j’ai commencé, je ne faisais pas de l’illustration pour faire des choses qui ne me plaisaient pas. Comme je suis autodidacte, je ne me sens pas forcément légitime dans le « métier », mais je suis nourrie de beaucoup d’univers esthétiques. Quand j’illustre un texte, j’ai envie que mes images proposent une autre histoire que celle qui est donnée par le texte. J’ai beaucoup de projets et de personnages qui attendent dans mes carnets.

Lauranne-Quentric-Princesse-AngineLecture de La Princesse Angine de Roland Topor par Lauranne Quentric

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Lauranne-Quentric-Dans-moiLecture de Dans moi d'Alex Rousseau et Kitty Crowther par Lauranne Quentric

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  • Bibliographie
    C’est pas la même chose, texte Irène et Pierre Coran, éd. Mouck, 2015
    Ti Moun dit non !, histoire contée par Praline Gay-Para, éd. Syros, 2014
    Un ami, éd. Didier jeunesse, 2013
    Les Fleurs de la petite Ida, d’après Hans Christian Andersen, éd. Mouck, 2012
    La Tendresse, une chanson interprétée par Bourvil, paroles de Noël Roux, éd. Didier jeunesse, 2011
    Le Voyage merveilleux, texte Maurice Carême, éd. Mouck, 2011
    Le Mangeur de sons, texte Christos Ortiz, éd. Les 400 coups, 2010
    À maman, texte Victor Hugo, ill. Lauranne Quentric, Gérard Pourret et Charlotte de Ligneris, éd. Mouck, 2010
    Les Effarés, texte Arthur Rimbaud, éd. Mouck, 2009
    Rue du chat qui pêche, photos de François Chevreau, éd. Le Textuaire, 2006.