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13 11 2014

Laetitia Mikles à l’honneur lors du Mois du film documentaire

Propos recueillis par Christophe Chauville


Laetitia Mikles à l’honneur lors du Mois du film documentaire

© Delphine Lévy

Kijima stories le film de la réalisatrice Laetitia Mikles a inauguré la 15e édition du Mois du Film documentaire et sera projeté au cours de plusieurs soirées en Aquitaine. Rencontre avec Laetitia Mikles

Christophe Chauville – Comment avez-vous été amenée à la réalisation de films documentaires ?
 
Laetitia Mikles – Je viens des sciences humaines et sociales : la sociologie, l’ethnologie. J’ai commencé à me passionner pour le documentaire à l’époque de mes études, en particulier pour le travail de Jean Rouch ou le “cinéma direct” de Pierre Perrault. Je suis vraiment passée à la réalisation en répondant à un appel d’offre lancé par France 3 et l’INA autour du thème du combat, à travers un documentaire de création : Lucie va à l’école, sur l’intégration scolaire d’une petite fille trisomique dans une école maternelle ordinaire. À l’origine, j’avais rencontré sa mère dans un train et elle m’avait raconté son histoire et l’évolution de son propre regard sur son enfant.
 
C.C. – Une telle matière « humaine » est-elle toujours à l’origine de votre inspiration au moment de vous lancer dans l’écriture d’un film ?
 
L.M. – Mes envies de films naissent le plus souvent du hasard, de rencontres. Quand j’étais au Japon afin de réaliser un film sur Naomi Kawase, je me suis promenée à travers le pays et, par l’intermédiaire d’amis francophiles, j’ai entendu parler d’un yakuza étant devenu moine. Ce changement de vie me semblait tellement radical que j’ai eu envie de partir à sa recherche, afin de savoir ce qui s’était réellement passé. L’idée était aussi de rencontrer des personnes ayant eu un lien avec ce M. Kijima ou réagissant à son itinéraire. Je connaissais donc déjà pas mal de choses le concernant avant de le rencontrer en personne, tout en n’étant absolument pas certaine de pouvoir le retrouver, ni qu’il accepterait de me parler, surtout devant une caméra… Mais le plus angoissant, c’était d’aller au-devant de Japonais pour les faire parler d’un sujet qui reste tabou chez eux, les mafias. Finalement, des gens sont venus d’eux-mêmes engager la conversation, très curieux de savoir ce que pouvaient bien faire des Français dans ces coins perdus de l’île d’Hokkaido.
 
C.C. – Aviez-vous une attirance particulière pour la culture japonaise, au point de vouloir partir en résidence d’artiste à la Villa Kujoyama de Kyoto ?
 
L.M. – On me pose toujours cette question, y compris lors du jury final de cette résidence, mais non, je n’avais aucun attrait spécifique, je voulais seulement faire un film sur Naomi Kawase. Au fil de mes différents voyages là-bas, j’ai bien entendu appris à connaître petit à petit le pays, même s’il demeure mystérieux. On y ressent souvent une perte totale de repères, qui assez déstabilisante et c’est ce qui me plaît…
 
C.C. – Pourquoi avoir choisi cette forme hybride, intégrant des passages animés, pour Kijima Stories ?
 
L.M. – En la personne de M. Kijima, j’avais le sentiment de rencontrer une figure de fiction, d’entrer à l’intérieur même de la toile ; je ne pouvais même pas croire qu’il puisse exister dans la réalité ! Et puis j’avais aussi en tête un spectacle de « kamishibai », le théâtre de papier japonais, auquel j’avais assisté, avec cette base de dessins servant à un conteur. Je désirais fondre dans mon film ces deux inspirations, d’où le recours à un dessinateur. Je ne souhaitais toutefois pas réaliser un documentaire animé, mais juste introduire des séquences d’animation. Comme si mon dessinateur était tellement happé par la quête du personnage qu’il devenait un peu fou et perdait pied avec la réalité. Je voulais que ces séquences perturbent le spectateur et je pensais aux animations – magnifiques – du Russe Alexandre Petrov, en peinture sur verre. C’est une technique virtuose, parmi les plus difficiles : la moindre erreur ne peut être rattrapée, c’est un exercice sans filet… Et cette idée me plaisait beaucoup : ajouter du risque dans le documentaire, qui l’est déjà beaucoup et qui joue en permanence avec l’inattendu et la nécessité de devoir s’adapter, quand bien même le tournage aurait été parfaitement préparé en amont…
 
C.C. – Vous qui vivez à Pau êtes mise à l’honneur en Aquitaine, en tant qu’artiste, lors de l’édition 2014 du Mois du film documentaire…
 
L.M. – En effet, Kijima Stories a fait l’ouverture de la manifestation, le 5 novembre à Oloron-Sainte-Marie, avant plusieurs autres projections dans toute la région (voir programme ci-dessous). Je proposerai aussi mon documentaire radiophonique, Le japonais n’est pas une langue scientifique, trente minutes sans images, conçues ainsi. L’expérience est toujours concluante auprès des spectateurs. Il porte sur un Malien qui a acquis la nationalité japonaise, c’est l’un des seuls Japonais noirs, ce qui est exceptionnel dans un pays très fermé à l’immigration, même coréenne. Le projet porte sur un regard étranger posé sur la culture japonaise et ses codes très particuliers.
 
C.C. – Vous avez bénéficié du soutien de la Région Aquitaine et du département des Pyrénées-Atlantiques pour ce projet. Quels sont les prochains ?
 
L.M. – Mon prochain documentaire, Et là-bas souffle le vent, a aussi reçu les aides de l’Aquitaine et des Pyrénées-Atlantiques, ainsi que celle de Ciclic (région Centre). Il est consacré à un artiste plasticien atypique, Laurent Pariente, qui a travaillé sur gravure, puis à des labyrinthes éphémères d’argile ou de craie, très poudreux et aériens. Après quoi il a choisi de passer derrière les fourneaux pour continuer de créer et il est parti à New York dans un grand restaurant, avant d’arrêter et de passer encore à autre chose… Je l’avais rencontré à la Villa Kujoyama en 2007 et nous avons tourné une petite partie du film en région Aquitaine, puisqu’il est originaire de Bordeaux.
Cette fois, il n’y aura pas d’animation, dans le film, mais il y avait une autre gageure à relever, car l’artiste a toujours travaillé sur l’éphémère, c’est-à-dire des œuvres monumentales installées dans de grands espaces, où le public pouvait circuler, mais qui étaient amenés à être détruites. Je n’en ai moi-même jamais vues directement et je dois jouer sur la notion de mémoire, transporter mon film en d’autres lieux pour fonctionner par associations d’images entre ces œuvres et des gouffres, des noirs dans la végétation, des parois rocheuses, etc. Et, une fois encore, montrer ce qu’il semble impossible de montrer…

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