Entretiens > Voix d'auteurs

12 11 2019

La voix de Catherine Ternaux

Propos recueillis par Romuald Giulivo


La voix de Catherine Ternaux

Photo : Philippe Roulaud

À l’ombre de la Cathédrale Saint-Pierre d’Angoulême, Catherine Ternaux goûte le silence et la compagnie de l’imposante bibliothèque qui occupe les murs de son bureau d’écriture, tous ces auteurs qui accompagnent ses rêveries et son travail. Et c’est d’une voix calme, mais franche, qu’elle nous confie comment son chemin de lectrice s’est bâti.

 
Quel rapport entretenez-vous avec la lecture ?
 
Un rapport assez complexe, curieusement. J’y suis arrivée très tard. J’ai peu lu dans mon enfance, et plutôt des bandes dessinées, comme s’il m’était alors impossible de me concentrer sans le support de l’image. Ma mère lisait énormément, mais elle était d’une génération qui ne guidait pas, elle m’enjoignait seulement à aller vers les livres et je crois avoir manqué d’une médiation, d’un accompagnement dans mes choix. J’ai ainsi longtemps nourri une vraie appétence pour la BD, d’abord à travers la presse — Pif Gadget ou Le Journal de Mickey —, ensuite en découvrant les albums d’humour grâce à Gotlib. Mais durant toute mon adolescence, pour ce qui est de la littérature au sens strict, c’était le vide interstellaire. J’étais une élève appliquée, je lisais les livres prescrits au collège, mais sans grande conviction. Je me suis mise à la philosophie, aux essais, mais le roman est resté pendant de longues années un objet étrange et lointain pour moi. Si bien que j’ai longtemps ressenti une sorte de culpabilité, comme une honte de ne pas trouver une porte d’entrée dans la fiction.
 
 
Comment expliquez-vous cette particularité ?
 
C’est difficile à dire. En vérité, encore aujourd’hui, j’oublie ce que je lis. Je suis incapable de raconter un roman, même si sa lecture est récente. Peut-être est-ce pour cela que je suis avant tout attirée par des ouvrages où l’histoire compte peu. C’est notamment grâce aux conseils de mon mari — Jean-Paul Chabrier, écrivain — que j’ai ouvert considérablement mon champ de lecture. Il m’a fait découvrir beaucoup d’auteurs aujourd’hui très importants pour moi. Comme je suis rarement emportée par un livre, si j’en trouve un qui me parle, j’ai tendance à devenir un peu compulsive et explorer toute l’œuvre de l’auteur, pour rester dans son univers, sa musique. Cela s’est passé ainsi avec Zweig, avec Soseki ou, plus récemment, avec Bove ou Ramuz. Ils ont composé des œuvres où je trouve ce que j’aime : une dimension d’universalité, quelque chose qui parle avant tout de la vie.
 
Après, même si je ne me souviens pas de tout, il me reste des choses profondes de ces lectures. C’est un peu comme un phénomène d’infusion. Les livres me marquent, mais leur empreinte demeure cachée, pareille à une impression indicible : une palpitation, des couleurs, des présences... Quelque chose de l’ordre d’un fragment de vie, une vie que l’on aurait partagée un temps avec des gens — l’auteur, ses personnages... C’est ce plaisir, cette impression que je recherche avant tout dans la lecture. Tant est si bien que je vais souvent vers les livres plus parce que l’on me communique une envie de les lire que parce que l’on me les raconte.
 

"J’aime la nécessité que la poésie impose de prendre son temps, de laisser résonner les mots, les phrases."

 
Quels sont vos domaines de prédilection en tant que lectrice ?
 
J’ai en vérité surtout des moments de lecture. Je ne lis pas la même chose le matin, le midi ou le soir. Chaque livre a son heure à lui. Ainsi, je me suis rendu compte que je n’arrive pas à lire de la fiction avant midi. Le matin est en général consacré aux livres en lien avec la philosophie, la méditation, et à des essais en tous genres. C’est seulement le soir, après avoir passé comme un point de bascule dans ma journée, que je peux me laisser happer par un roman. Cela me semble correspondre au moment où quelque chose de l’ordonnance rationnelle du monde s’effrite et où l’énergie décline.
 
Sinon, après avoir beaucoup étudié la philosophie occidentale durant mes études, je me passionne aujourd’hui pour la philosophie orientale et plus particulièrement le bouddhisme. J’y apprécie cette façon de considérer l’homme dans une vision globale, en lien permanent avec son corps, son existence, et le monde qui l’entoure. Je lis enfin de la poésie depuis assez peu de temps — depuis que je pratique la méditation. J’y trouve des choses d’une puissance inégalée. J’aime la nécessité qu’elle impose de prendre son temps, de laisser résonner les mots, les phrases. Georges Bonnet, Tomas Tranströmer, Andrée Chédid... Peut-être que la poésie convient bien à mon profil de lectrice. Une lectrice de l’économie et des silences, attentive au miraculeux mystère du vivre.









Lecture de M Train de Patti Smith
Get Adobe Flash player
















Lecture de Charles-Ferdinand Ramuz
Get Adobe Flash player






 

Catherine Ternaux nous a très gentiment ouvert sa bibliothèque : à vous d’y dénicher (ci-dessous) des envies de lecture !

 

Tout afficher

  • Bibliographie sélective de Catherine Ternaux
    Zoppot, L’Escampette
    Une délicate attention, L’Escampette
    Les cœurs fragiles, L’Escampette
     
  • Voix d'auteurs
    À quelques exceptions près, les auteurs sont rarement de bons porte-parole de leurs œuvres. Peu d’entre eux parviennent à donner du sens à cet exercice imposé par la temporalité des médias, où ils sont invités à s’exprimer sur leur dernier livre, à dire en trois phrases ce qu’il leur a fallu des centaines de pages pour formuler dans un ouvrage.

    Cela ne signifie pas qu’il faille nous priver de leurs voix, mais plutôt retrouver un moyen de leur octroyer toute la résonance que celles-ci méritent. Et si l’on veut bien se rappeler qu’avant de devenir auteur l’on devient d’abord lecteur, c’est dans ce rapport aux œuvres des autres – leurs contemporains ou leurs modèles –, que leur parole est la plus porteuse de sens sur leur propre travail.

    Ainsi, Voix d’auteurs se propose de découvrir les mots et le rapport à la lecture d’artistes de notre région. Écoutons-les un instant pour mieux les lire.

    Voix d'auteurs est une série d'Éclairs conçue et réalisée avec Un Autre Monde.