Création contemporaine et espaces de transmission

La vie dans le réel

La vie dans le réel

Photo : DR

Propos recueillis par Hervé Pons Belnoue


Poète inclassable, Charles Pennequin décrit son écriture comme "de la lecture, de la profération, de la gesticulation". Également performeur - il anime notamment à Libourne l'atelier "Éditer la ville" conduit par Le Bleu du ciel -, Charles Pennequin conçoit l'espace public comme un théâtre d'expression sans limites.


Vous dites dans votre biographie que vous écrivez depuis la naissance, est-ce que cela veut dire que vous êtes né avec l’écriture ?

Je pourrais dire que j’ai eu plusieurs naissances et l’une d’entre elles est le moment où j’ai commencé à vraiment écrire et à rencontrer d’autres écrivains. C’était en 1993, comme une renaissance. J’écrivais évidemment avant, enfant, adolescent et jeune adulte, mais l’écriture était une occupation secrète jusqu’à ce que je rencontre la poésie contemporaine. Un grand choc. J’ai rencontré des poètes très différents mais qui étaient vivants et ne vivaient pas au XIXème siècle. Jusque-là, je ne connaissais que Henri Michaux…
 

Si elle n’est plus secrète, comment décririez-vous votre écriture aujourd’hui ?

Comme de la lecture, de la profération, de la gesticulation. Elle est dans le verbe et la performance. Il y a toutes sortes d’écritures. Je suis persuadé qu’il y a une écriture dans la lecture. Je ne peux pas lire un texte que j’ai écrit dans un livre. Il faut que je le réécrive et trouve un cadre pour qu’il puisse être entendu de manière frontale.  J’ai  eu de nombreuses influences dont la dernière serait peut-être Charles Péguy que j’ai découvert il y a quelques années. Je me sens proche de cette prose qui cherche un sujet, qui cherche dedans, qui tourne dedans…
 

En novembre 2012, vous êtes le premier récipiendaire du Prix du Zorba, pour votre recueil Pamphlet contre la mort (P.O.L 2012) qui a récompensé « un livre excessif, hypnotique et excitant, pareil à une nuit sans dormir »…

Ce sont des gens qui, je pense, connaissaient peu la poésie. Alors je suis heureux qu’ils aient dit cela de ce recueil car leurs regards de lecteurs étaient neufs. Ils l’ont lu avec leurs propres regards, avec ce qu’ils ont eux-mêmes vu et projeté, avec leurs propres façons de penser. Alors les mots qu’ils ont utilisés sont pour moi très positifs dans la mesure où ils me découvraient complètement.
 
 

« Une envie de jouer avec la langue car dans le réel elle sert à quelque chose. »

 

En tout cas, lorsque l’on vous voit réaliser des performances, il y a un vrai plaisir des mots, une forme de boulimie, de rebondissements permanents, comme un jeu très joyeux…

Il y a une jouissance, c’est certain ! Et une envie de jouer avec la langue car dans le réel elle sert à quelque chose. Elle sert à rire et à jouir, même si parfois elle peut être grinçante…
 

Et lorsqu’elle devient grinçante, vous pencheriez plutôt du côté de l’ironie ou du cynisme ?

Ni l’un, ni l’autre ! Même s’il y a plus de détachement dans l’ironie…  Parfois je reprends des phrases, des mots de gens, que j’ai prélevés dans la vie réelle, mais je n’ai pas l’impression de les mettre à distance, mis à part peut-être la distance qu’offre la lecture. En revanche, dans l’écriture, je ne pratique pas l’ironie, j’ai un peu de mal avec ce mot là…
 
 

« Je vais faire des lectures de Comprendre la Vie aux voitures et aux camions qui passent à grande  vitesse sur la quatre voie juste à côté de chez moi. »

 

D’où vient votre goût d’expression dans l’espace public, dans les rues, sur les quais de gare ?

Je lis un peu partout c’est vrai, c’est comme une envie d’écrire intempestive, une envie de faire une performance ou une improvisation avec une caméra, un téléphone ou un dictaphone. Une envie de se sentir respirer dans la vie quotidienne, pour sortir de quelque chose… Je vais faire des lectures de Comprendre la Vie aux voitures et aux camions qui passent à grande vitesse sur la quatre voie juste à côté de chez moi. Ça me fait respirer, ça me fait vivre, j’éprouve cette nécessité de sortir, c’est comme une création. J’ai alors l’impression d’écrire avec des gens autour. C’est plus fort que tout.

 
Dans l’une de vos performances intitulée Le Monde du Spectacle, vous dites qu’il est une « fumisterie »…

S’il ne faut évidemment pas s’arrêter à ce mot là, il dit quand même une attirance et une critique du monde du spectacle qui est le contraire de la performance, de ce qui est vivant, spontané, et qui peut être réalisé sans public. Ce texte fait partie d’un triptyque sur le public, le créateur et le monde du spectacle, les trois textes fonctionnent ensemble. C’est un texte pour rire et je n’ai pas pensé à Guy Debord en l’écrivant mais plutôt à mes souffrances lorsque j’ai fait du théâtre, aux problèmes physiques que je rencontrais en répétition. La répétition ne me convient pas du tout !
 

Ce serait le contraire du vivant ?

C’est contraire à l’idée que je me fais du vivant dans le cadre de la création et de l’art. C’est pour cette raison par exemple que je me sens très proche de la musique improvisée. J’aime cette simplicité-là, sans « bla-bla », sans supériorité.
 

Vous allez participer à Libourne à un grand projet « Éditer la Ville - Nouvelles impressions du présent »*, conçu et mis en oeuvre par Le Bleu du ciel…

Oui, j’ai envie de faire des ateliers d’écriture et de travailler à partir de certains de mes textes comme l’un d’entre eux sur l’onomatopée, qui est né en écoutant des jeunes au bar d’un TGV. Ils jouaient à ne s’exprimer que par onomatopées… Les autres les comprenaient, c’était incroyable ! Si on en connait quelques-unes grâce à la BD – « Pim », « Paf », « Pouf » –,  il est en revanche difficile d’en inventer par rapport à des situations de tous les jours, chez soi, en famille, à l’école…  Mais je pense aussi à beaucoup d’autres choses…
 

Diriez-vous que vous aimez être dans le réel, mais un tout petit peu à côté ? « La vie dans les Plis », comme dirait Henri Michaux ?

Oui, toujours un peu à côté. C’est dans ces interstices que nait la poésie. J’aime la parole des gens, la parole des voisins, et j’aime, quand je fais des lectures, qu’ils me disent que ces sont des choses auxquelles eux même pensent souvent.
 

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  • Éditer la ville - Nouvelles impressions du présent
    Éditer la ville - Nouvelles impressions du présent est un projet conçu et mis en oeuvre par Le Bleu du ciel, accompagné par Écla avec le concours de la Drac et de la Région Nouvelle-Aquitaine, à l’attention d’un public scolaire (élèves du lycée Max Linder et du collège Atget), des jeunes fréquentant les Espaces Jeunes de la Cali (Libourne et Izon-Arveyres), des habitants et usagers des associations de la ville.
     
    Il s’agit de produire un projet original autour de la poésie et de la littérature, qui s’étend sur un territoire – ici plusieurs lieux de la ville de Libourne et de la Cali – en s’ouvrant à un large public.

    Ce projet permet d’aborder la littérature et la poésie contemporaine, et de les étendre via une autre entrée, celle de l’action, de la mise en corps, de la mise en son, de la mise en jeu.

    Plus d'informations sur le site du Bleu du ciel : http://www.lebleuducieleditions.fr/
     
  • Retrouvez Charles Pennequin le 2 mars 2018 lors du lancement des 30 ans du Bleu du ciel

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