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30 08 2016

La transmission, entre mémoire et réinvention

Propos recueillis par Delphine Sicet


La transmission, entre mémoire et réinvention

Belle Gueule : un court-métrage d'Emma Benestan

Emma, depuis longtemps, avait envie de faire du cinéma. D’abord, son père, très cinéphile, a su lui transmettre et partager sa passion. Et puis elle a connu un premier électrochoc émotionnel à 11 ans avec Le mirage de la vie de Douglas Sirk – un film de 1959 qui a beaucoup résonné en elle. Un film sur l’identité multiculturelle, sur la difficulté à la comprendre et l’accepter, sur le racisme. Emma Benestan a ainsi très vite compris le pouvoir du cinéma, qui parle de nous, nous bouleverse, et change sinon aiguise notre regard.

Delphine Sicet – Pourquoi avoir fait le choix du département montage à la Fémis ?
 
Emma Benestan – J’avais 20 ans quand j’ai fait ce choix. Apprendre le montage c’était me permettre d’interroger le récit, le jeu d’acteurs, et de profiter pleinement d’une véritable marge de création, même si cette dernière reste variable en fonction des réalisateurs. C’est un vrai travail intellectuel – extrêmement stimulant – qui se fait à deux, en équipe.
Et puis il y a eu le travail de fin d’études. Il m’a fait franchir le cap du terrain. Avec ce premier court-métrage – Toucher l’horizon, 2012 – j’ai appris à apprivoiser le plateau et son inhérente hiérarchie, la gestion des acteurs. C’était un départ vers autre chose.
 
D.S. – Comment a mûri ce premier projet intitulé Toucher l’horizon ?
 
E.B. – J’ai choisi une thématique qui me tenait à cœur, celui de la filiation paternelle, de ce qu’on transmet d’une culture à l’autre. J’ai profité d’un voyage avec mon père en Algérie pour aborder cette question de l’identité. Les ateliers vidéo que je mène avec les jeunes depuis plusieurs années dans une association parisienne et ma propre histoire m’ont permis de traiter ce sujet comme une fiction alors que ma première intention était de réaliser un film documentaire. Ce premier film a circulé, notamment dans les festivals. Cela m’a donné de l’assurance et surtout l’envie de creuser cette thématique filiale, de la transmission, du rapport au pays.
J’ai ainsi réalisé deux autres courts-métrages, en positionnant à chaque fois différemment mon regard sur la question du mensonge et de la manière dont on assume ou pas nos fameuses « origines ». Dès lors que notre nom, notre couleur de peau semblent différents, la société nous renvoie incessamment à cette question de l’origine, de la « véritable » identité. Il faut alors répondre et souvent trancher, quitte à inventer son identité pour des raisons de convenance.
 
D.S. – Traiter ce sujet universel par le prisme de l’adolescence donne-t-il un sel particulier à ton travail ?
 
E.B. – Lorsqu’on démarre comme moi, cet âge constitue la période sur laquelle on a le plus de recul. Mais c’est effectivement une période très particulière, sans cesse bouleversée par des questionnements. Les premiers filtres et masques sociaux se créent tout en restant très fragiles. Les déterminismes sociaux se fabriquent, on peut être brutalement confronté à des situations très cruelles et paradoxalement tout est encore possible car la vie s’offre à nous. Nous sommes traversés par des projections sur la vie qu’on aimerait vivre, sur ce qu’on aimerait avoir, le rapport à l’argent. Ainsi sont nés Belle gueule, qui aborde l’identité sous un angle social, et le jour où tu partiras.
Mon projet de premier long métrage, Petite sauvage !, traite de l’histoire de Kenza, jeune adolescente qui quitte l’Algérie pour la France afin de chercher ce père qu’elle n’a pas connu et qui a refait sa vie. Il sera question beaucoup plus frontalement de la question de l’identité, de la place qu’on souhaite gagner ou regagner.
 
D.S. – La question de l’identité est universelle. Toutefois, ton travail porte plus spécifiquement du lien culturel France/Algérie. N’est-ce pas plus complexe à traiter compte tenu de la sombre période que nous traversons et de la montée de l’islamophobie ?
 
E.B. – Je m’attache en effet à l’universalité de la thématique. Le choix de l’Algérie, lié à mon histoire familiale, me rend d’autant plus attentive à mon positionnement sur les personnages masculins. Je voulais aller au-delà de la caricature du père arabe, obscurantiste et violent. La culture musulmane peut être vue de manière très négative et caricaturale. On n’avait pas besoin de vivre ce qu’il se passe actuellement pour avoir des difficultés, et finalement aujourd’hui au lieu de créer des ponts, nous continuons à créer des drames.
Dans mon travail, indépendamment de ces graves questions, j’aborde le besoin de se dire et de redonner du sens à ses grands-parents, à ses parents, de dépasser les frontières qu’ils ont eux-mêmes bâtis en arrivant en France ; par exemple en ne transmettant pas la langue. Le fait d’affirmer haut et fort, d’aller dans l’excès en ce qui concerne l’affirmation de son identité c’est une manière de se guérir. Il faut arriver à se redéfinir pour dépasser la souffrance, apprendre à dire plutôt qu’à cacher. Or  c’est là où il y a des fissures que des mauvaises interprétations sont faites.
 
D.S. – As-tu des partis-pris artistiques lorsque tu filmes ?
 
E.B. – J’accorde la primauté au jeu d’acteurs, au rapport aux corps. Mon travail de montage et de découpage se fait le plus précis qu’il soit. Les choix techniques ensuite dépendent des lieux et de leurs contraintes. Dans Belle gueule, le film s’est fait caméra à l’épaule dans des lieux publics très fréquentés. Une contrainte qui m’a permis une grande liberté pour coller à la peau des personnages.
Petite sauvage ! privilégiera quant à lui les grandes plaines, dans un esprit plutôt western. Le cadre sera celui des manades de la Petite Camargue, chères à mon adolescence.
 
D.S. – Où en es-tu concernant Petite sauvage ! à ce stade de la résidence ?
 
E.B. – J’en suis à une version dialoguée que je retravaille. Le scénario demande encore beaucoup de temps. Il m’arrive souvent à ce stade de me mettre en immersion ; je vais dans des manades, puis je me remets à l’écriture.
 
D.S. – Qu’est-ce que le fait d’être en résidence au chalet Mauriac t’apporte concrètement ?
 
E.B. – C’est une très belle opportunité. D’une part le travail se fait dans des conditions vraiment propices à la réflexion, à la concentration, à l’écriture. Je dirais même pour l’essentiel la résidence me permet de garder un esprit clair, détaché de toutes les contingences qui peuvent parasiter mon  travail. En outre, mes collaborateurs sont parisiens, cela nous permet de nous retrouver dans un lieu neutre pour travailler. Puis, la particularité ici réside également dans le fait que nous ne sommes pas dans un « entre-soi professionnel ». Le fait de mêler des personnes de tous horizons artistiques permet des échanges très ouverts, de connaître d’étonnants parcours de vie, de parler de manière approfondie de projets. L’ambiance est décontractée, très bienveillante. Enfin, après une première résidence à Contis, cette région continue d’être une découverte pour moi. L’énergie tellurique du lieu si bien décrit par François Mauriac, les animaux, la terre lourde d’humidité, le rapport très fort à l’animal et à la nature... Cela aussi nourrit l’esprit.
 
 

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