Éditeur néo-aquitain

06 12 2018

La réalité anachronique du "Cavalier" de Derek Munn

Par Nathalie André


La réalité anachronique du

Photo : Loïc Le Loët / ALCA Nouvelle-Aquitaine

Entrer dans un livre de Derek Munn, c’est savoir qu’on n’en épuisera ni le sens ni la beauté ni les sensations. On aura beau lire, relire, picorer longtemps après certains chapitres, essayer de remettre les chapitres dans l’ordre, rien n’y fera. Et à quoi bon puisque l’art de tisser un patchwork narratif est une des nombreuses singularités de l’auteur et ce, depuis son premier livre, Mon Cri de Tarzan (éd. Léo Scheer, 2012). Avec Le Cavalier, roman publié en avril 2018 par les éditions bordelaises L’Ire des marges, qui figure parmi les cinq ouvrages sélectionnés pour la neuvième édition de La Voix des lecteurs, cette marque de fabrique vient d’atteindre, comme les trois notes de l’accord majeur, une harmonique douce, voluptueuse et saisissante…


Né en Angleterre, Derek Munn est arrivé en France en 1988 et, par choix, il écrit en français depuis 2004. Sur ses cinq livres parus, les trois derniers ont été publiés par L’Ire des Marges. Lauréat pour la première fois en octobre 2014 d’une résidence d’écriture au Chalet Mauriac, à Saint-Symphorien, il part pour y écrire Le Cavalier. Mais comme l’écriture n’est pas un long fleuve tranquille, il y a finalement travaillé sur Vanité aux Fruits, paru en 2017.
 

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Avant de repartir en 2017, pour une nouvelle résidence d’écriture à la Maison Julien Gracq, dans les Pays de la Loire, il expliquait, dans un entretien pour ALCA, qu’il mûrissait le projet du Cavalier depuis très longtemps mais que les contraintes de construction qui s’imposaient, s’avéraient complexes puisqu’il devait composer « l’ensemble sur les 64 cases d’un échiquier». Et il souhaitait présenter 64 chapitres, comme 64 moments de la vie de cet homme sans que ce ne soit chronologique. « Ça avancera plutôt comme la pièce du Cavalier dans une partie d’échecs. Je préfère que ce ne soit pas linéaire parce que ça me permet de créer une ambiance, d’avoir une trame narrative plutôt que de raconter réellement une histoire. Les sensations sont ce qui m’importe le plus et aussi comment, dans une vie, on peut choisir un chemin ou un autre. »

Il y aurait ainsi mille manières de présenter Le Cavalier. En voici une : nous sommes, a priori, au début du 19e siècle. Jean vit et travaille sur le domaine familial dont il a hérité et suit le travail de la ferme, les codes du propriétaire... Jean a perdu très tôt sa mère, son père puis sa femme Caroline et, depuis tout petit, il ne rêve que d’Élise, une fille de domestique avec qui on l’a laissé grandir... Découvrant un jour un morceau de cuir, il décide de s’en faire des bottes et de partir à Paris, seul avec sa jument, visiter ses enfants devenus adultes… » Le Cavalier, c’est donc Jean, son voyage, et c’est aussi une des pièces du jeu d’échecs que son père lui a offert, celle qu’il préfère et qu’il tiendra serré dans sa main, jusqu’à la fin.
 

"Derek Munn a notamment enlevé la conjonction de coordination « et » pour s’obliger à travailler sur des phrases étoffées différemment."

 
Vanité aux fruits (éd. L’Ire des marges, 2017), son précédent roman, était déjà surprenant dans sa construction narrative achronologique et dans le choix oulipien de certaines contraintes formelles. Derek Munn a notamment enlevé la conjonction de coordination « et » pour s’obliger à travailler sur des phrases étoffées différemment. Il poursuit ces choix dans Le Cavalier en poussant beaucoup plus loin une autre de ses singularités : l’impossibilité de démêler qui « raconte ». Le narrateur, l’auteur ou son personnage Jean ? Le passage du « il » au « je », parfois dans la même phrase, sans que ce ne soit d’ailleurs gênant, confère au Cavalier une sensation physique, quasi gémellaire… « Aujourd’hui Jean est distant. Je me sens dépouillé d’un sens. […] Son indifférence me soustrait une dimension, je reste à la surface de la journée, je n’arrive pas à occuper le temps pleinement. […] J’aimerais qu’il me fasse signe, qu’il se retourne, qu’il me regarde dans les yeux, qu’on soit d’intelligence. Ce n’est pas possible, aujourd’hui rien n’est possible. » Le narrateur raconte Jean ; Jean se raconte et l’auteur-créateur s’interroge sur son implication dans l’existence et le devenir de ce personnage : « Cet homme ne s’est pas fait annoncer. [ …] S’il répond à une attente, je l’ignore. Il est là comme si de rien n’était, le cuir, les bottes, l’odeur, le cheval, sa vie, sa mort, des scènes qui éclosent dans un désordre parfaitement anodin ». Et cette mise en abyme entraîne sa pointe de culpabilité : «  Si je n’avais pas ressenti sa présence, si je n’avais pas interrompu ma lecture pour noter cette sensation de cuir, si ces bottes n’avaient pas été tout de suite une évidence, si je n’avais pas senti aussi bien la fatigue que la vie dans ces jambes, si je n’avais pas éprouvé la blessure. S’il avait pris la diligence, s’il avait eu un frère, si sa mère avait vécu assez longtemps… »

 

"Alors peut-être faut-il juste accepter de danser et se laisser guider par… un cavalier."


C’est ainsi que l’écrivain égyptien Alaa El Aswany, s’expliquait lui aussi il y a quelques semaines sur France Culture : « On ne peut rien cacher dans l’écriture. Je crée des personnages sur l’écran de mon imagination. Une fois que je me mets à écrire, je ne décide plus rien. Les personnages vivent, bougent, font et je n’ai plus d’autres choix que de les suivre […], d’être joyeux pour eux parfois, atterré d’autres fois, dans le regret quelques fois ».

Autre vertige pour le lecteur, la temporalité peut glisser très vite. D’une sensation ressentie par Jean ou par le narrateur, on glisse du présent vers le passé de l’enfance, suspendu entre souvenirs, rêves et fièvre… Le moment présent s’échappe sans fin. Non, rien n’y fera. Il restera toujours la sensation diffuse et énigmatique qu’on ne fera pas le tour des romans de Derek Munn. Il fonctionne à la sensation, à l’image telles qu’elles lui parviennent et de ce fait, il nous oblige à lâcher nos habitudes de lecture ou nos attentes de coutures narratives. Pourtant rien ne bouscule. Tel Le Dormeur du Val de Rimbaud, tout est tranquille. Les sons qui accompagnent sont ceux du vent, des saisons, des oiseaux. L’enveloppe est charnelle, elle se livre doucement… Alors peut-être faut-il juste accepter de danser et se laisser guider par… un cavalier. Peut-être faut-il lâcher prise et se laisser emporter pour laisser toutes les sensations nous traverser même si, dès le début, est présente la sensation vertigineuse qu’on n’échappera ni au danger ni à l’événement fatal très tôt annoncé et dont on sait qu’ils seront le centre et la chute… Afin de reprendre de la hauteur, le narrateur (l’auteur ?) confie qu’« on ne cherche pas, on est trouvé, saisi comme par le reflux d’une vague, le silence après un morceau de musique. […] Tout ne s’explique pas. Jean n’est pas parfait, pas plus que moi […], nous avons tous nos secrets, nos illusions ».

 
Le Cavalier
Derek Munn
L'Ire des marges
ISBN : 979-10-92173-44-4
Mars 2018 - 296 pages
19 euros

 



À écouter en complément sur France Culture :
LE TEMPS DES ÉCRIVAINS par Christophe Ono-dit-Biot
Entretien avec l’écrivain égyptien Alaa El Aswany, le 20 octobre 2018, pour J’ai couru vers le Nil, éd. Actes Sud, 2018.