Les métamorphoses du réel : livre et cinéma animés

La première école de manga japonaise occidentale est à Angoulême !

La première école de manga japonaise occidentale est à Angoulême !

Photo : DR

Propos recueillis par Marie-Pierre Quintard


L'école japonaise de manga, animé et jeux vidéo Human Academy (HA) a ouvert ses portes à Angoulême en 2015. Sa directrice, la Britannique Caroline Parsons, docteure en film et animation de l’université de South Wales (UK) et professeur d’Histoire de l’art et du cinéma, nous présente cette première école japonaise implantée en France aux effectifs croissants depuis sa création1.

 
 
Pourriez-vous me présenter dans les grandes lignes la HA ?

La HA est une grande organisation japonaise, créée il y a une vingtaine d’années pour ouvrir des universités et des écoles au Japon, dédiées au départ à l’enseignement de la langue. Ils se sont ensuite ouverts à d’autres disciplines, et aujourd’hui, il existe de très nombreux domaines éducatifs. Dans cette même volonté d’élargissement, et au regard de la baisse du taux de natalité au Japon, ils se sont d’abord tournés vers l’Asie – en Chine et au Vietnam, notamment – puis ils ont ouvert cette école à Angoulême il y a trois ans, la première, et la seule pour le moment, en Occident. Ils devraient prochainement en ouvrir ailleurs, en Europe ou aux États-Unis.
 

Pourquoi avoir choisi la France ?

La France est le deuxième pays au monde le plus consommateur de manga, après le Japon. La décision de s’implanter dans ce pays était donc naturelle, malgré l’obstacle de la langue, car très peu de Japonais parlent le français. Au départ, la HA d’Angoulême a été pensée comme une école de manga uniquement ; c’est ce qui a forgé son identité. Mais au fil des ans, elle s’est ouverte à d’autres disciplines : l’année dernière, nous avons créé une filière d’animation, et cette année, nous avons lancé une programmation de jeu. Finalement, c’est plus une école de transmédia que de manga.
 

Quelle est la durée de la formation ?

En 2016, nous avons créé une année préparatoire pour les étudiants autodidactes en dessin, afin d’améliorer leurs compétences dans ce domaine avant de démarrer le cursus normal, un programme professionnalisant de trois ans. Cette année, nous avons en plus créé une année spéciale pour les étudiants qui ont un Bac + 3 en bande dessinée et qui souhaitent apprendre les codes du manga.

 
Quelles sont les matières que vous enseignez ?

La filière manga représente environ 40 % du programme. Les 60 % restant comprennent beaucoup de cours de japonais – huit heures par semaine – car la culture japonaise est fortement liée à la langue, et de nombreux étudiants souhaitent ensuite aller travailler au Japon. On leur propose aussi d’étudier l’anglais. Le reste du programme est à l’image des cours existant dans les autres écoles d’art occidentales : dessin, illustration, logiciels de Pro Creative Cloud… Il y a aussi des cours de cinéma, car le manga est très influencé par le cinéma, russe notamment, comme celui d’Eisenstein, par exemple. Il est important que les étudiants aient une vraie culture cinématographique.

 

"Mon rôle est aussi de rendre cette culture compatible avec le monde français pour une intégration et une compréhension mutuelles."


Les cours occidentaux sont enseignés par une équipe pédagogique française, et les cours de manga et de langue sont dispensés par des enseignants japonais. Les étudiants touchent ainsi à la culture japonaise, par le biais de leur méthode d’enseignement qui est très différente. Pour donner un exemple, j’ai mis en place un système d’élection démocratique de délégués, par vote, à l’occidentale, qui diffère du système japonais. Là-bas, des seitekai postulent auprès de l’école qui est décisionnaire. Finalement, nous avons mis en place un système mixte. Nous avons, avec l’organisation japonaise, des conversations assez profondes et morales sur ces sujets, mais on trouve toujours des solutions. Il est très intéressant de confronter nos points de vue. Cet exemple est intéressant car quand on lit un manga, cela se passe souvent dans une école japonaise où il existe ce genre de système. Donc en créant la même structure ici, cela devient très réel pour les étudiants. Ils vivent ce qu’ils lisent, ce qu’ils apprécient. Mon rôle est aussi de rendre cette culture compatible avec le monde français pour une intégration et une compréhension mutuelles.
 
 
Que vous apporte votre positionnement au sein du Pôle Image Magelis ?

Avant tout une crédibilité, car j’ai souvent le sentiment, notamment lorsque je rencontre les parents, que, malgré leur respect à l’égard de la culture japonaise, le manga est considéré comme une niche, fermée sur elle-même. Notre position au sein du Pôle Magelis permet de briser ces préjugés.
 

Quels sont les liens entre les étudiants et le milieu professionnel ?

À Angoulême, nous sommes entourés de maisons d’édition, de studios d’animation et de jeux vidéo, dont certains sont fortement impliqués dans le développement de l’école. Les étudiants profitent également d’interventions ponctuelles de professionnels venus de France ou d’ailleurs. Ils font aussi un stage en troisième année. Quant aux liens avec les professionnels japonais, ils sont déjà très bien établis puisque la HA existe depuis longtemps dans ce pays. Beaucoup d’étudiants issus de cette école sont devenus des auteurs à succès, comme Sui Ishida par exemple, l’auteur de Tokyo Ghoul. Leur système est différent du nôtre. Au Japon, les écoles ont des accords avec tel ou tel éditeur ou studio, c’est une forme de marketing. La HA organise d’ailleurs tous les ans, à Tokyo, le manga-camp où ils invitent les éditeurs à rencontrer les étudiants pendant une semaine. Nous avons une dizaine d’étudiants qui sont allés là-bas cette année.

Par ailleurs, certains mangakas français, comme Nicolas de Crécy et Frédéric Boilet, ont ouvert les portes de l’édition japonaise aux auteurs français. Donc nos étudiants qui partent au Japon ont la possibilité de se faire éditer là-bas, et l’une des grandes questions pour nous est de savoir si nos étudiants vont être publiés en France ou au Japon.

 

"D’autres écoles ont ouvert, dont une à Toulouse, un mouvement est amorcé."



Pour l’instant, il y a encore peu de mangakas français publiés en France…

Les éditions Pika ou Kana, par exemple, en publient quelques-uns. Mais c’est vrai qu’il y a un fort intérêt de la part des éditeurs français de manga qui ont très bien accueilli et soutenu la création de l’école. Ils espèrent l’émergence d’auteurs français, car pour l’instant, ils sont obligés d’aller chercher la plupart de leurs auteurs au Japon. Il doit y avoir environ mille mangakas en France, avec un fort décalage entre l’offre et la demande, car la plupart de ces mangakas sont publiés au Japon. Mais s’il n’y a pas actuellement une véritable industrie du manga en France, il n’y a aucune raison pour que cela n’évolue pas dans les cinq ans à venir. D’autres écoles ont ouvert, dont une à Toulouse, un mouvement est amorcé. Or pour que naisse une industrie, il faut les écoles qui créent les talents. Je suis très optimiste sur l’avenir du manga français.

 
Quel est votre sentiment par rapport à la connaissance de la culture manga en France ? Quel est le lectorat et comment cette culture se diffuse-t-elle ?

L’année dernière, pour la première fois, j’ai remarqué que certains étudiants avaient été initiés au manga par leurs parents, génération de quarantenaires élevés avec Goldorak. Cette transmission marque selon moi un changement. Jusqu’à présent, on s’intéressait plutôt au manga justement par opposition aux centres d’intérêt des parents, comme une forme de résistance.

Le manga peut être perçu comme une contamination d’une culture visuelle, ce qui peut se comprendre. Moi-même, qui suis issue de l’animation, j’éprouvais à l’égard du manga une forme de méfiance. Mais lorsqu’on commence à comprendre, à regarder avec les yeux des adolescents, c’est extraordinaire ! C’est justement à l’inverse de ce que l’on imagine. Le manga n’est pas uniquement de la fantasy, à l’opposé de la réalité. Au contraire, il a selon moi une forme très proche du documentaire, qui emprunte beaucoup au réalisme. Au Japon, peut-être plus que dans les autres pays, les adolescents subissent une forte pression (harcèlement, exigence des familles, difficulté à devenir adulte…). Il y a aussi la sexualisation des lycéennes, ce qui peut amener à la prostitution dans les écoles pour pouvoir payer les études. Tous ces problèmes se retrouvent dans les mangas, et cela aide les jeunes gens à naviguer, car la fiction permet de déplacer la réalité dans un registre métaphorique, d’utiliser l’imagination pour s’échapper un peu du réel. Et dans le manga, cela passe aussi par la beauté et la philosophie. Lorsqu’on demande aux étudiants ce qui les attire dans le manga, ils disent tous que cela les touche au plus profond de leur être.

Le manga est considéré comme un mode de communication visuel universel au Japon. Il permet, comme pour l’animation, de rendre plus accessibles des sujets difficiles.
 
 
1. Vingt étudiants l’année de sa création, et 135 aujourd’hui.

Tous les articles du dossier...