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01 04 2015

La poésie aujourd’hui : écrire, éditer, donner voix

Propos recueillis par Elsa Gribinski


La poésie aujourd’hui : écrire, éditer, donner voix

Lionel Destremau - DR / Marie-Laure Picot - Photos : Frédéric Desmesure

Directeur de la collection « Poésie » chez Points Seuil jusqu’en 2010, aujourd’hui commissaire général de Lire en poche, Lionel Destremau est aussi poète et le créateur, en 1994, de Prétexte, revue de critique littéraire puis structure éditoriale de poésie contemporaine. Fondatrice de l’association Permanences de la littérature, et notamment de son festival Ritournelles, Marie-Laure Picot programme et produit depuis quinze ans des créations croisant différentes disciplines artistiques, l’écriture contemporaine au centre. En attendant la seconde journée du Parcours poésie d’Écla Aquitaine organisée le 10 avril en partenariat avec L’Escale du livre, rencontre avec deux passeurs de poésie aux expériences complémentaires et aux points de vue parfois divergents.

Elsa Gribinski – Peut-on vivre de poésie ?
 
Lionel-DestremauLionel Destremau – Vivre exclusivement de poésie est une forme de survie perpétuelle, de plus en plus difficile : les poètes passent presque plus de temps à remplir des dossiers en vue d’une résidence ou d’un atelier qu’à y travailler. Cette pression n’est pas sans impact sur la création, quand bien même la liberté ainsi préservée resterait essentielle à ce travail de création.
 
E.G. – Quelles sont les principales difficultés rencontrées par l’édition de poésie ?
 
L.D. – La difficulté majeure, y compris pour des collections de poche comme celles de Gallimard ou de Points Seuil, réside dans la mobilisation de tous les acteurs de la chaîne du livre : il y a comme un trou noir entre l’éditeur qui tente de faire passer une œuvre poétique, même à travers une collection dite « populaire », c’est-à-dire accessible en terme de prix et de présentation, et les maillons commerciaux qui permettent d’arriver jusqu’au lecteur – diffusion, distribution, et, dans certains cas, librairies, d’où les rayons de poésie ont souvent disparu. Reste que, sans ces collections, qui en outre associent du classique à une approche du contemporain, toute une partie du lectorat n’irait même plus vers la poésie.
 
E.G. – Y a-t-il une nécessité à donner voix à la poésie ?
 
L.D. – Depuis plusieurs années déjà, la poésie est sortie de l’espace du livre – de l’écrit et de sa lecture silencieuse. Elle a ainsi retrouvé une forme d’ouverture à l’espace public, comme ce fut par exemple le cas avec les troubadours. Ce moyen de ne pas perdre complètement lien avec le public fut une des solutions de sa survie.
 
E.G. – Quel est ce public ?
 
L.D. – Les premiers lecteurs de poésie sont les poètes eux-mêmes, qu’ils publient ou non. Les curieux de littérature au sens large constituent une frange moins captive, et plus difficile à capter. Le passage à l’espace public est un moyen d’atteindre ce second lectorat, en particulier en investissant des lieux qui ne sont pas des lieux de scène – jardins, musées, lieux de patrimoine en général. Mais nous manquons de retour, au fond, sur ces expériences et sur leurs conséquences. Cela reste un travail de dentelle par lequel nous touchons, malgré tout, très peu de gens. La désaffection de la poésie est d’ailleurs due au sentiment de ce public lui-même de n’être pas considéré comme public concerné par un genre qui serait réservé aux connaisseurs. Pour faire perdurer dans l’avenir le genre poétique au sein de l’espace public, il faut toucher les jeunes générations… autrement que par la récitation de la poésie classique : leur permettre de saisir l’évolution du genre, ne serait-ce que par la compréhension de la disparition de la rime, de l’apparition du vers libre et de ce que cela implique, serait essentiel en terme de formation d’un futur lectorat. La poésie contemporaine, comme tout art contemporain, mais aussi comme la poésie classique, nécessite un minimum d’acquis pour être appréciée plus profondément.
 
E.G. – Quelles sont les passerelles possibles ?
 
L.D. – Il n’y a pas, selon moi, de littérature avec majuscule ou minuscule, ni de contradictions à avoir une bibliothèque qui va d’un extrême à l’autre et d’un genre à un autre. Lire en poche travaille à l’année sur la poésie, notamment dans le cadre du Printemps des poètes – de la dentelle, disais-je. Mais le salon lui-même représente l’édition de poche, qui dans 95 %  des cas n’a pas de collections de poésie. Notre public est un public de grands lecteurs, touchant à tout, extrêmement varié en termes d’âge et de catégories socio-professionnelles. Créer, dans des tables rondes, une transversalité des genres et des approches autour d’une thématique large et commune permet, par exemple, d’attirer un public assez varié vers la poésie. Il faut cesser d’étiqueter et de cloisonner les littératures en sous genres et en genres réservés.

E.G. – Marie-Laure Picot, en quoi le fait que l’enjeu des programmations de Ritournelles soit un enjeu de création autant que de diffusion a-t-il eu un rôle ?
 
Marie-Laure-PicotMarie-Laure Picot – La problématique de la création est le principal moteur de ce festival. Sans cet enjeu replacé chaque année au centre de Ritournelles, le festival n’existerait pas. C’est pour mettre en avant et questionner la création contemporaine que je l’ai lancé en 2000, et les  choix d’auteurs et de textes programmés ont toujours été décidés par rapport à cette problématique. Au milieu de l’abondance annuelle éditoriale, ce qui me semble passionnant et stimulant, c’est de repérer cette littérature que Roland Barthes qualifiait de « littérature impossible », c’est-à-dire celle qui n’a pas encore été écrite, celle dont on ignore l’existence, et en même temps celle qui révèlera notre modernité, autrement dit, la littérature de demain. Traiter ce sujet sous la forme d’un festival, avec les auteurs et les artistes qui en sont les acteurs, c’est œuvrer à sa diffusion.
 
E.G. – Quel vous semble être l’apport de la transdisciplinarité dans la réception de la littérature contemporaine ?
 
M.-L.P. – La transdisciplinarité permet de croiser les publics et le décloisonnement des arts tend même à bouleverser les pratiques culturelles, à les diversifier. Il me semble important de créer de nouvelles « hétérotopies », lesquelles doivent conduire au livre.
 
E.G. – Dans quelle mesure le choix des lieux importe-t-il ?
 
M.-L.P. – Pour répondre au décloisonnement et à la transdisciplinarité, il importe bien sûr que les lieux de diffusion de la littérature soient diversifiés, parfois inattendus.
 
E.G. – Quels sont vos publics depuis l’origine ?
 
M.-L.P. – Nous ne travaillons pas pour le « grand public » mais pour un public curieux, désireux de découvertes artistiques et chaque année plus nombreux. La littérature que nous défendons n’est pas celle (et de moins en moins d’ailleurs) dont on parle dans les grands médias. Nous nous adressons à ceux pour qui l’art n’est pas nécessairement synonyme de loisir, et je m’engage personnellement dans cette adresse, en tant que lectrice et critique.
 
E.G. – Les lecteurs de cette « littérature impossible », ce sont aussi, dès aujourd’hui, ceux de demain…
 
M.-L.P. – Nous avons en effet un rôle éducatif à jouer pour amener les lecteurs de demain vers cette littérature, et même, plus globalement, vers la lecture. Nous avons initié depuis un certain nombre d’années des parcours d’éducation artistique et culturelle en milieux scolaires, lesquels, nous en sommes aujourd’hui convaincus, peuvent être utiles sur le long terme au renouvellement du lectorat. Ces projets, comme tous ceux que nous menons, mettent la littérature contemporaine en avant tout en initiant les élèves à d’autres pratiques artistiques, ce qui permet aux classes de sortir du lieu éducatif et de découvrir ainsi la littérature sur un autre mode que celui de la lecture traditionnelle. La rencontre avec l’auteur désacralise la littérature et le projet de parcours permet à l’élève de vivre une expérience d’écriture originale et inattendue. Nous insistons également beaucoup sur l’oralité, une façon efficace d’amener le jeune à s’approprier le texte et, d’une certaine manière, à s’engager plus avant dans l’expérience. Il est certes difficile aujourd’hui de rivaliser avec l’inventivité des offres culturelles proposées à la jeunesse, mais nous redoublons d’imagination pour la séduire et l’initier aux textes contemporains…

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  • "Vivre la poésie", c'est le 10 avril dans le cadre de l'Escale du livre
    Vivre la poésie est une journée professionnelle organisée par Écla Aquitaine dans le cadre de l'opération "Parcours Poésie" en partenariat avec l'Escale du livre.
    Elle a lieu le vendredi 10 avril au Théâtre national de Bordeaux-Aquitaine (TNBA), Studio de création.
    Place Renaudel – Square Jean Vauthier – Bordeaux

    9 h > 12 h 45 : matinée de rencontres (sur inscription)
    Après-midi : programme proposé par l'Escale du livre.

    Renseignements et programme complet de Vive la poésie